‹ Newman catholique d'après des documents nouveauxChapitre 6 sur 9 · APPEL A ROME · texte numérisé non relu

APPEL A ROME

Newman d'ordinaire refusait de se défendre contre les attaques. « Ce serait, disait-il, perdre son temps, sa tranquillité, sa force >> , et il répétait volontiers, en pareil cas : « Le temps est le grand remède et le grand vengeur de toutes les injustices... Si nous sommes seulement patients, Dieu travaille pour nous. Il travaille pour ceux qui ne travaillent pas pour eux-mêmes (1). » Il ne prévoyait qu'une exception, le cas d'une accusation qui mettrait en doute sa foi reli-

t) T. II, p. 129.

gieuse, sa loyauté envers le Saint-Siège. C'est précisément le cas de l'article publié par le Weekly Réguler. Newman ne croit donc pas pouvoir rester sous le coup d'une telle accusation et, avec une promptitude de décision qui ne lui était pas habituelle, il envoie à Rome deux de ses compagnons de l'Oratoire, les PP. Saint- John et Bittleston, avec charge d'y porter et d'y solliciter des explications.

Ceux-ci arrivent à destination, dans les premiers jours de mai 1867. Leurs lettres, dont M. Wilfrid Ward a eu communication, nous apportent, sur cette ambassade, des renseignements curieux et jusqu'ici ignorés (1).

On y voit les deux religieux anglais, un peu surpris et embarrassés par la souplesse caressante et insaisissable des

(1) T. Il, chap. xxv.

Italiens, ayant peine à dégager la vérité du milieu de leurs paroles, mais s'en tirant par leur candeur, leur droiture et la fermeté de leur dévouement à la cause de leur cher et vénéré supérieur. Pie IX a donné l'ordre qu'il leur soit fait bon accueil et qu'on use de la plus grande bienveillance pour tout ce qui regarde Newman. A Rome, d'ailleurs, plusieurs personnages considérables ne cachent pas leurs dispositions amicales ; le P. Perrone, théologien renommé de la Compagnie de Jésus, consulteur de l'Index, se dit un « chaud ami de Newman » . Il n'est pas jusqu'au cardinal Barnabo, préfet de la Propagande, dont Newman s'était de tout temps un peu méfié, qui ne se déclare prêt à accepter les explications qui lui montreront, sous un jour favorable, la conduite et les paroles de l'illustre oratorien.

Dans les pourparlers avec le cardinal Barnabo, il est d'abord question de l'Oratoire projeté à Oxford. Il n'y a pas à espérer qu'on revienne sur la décision qui en écarte Newman; elle a été prise, dit le cardinal, sur la volonté formelle du Pape. Le P. Saint-John se borne à affirmer que Newman n'a jamais pressé les familles d'envoyer leurs enfants à Oxford. « A la vérité, ajoute-t-il, le P. Newman pense, et d'autres pensent plus encore que lui, qu'Oxford serait un lieu très favorable pour aborder les grandes difficultés du jour. Vous ne sauriez imaginer combien il est apprécié en Angleterre. A Oxford, tout le monde viendrait pour l'entendre... On pourrait s'attendre à des conversions. » — « Ah! répond le cardinal, non ébranlé par ces considérations, le P. Newman n'a qu'à écrire et à travailler à Birmingham. S'il

ne peut conquérir une centaine de convertis, il devra être content d'en gagner une trentaine; ce sera déjà beaucoup. » Mais, quand il est question de l'interprétation offensante donnée à l'exclusion de Newman par l'article du Weekly Register, le cardinal proteste : « Vanissimœ calumniceï » s'écrie-il. Il affirme que, dans la mesure prise, • il n'y avait rien contre le P. Newman » et qu'elle était seulement motivée par la crainte que sa présence n'encourageât les familles à envoyer leurs enfants à Oxford. « Le P. Newman, ajoute-t-il, a de bonnes raisons de se plaindre de la façon dont il a été traité ; mais ce n'est pas de notre fait. On aurait dû lui dire, dès le début, que la Sacrée Congrégation ne désirait pas qu'il allât lui-même à Oxford. L'évêque a commis une faute ; il aurait dû lui communiquer nos instructions et ne pas l'exposer à se

compromettre par la recherche des souscriptions, en le laissant dans l'ignorance des conditions posées. » Il conclut par ces mots : « Je vous en prie, dites bien au P. Newman que, dans toute cette affaire d'Oxford, il n'a pas perdu la plus petite fraction de l'estime en laquelle il est tenu à Rome (1) . »

Il apparaît bientôt que c'est sur un autre point qu'un nuage subsiste dans l'esprit des dirigeants à Rome. L'origine en était dans une vieille affaire dont il a déjà été question; je veux parler de l'article publié, dans le Rambler, sur la Consultation des fidèles en matière de doctrine (2) . Les deux oratoriens apprennent, à leur grande surprise, que le cardinal Wiseman n'avait jamais fait connaître à personne la lettre par laquelle

(1) T. II, p. 160 à 162.

(2) Voir plus haut, chap. IU.

Newman avait alors offert des explications et affirmé d'avance son adhésion ex animo à toutes les propositions dogmatiques qu'on lui aurait déclaré être contredites par son article; les autorités romaines, laissées dans l'ignorance de ce fait, avaient cru qu'il dédaignait de s'expliquer et en avaient gardé une « impression fâcheuse » . Aussitôt informé, Newman se hâte de faire communiquer, par ses envoyés, le texte de sa lettre à Wiseman et un témoignage confirmatif de Mgr Ullathorne. Le cardinal Barnabo est absolument stupéfait de cette révélation. « Gomment expliquer, s'écrie-t-il, qu'alors que Wiseman était à la Propagande, nous n'ayons jamais entendu parler de cela? » Il ajoute que cette explication « absolvait tout à fait Newman » ; quant au cardinal Wiseman , tout ce qu'il trouve à en dire est : a Bien, il est

mort maintenant; requiescat inpace{\ ). » A mesure que les entrevues se succèdent, le préfet de la Propagande se montre plus sympathique à Newman ; il ne le traite plus de pover uomo (2) , mais de sant'uomo (3) . « Il dit qu'il vous aime, écrit le P. Saint-John, que vous êtes un saint, que les saints ont été persécutés, comme Palotti; que, si certaines gens (allusion aux rédacteurs de Rambler) prétendaient être protégés par vous, c'était parce que vous aviez un cœur si charitable ! . . . » Il m'a dit aussi : « Je connais les deux hommes, Manning et Newman.

C'est Manning que je connais le mieux, mais j'aime Newman. » Le bon Père est attendri de ce langage. « Pauvre vieil homme, écrit-il, il a vraiment bien bon

(2) Ibid., p. 170.

(3) Ibid., p. 164.

cœur (1). » L'autre envoyé, le P. Bittleston, mande, à ce propos, à Newman :

« Le P. Saint-John commence à être presque gagné par le cardinal. Il reconnaît qu'il vous a mal traité en quelques circonstances, mais il pense qu'il a été trompé et qu'il est blanc, comparé à d'autres qui devaient vous mieux connaître (2) . »

En somme, l'ambassade a réussi dans la mesure où elle pouvait le faire. Les choses sont adoucies et éclaircies. Non sans doute qu'il n'existe plus de divergence de vues, entre le Saint-Siège et Newman, sur l'attitude à prendre en face de la pensée moderne. Mais il ne reste plus de nuage sur la loyauté de Newman envers le Saint-Siège, sur son intégrité catholique. « Partout à Rome, on parle

(1) T. II, p. 179.

(2) Ibu!., p. 173.

bien de vous » , lui mande le P. Saint- John. Dans l'audience qu'il accorde aux deux oratoriens, le Pape se montre plein de bonté. « Bien, dit-il avec un aimable sourire, vous êtes venus à moi de la part du P. Newman, comme mes chers fils. Je n'ai aucun doute sur son obéissance. » Il insiste principalement sur la nécessité de ne pas encourager « l'éducation mixte» ; faire échec à cette éducation est visibleblement sa préoccupation dominante, a Quand j'en vins à parler, écrit le P. Saint-John à Newman, de la peine que vous avaient causée les rapports envoyés de Rome, Pie IX répondit que vous ne deviez pas vous en inquiéter, qu'il vous suffisait d'apprendre que lui, le Pape, savait que vous étiez tutto obediente. » Au moment de prendre congé, les envoyés s'agenouillent en disant : « Saint-Père, vous devez donner votre bénédiction au

P. Newman. — Oh! oui, répondit-il, je la lui donne de tout cœur et à tous les vôtres (1) . »

De ce qu'ils ont vu et entendu, le P. Saint-John et son compagnon emportent cette impression très nette que les vrais adversaires de Newman sont bien plutôt en Angleterre qu'à Rome, a Je n'ai aucune hésitation à affirmer, comme étant mon entière conviction, écrit peu après MgrUllathorne à Newman, que vous avez été odieusement desservi (misrepresented) à Rome, et cela par vos propres compatriotes (2) . » Non seulement chez le Pape qui avait naturellement de la sympathie pour le grand converti, mats chez les dirigeants du gouvernement pontifical, les préventions contre Newman se fondaient sur des dénonciations venues

(2) Ibid., p. 184.

d'outre-Manche ; celles-ci n'étaient même accueillies parfois, à Rome, qu'avec une certaine défiance, et l'on n'était pas sans trouver que ces Anglais étaient gens bien querelleurs, qui faisaient de certaines choses plus de bruit qu'elles n'en valaient la peine. Que des Romains, qui généralement ne lisaient pas l'anglais et ne connaissaient pas l'Angleterre, fussent conduits à juger les choses et les hommes de ce pays d'après ce que leur en disaient des informateurs tels que Manning et Ward, c'était assez explicable ; ce qui l'était moins, c'est que, quand, par exemple, ils envoyaient le cardinal Reisach faire sur place une enquête, ils fissent interroger tout le monde, excepté Newman.

Parmi les prélats romains, il en était un qui partageait, en l'exagérant même, l'animosité des extremists d'outre-Manche :

c'était, il est vrai, un Anglais de naissance, Mgr Talbot, le correspondant de Manning, pieux, sincère, ardemment dévoué au Pape, mais d'esprit étroit et même peu solide, car il devait être bientôt enfermé dans une maison de santé. Son attitude, pendant le séjour à Rome des envoyés de Newman, est singulière. On le voit s'empresser autour d'eux, s'ingénier à les joindre dans les antichambres, insister pour être reçu par eux en tête à tête, essayer, sans succès, de leur faire accepter une invitation à dîner, protestant de l'amitié qu'il a vouée à Newman, du chagrin qu'il éprouve d'en être séparé, lui offrant ses services, sollicitant d'être admis à entrer en rapport avec lui, assurant que celui-ci en retirerait toutes sortes d'avantages. Vainement le P. Saint- John lui répond-il par des reproches sur ses procédés passés et lui dit-il,

comme il l'écrit à Newman, a les choses les plus fortes qu'il ait jamais dites à personne » , Talbot supporte tout, sans se fâcher, et tâche doucement d'expliquer sa conduite. Anxieux de plaire, il croit y arriver en parlant contre certains sermons de Manning (probablement ceux sur le pouvoir temporel) qui, dit-il, contenaient des choses étranges, et il en conclut que ce n'était pas seulement à Newman qu'il arrivait d'émettre des propositions critiquables. Ne se figuret-il même pas gagner le bon oratorien, en lui offrant de le faire nommer protonotaire et en lui faisant valoir que ce titre lui permettrait de porter la pourpre quand il viendrait à Rome? Le P. Saint- John, sans se priver de rire de cette dernière proposition, finit, dans la candeur de son âme, par être touché de tant de protestations. « Mgr Talbot, écrit-il à

Newman, semblait, en tout ceci, être comme un homme dont les yeux commenceraient à s'ouvrir. Remarquez que je ne me fie pas à lui, je sais qu'il est dans la main de Manning; mais, si les apparences ont quelque valeur, il est tout à fait repentant. » Néanmoins, dans un post-scriptum, il exprime la crainte que Newman ne le trouve trop crédule et ne soit mécontent qu'il ait consenti à causer avec ce prélat, a Priez beaucoup pour nous, lui écrit-il humblement, afin que nous ne fassions pas de maladresses (1). » La vérité est que ce même Mgr Talbot qui, au commencement de mai, accablait ainsi les envoyés de Newman de ses protestations d'amitié, écrivait, quelques jours auparavant, le 25 avril, à Manning, une lettre où il lui

(1) T. II, p. 168, 169, 175, 176.

reprochait de trop ménager Newman et où il déclarait que celui-ci était « l'homme le plus dangereux d'Angleterre (1) ».

Newman ne connaissait pas cette lettre, mais il en savait assez pour répondre froidement aux offres de service de Mgr Talbot (2) . Une même méfiance lui fait, peu après, décliner des ouvertures analogues de Manning. Celui-ci mande alors à Talbot : « J'ai essayé d'adoucir le Dr Newman, mais il est très difficile (3). »

Peu après le retour de ses envoyés, le le 23 août 1867, Newman recevait en Angleterre la visite de Mgr Nardi, prélat assez important dans les entours du

(1) Voir Life of Manning, par Pdrcell, t. II, p. 317, 318.

{%) T. II, p. 176, 177.

(3) Sur cet incident pénible, voir la Renaissance catholique en Angleterre au XIXe siècle, IIIe partie, p. 88 à 89.

Pape. Il en rend compte d'une façon plaisante :

Mgr Nardi est venu hier pendant une heure ou deux; je vais noter ici quelquesunes des choses qu'il a dites, au cours d'une longue conversation :

J'étais un grand homme — ne le niez pas — un grand écrivain — bon style — fort logique — mon style se traduit aisément en italien — c'est un style classique. J'avais sans doute mes ennemis — ils sont en Angleterre ou Anglais — mais tous les catholiques, à les regarder en masse, sont mes amis. Il ne parle pas par flatterie, — non, il dit toujours ce qu'il pense, même au Pape... J'avais de très bons amis. Le P. Saint-John était pour moi un bon ami, vraiment — et un vrai gentleman. Le cardinal Gullen était un bon ami — un très bon ami. (Je compris qu'il entendait par « bons amis » les personnes qui m'avaient rendu de réels services ) Je devrais envoyer, de temps en temps, à Rome des

personnes pour expliquer les choses et tenir les autorités au courant. Je devrais aller à Rome moi-même. Cela réjouirait le Saint-Père. — Je devrais être évéque, archevêque — oui, oui — je devrais, je devrais — oui, un très bon évêque, — c'est votre ligne — ce l'est, ce l'est, — ce n'était pas bien de ma part de dire non (1).

Bien qu'à voir le ton de son compte rendu, Newman ne prenne pas tout à fait au sérieux ces politesses, une telle visite et un tel langage indiquent qu'il y a quelque chose de changé , depuis l'époque où, un an auparavant, le cardinal Reisach évitait soigneusement de venir le voir. Newman lui-même s'en rend compte. Il reçoit du reste, peu après, une confirmation plus précise encore des sentiments du Saint-Siège. Tiraillé entre ceux qui lui dénoncent les

(1) T. II, p. 188, 189.

écrits de Newman comme hétérodoxes, et ceux qui, comme Mgr Ullathorne, protestent avec indignation contre cette accusation, Pie IX a résolu de demander à un prélat compétent et impartial, un avis sur ces écrits ; il ne s'est pas adressé au primat d'Angleterre qui était Manning, mais à l'archevêque de Dublin, le cardinal Gullen. La réponse est entièrement favorable à Newman, et, fait significatif, le Pape veut que celui-ci en soit informé.

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