‹ Newman catholique d'après des documents nouveauxChapitre 7 sur 9 · ET L'INACTION · texte numérisé non relu

ET L'INACTION

L'orthodoxie de Newman et sa loyauté envers le Saint-Siège sont donc reconnues à Rome, et rien ne reste des attaques du Weekly Régis ter. Mais, dans la question d'Oxford, l'exclusion de Newman subsiste. Celui-ci n'a plus qu'à se soumettre; on sait quels ont été, de tous temps, ses principes sur le devoir d'obéissance. « Le Pape, écrit-il le 10 novembre 1867, doit être obéi, qu'il s'agisse ou non d'un cas où il est infaillible. Aucun bien ne peut venir de la désobéissance. » Il ne se dissimule pas que le

pontife a pu se tromper ou être trompé; que ses conseillers et ses instruments ont pu être « tyranniques et cruels » ; mais, « quand il parle formellement et d'autorité, il parle comme Nôtre-Seigneur veut qu'il parle » , et toutes les fautes des individus n'empêchent pas que « le résultat ne soit celui que Nôtre-Seigneur avait en vue » . « C'est pourquoi, conclut Newman, la bénédiction est avec l'obéissance à la parole du Pape, et aucune bénédiction n'est avec la désobéissance (1) . »

S'il se soumet sans hésitation, il ne le fait pas sans tristesse ni sans quelque dépit; il lui est dur de renoncer à l'apostolat qu'il avait rêvé d'exercer à Oxford. Aussi termine-t-il la lettre où il annonce son désistement au cardinal Barnabo,

(i) T. Il, P. 193.

par une phrase où il déclare remettre sa cause aux mains de Dieu : Viderit Deus. Cet appel à Dieu déplaît à Rome, et Mgr Ullathorne en informe Newman.

Celui-ci n'est pas d'humeur à renoncer au droit qu'il croit avoir de se plaindre de ceux à qui il ne refuse pas son obéissance. Une fois de plus, dans son journal intime, il donne carrière à son mécontentement. Pour se justifier d'en avoir appelé à Dieu dans sa lettre au cardinal, lettre non publique, il rappelle l'exemple de saint Thomas Becket protestant contre Faction des cours romaines, puis il continue en ces termes :

Ce que j'ai écrit, dans les pages précédentes, l'a été comme une sorte de soulagement de mon esprit... Je vais me mettre moi-même sous la figure du patriarche Job, sans avoir aucune prétention de lui ressembler. Job commença par repousser avec

force les accusations de ses amis, puis il protesta longuement de son innocence, et enfin nous lisons : « Les paroles de Job sont finies. » Les miennes aussi sont finies. J'ai dit au cardinal Barnabo : Vider it Deus. J'ai mis ma cause en Lui, et tout en espérant, par Sa grâce, être toujours obéissant, je n'ai pas plus de désir que d'espérance d'obtenir l'approbation d'un homme tel que le cardinal, en quoi que ce soit que je puisse faire dorénavant. X... et d'autres ont impressionné contre moi trop profondément les esprits parmi les autorités romaines, pour me laisser espérer que la vérité ait beau jeu, en ce qui me concerne de mon vivant; et, quand on cesse d'espérer, on cesse aussi de craindre. Ils m'ont fait tout le mal qu'ils pouvaient, et de même qu'en 1864 (1), Dieu tout-puissant a enfin, après vingt années, justifié ma conduite au regard des protestants, ainsi, en ce qui touche ma carrière catholique, à la

(1) Allusion à Y Apologia.

fin, après que je serai parti d'ici-bas, Deus viderai Je n'ai pas employé ces mots à la légère, et bien qu'ils semblent avoir fait sur l'esprit du cardinal une impression très défavorable, je ne songe pas à les rétracter. Pendant plusieurs années, j'ai essayé d'être approuvé par ses pareils, mais voilà maintenant plus de dix ans que, n'y ayant pas réussi, j'ai renoncé à toute espérance ou désir de ce genre.

La plainte de Newman se prolonge quelque temps encore, mais, si vif qu'ait été son mécontentement, il ne retombe pas dans l'état de dépression où l'ont jeté autrefois des mécomptes de ce genre. Il proteste au contraire que ces événements n'ont pas atteint sa paix et son bonheur intérieur qui n'ont jamais été plus complets :

J'ai la disposition de mon temps. Je suis entouré de gens qui m'appuient et sont d'accord avec moi. Je suis en situation

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facile, je n'ai pas de charges, j'ai une bonne santé. Je n'ai de peine ni d'esprit ni de corps. Je ne jouis que trop bien de la vie. Le poids des années tombe sur moi comme la neige, doucement quoique sûrement, mais je ne le sens pas encore. J'ai un cercle de chers amis. Ma réputation a été éclaircie par YApologia. De quoi puisje avoir besoin, sinon d'une plus grande reconnaissance et d'un plus grand amour envers Celui qui m'a donné toutes ces bonnes choses? Il n'y a pas d'état de vie que je préférerais au mien. Je n'échangerais pas ma position contre celle de qui que ce soit que je connaisse. Je suis simplement content. Il n'y a rien que je désire. Je serais embarrassé de savoir que demander, si j'avais la liberté de le faire. Je dirais peut-être que je souhaiterais les affaires financières de l'Oratoire et de l'École en meilleur état, mais, pour moimême, je suis autant enveloppé de bénédictions et comblé des dons de Dieu qu'il est possible de l'imaginer. Et je n'ai

rien à demander que le pardon de mes fautes, la grâce et une heureuse mort (1).

Sa vie de couvent se poursuit en effet dans la retraite silencieuse et avec la pieuse monotonie qui lui sont chères.

« Rien n'est plus fatigant que le changement » , écrit-il à une amie. Il aime à répéter la parole de l'Imitation : Cella continuata dulcescit. Il profite de ce calme pour travailler au grand ouvrage sur le principe de la croyance religieuse, qui sera publié, trois ans plus tard, sous ce titre : Essay in aid of a Grammar of Assent. Il en était occupé depuis de longues années, et rien ne lui tenait plus au cœur. « Ma conscience me disait, écrirat-il plus tard, qu'il ne fallait pas quitter ce monde sans faire ce travail (2) » ; et il

(1) T. II, p. 200 à 202

(2) IbicL, p. 400.

rappelait, dans une autre lettre, les divers tâtonnements par lesquels il avait passé : « C'était comme les essais pour trouver son chemin dans un labyrinthe, ou pour découvrir le point faible d'une place forte. Je ne parvenais pas à avancer, et je me trouvais revenu en arrière, absolument déconcerté. Cependant je sentais que je devais, à quelque prix que ce fût, mettre au dehors ce que voyait mon esprit sans pouvoir le saisir (1). » C'est en 1866, au cours d'un séjour en Suisse, qu'il a eu subitement la vision de son plan, et dès lors il peut marcher à son but d'un pas plus assuré.

En même temps , sur la demande de quelques amis, il se décide à publier, en janvier 1868, une édition complète de ses vers, en y comprenant un poème

(1) T. II, p. 278.

qu'il a écrit quelque temps auparavant, au courant de la plume, y attachant si peu d'importance que, pour un peu, le papier sur lequel il était écrit aurait été jeté au panier : c'était le Songe de Gerontius, l'un des chefs-d'œuvre de la poésie anglaise au dix-neuvième siècle. Le volume est salué dans la presse par un concert de louanges. Newman, avec sa sensibilité accoutumée, en est tout ému et surpris. « J'ai été si peu accoutumé à l'éloge, écrit-il au P. Goleridge, que j'éprouve ce qu'éprouvait la bonne femme au milieu de son songe : « Oh!

criait-elle, sûrement ce n'est pas moi ! » Mais il se fait scrupule du plaisir qu'il trouve à ce succès, et il note, sur son journal, à la date du 20 janvier 1868 :

Notre-Seigneur a dit : Vœ cum benedixerint vobis hommes (Luc, VI, 26), et il me semble que je suis dans ce danger, par

rapport au monde protestant. Il s'v est produit une réaction, et personne ne sait quelles en seront les limites. Juste en ce moment, mes vers, que j'ai recueillis et publiés, ont à la fois stimulé et manifesté cette réaction. Je sens comme si une Némésis allait venir, si je n'y veille et si je ne me souviens de l'anneau de Polycrate. Des amis et d'autres qui me veulent du bien écrivent, par bonté, de favorables comptes rendus de mon petit livre, et je suis obligé, par la reconnaissance, de lire ce qu'ils écrivent pour moi si généreusement. J'ai dit : « le monde protestant » , mais cela s'étend aussi à la grande masse des catholiques de langue anglaise, chez qui, jusqu'à la publication de YApologia, on me croyait fini et oublié. La controverse qui en fut l'occasion, ensuite l'affaire d'Oxford et enfin le Songe de Gerontius mont mis en avant, et maintenant je serais difficile à satisfaire et très ingrat envers eux et envers Dieu, si je n'appréciais pas justement ce qu'on pense de moi.

Alors vient la question : quel usage puis-je faire de ces récentes miséricordes? Non d'après aucun principe surnaturel, mais au simple point de vue naturel, je continue à me dire : Quel est le bien de tout ceci? Qu'en résulte-t-il? Vanîtas f«nitatum, si ce ne sont que de vaines louanges. Quel usage puis-je en faire?

Pour quelles fins me sont-elles accordées?

Puis, après un retour sur la disgrâce dans laquelle il s'est presque toujours trouvé, au regard de l'autorité ecclésiastique, sur « l'ombre froide » qui lui est venue de ce côté, il ajoute :

De même que mon Seigneur avait quelque dessein en me laissant si longtemps oublié et calomnié..., de même aussi maintenant. Il a quelque dessein dans le dernier changement qui vient de s'accomplir. Pourrai-je savoir quel il est? Peut-être ne demande-t-Il de moi rien de nouveau, mais a-t-Il créé une situation

favorable à l'ouvrage que je suis en train d'écrire. Peut-être mon devoir se bornet-il — ce qui est fort agréable — à me tenir tranquille, à ne rien faire et à me réjouir. Peut-être mon nom est-il destiné à devenir le point sur lequel s'appuieront et d'où partiront d'autres hommes qui adhèrent à mes opinions, pour écrire et publier à ma place, et commencer ainsi à transmettre à la génération qui viendra après moi des vues conformes aux miennes dans les matières religieuses et intellectuelles (1).

Peu après, lui arrive de Rome une nouvelle manifestation de la bienveillance et de la confiance personnelles du Pape : c'est une invitation à se rendre à Rome pour participer, en qualité de théologien, à la préparation du concile qui vient d'être annoncé. Newman ne devait

(1) T. II, p. *03, 204.

pas se rendre à cette invitation, par répugnance pour les déplacements et aussi parce qu'il ne se croyait pas vraiment un théologien, mais il n'en est pas moins très heureux de l'avoir reçue; aussi, dans le journal qui reflète fidèlement les impressions successives et variables de cette nature si sensible, trouvons-nous une note plus sereine :

Hœc mutatïo dexterœ Excelsi. Je suis trop vieux pour éprouver beaucoup de plaisir ou du moins pour réaliser que je l'éprouve; mais certainement j'ai d'abondantes raisons de bénir et de louer Dieu, pour le changement merveilleux qui a eu lieu dans l'opinion qu'on a de moi, à condition toutefois que ce changement puisse aider à l'accomplissement de quelque bon dessein. Un correspondant anglican m'écrit : « Vous occupez en Angleterre une situation unique. Il n'y a aucun autre homme dont la parole puisse être aussitôt

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acceptée, sans avoir besoin d'être confirmée par un autre témoignage. Je ne connais pas de révolution du sentiment public, aussi complète que celle-ci... »

D'un autre côté, à la nouvelle de l'invitation que m'adresse le Pape d'aller à Rome pour prendre part à la préparation des matières du concile, les journaux catholiques qui, jusqu'ici, n'ont pas bien parlé de moi, disent que cela a été une invitation spéciale, la première et jusqu'ici la seule qui ait été faite à un prêtre, en Angleterre, en Ecosse ou en Irlande, etc.

Je suis trop vieux pour ne pas vivement sentir que, si je ne puis faire, grâce aux bonnes paroles que les hommes me donnent, quelque chose pour Dieu, de telles louanges ne sont qu'un fétu de paille et seront emportées par le vent quelque beau matin, sans rien laisser derrière elles (1).

Entre temps, à certaines heures, Newman s'attendrit aux souvenirs très chers

(1) T. II, p. 241.

de la première moitié de sa vie. Ainsi, en juin 1868, a-t-il l'idée de revoir incognito Littlemore, le lieu où il a vécu les dernières années de sa vie anglicane et où il a fini, à force de prière et de travail, par trouver la vérité. Il n'y était pas retourné depuis 1845. « J'avais toujours espéré le revoir une fois, avant de mourir » , écrit-il à Henry Wilberforce, en lui racontant cette visite. M. Wilfrid Ward a pu recueillir d'un témoin accidentel, le chanoine Irvine, anglican, un récit touchant de cet épisode :

Je passais devant l'église de Littlemore, lorsque je vis un homme pauvrement vêtu qui pleurait, appuyé contre la porte. Il semblait dans une grande peine. Il était habillé d'un vieux manteau gris, avec le col relevé, et son chapeau était rabattu, comme s'il eût voulu cacher ses traits. Lorsqu'il se tourna vers moi, je crus reconnaître une figure que j'avais déjà vue.

L'idée me traversa immédiatement l'esprit que c'était le Dr Newman Je ne l'avais jamais vu, mais je me souviens que M. Grawley (le recteur de Littlemore) avait une photographie de lui. J'allai trouver M. Grawley et je lui dis que je croyais que le Dr Newman était dans le village; mais il répondit que je devais me tromper, que ce ne pouvait être. Je lui demandai de me montrer la photographie, ce qu'il fit. Je lui dis que j'étais sûr que c'était lui. M. Grawley désira que j'allasse le regarder de nouveau. J'y allai et je le rencontrai dans le cimetière, où il se promenait avec M. Saint-John. J'eus l'audace de lui demander s'il n'était pas un vieil ami de M. Grawley, parce que, s'il l'e'tait, j'étais sûr que M. Grawley serait très heureux de le voir, et comme celui-ci était très invalide et incapable de sortir, ne voudrait-il pas aller le voir Y II se mit aussitôt à fondre en larmes et dit : « Oh! non. Oh ! non. » M. Saint-John le pria d'y aller, mais il dit : « Je ne peux pas. » M. Saint-John lui

demanda d'envoyer son nom ; mais il dit : « Oh! non. » Enfin M. Saint-John dit : « Vous pourrez dire à M. Grawley que le Dr Newman est ici. a Je le fis, et M. Grawley lui envoya ses compliments, lui demandant de venir le voir, ce qu'il fit, et ils eurent une longue conversation ensemble. Après cela, il s'en alla et vit plusieurs des gens âgés dans le village.

Au sujet de cette dernière partie de la visite, Newman dit, dans sa lettre à Henry Wilberforce : « J'ai vu plusieurs de mes anciens paroissiens, maintenant avancés dans la vie. H y a eu quarante ans, au commencement de cette année, que j'ai été nommé vicaire. Hélas! en plus d'un cas, ils se souvenaient mieux de moi que moi d'eux. Ils ont une grande affection pour ma mère et mes sœurs, bien qu'il se soit

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écoulé trente-deux ans depuis leur départ (1) . »

Newman se plaisait tant à cette évocation de son passé anglican, qu'il en venait parfois à éprouver quelque scrupule :

est-ce donc qu'il regrettait l'Église où s'était écoulée la première partie de sa vie? Et il répondait ainsi à cette question :

Mon moi, aimes-tu ou n'aimes-tu pas le temps où tu as été un membre actif de l'Église d'Angleterre? Tu as journellement sous les yeux une photographie de Trinity Chapel et tu aimes à la regarder. Oui, et c'est, en une large mesure, une abstraction. Ce n'est pas l'Église d'Angleterre que j'aime, — mais c'est l'assemblage concret des individus dont je me souviens si bien, — le temps et le lieu, — les scènes, les circonstances, — mes propres pensées,

(1) T. Il, p. £06, 207.

mes sentiments et mes actes. Je revois cette table de communion et je me souviens dans quels sentiments j'en approchai, en novembre 1817, pour ma première communion, — comment j'étais en deuil, à cause de la mort de la princesse Charlotte, et j'avais des gants de soie noirs, — et, au moment de recevoir le Pain, je ne pus parvenir à enlever l'un des gants; je dus l'arracher au risque de le déchirer par ma précipitation. Mais l'Eglise d'Angleterre en elle-même n'a pas de place dans mes tendres souvenirs (1).

Pour avoir une idée complète de la vie de INewman à cette époque, voyons-le encore s'accordant, par moments, un délassement que , durant de longues années après sa conversion, il s'est interdit par scrupule d'austérité : c'est la musique. Il n'a recommencé à en faire

(1) T. Il, p. 34t.

qu'en 1865. A cette date, deux de ses anciens amis anglicans, Ghurch et Rogers, se concertent pour lui faire cadeau d'un violon. L'annonce de l'arrivée de l'instrument le met en grande excitation. « Je pourrais, dit-il, trouver plaisir à la musique, depuis le commencement de la semaine jusqu'à la fin (1). » Mais il se demande s'il ne va pas se laisser entraîner à y donner plus de temps qu'il ne convient. Le violon arrivé, il écrit à Ghurch :

J'ai tardé à vous remercier de la grande bonté avec laquelle vous vous êtes uni à Rogers pour me donner un violon, jusqu'à ce que je puisse vous renseigner sur le violon lui-même. Le fabricant m'en a envoyé trois à choisir, et j'ai choisi avec tremblement, craignant d'être à peine capable de faire un bon choix, d'autant que mes doigts étaient coupés par les cordes... Mais sa-

medi, j'ai eu grand plaisir à jouer les quartettes de Beethoven, — que j'avais l'habitude de jouer avec le pauvre Blanco White, — et je les ai trouvés plus exquis que jamais, si bien que je fus obligé de poser l'instrument, et littéralement je pleurai de délices. Cependant, et ceci est plus dans mon sujet, je pus m'assurer que j'avais pris possession d'un très bon violon, tel que je n'en avais pas possédé auparavant. Pensez que je n'en ai jamais eu un bon, avant d'arriver entre soixante et soixantedix ans, et j'avais commencé à m'en servir quand j'avais dix ans! Je pense vraiment que ce violon ajoutera à mes facultés de travail et à la longueur de ma vie. Je n'ai jamais plus écrit que lorsque je jouais du violon. Je dors mieux après la musique. Il doit y avoir quelque courant électrique qui passe des cordes, à travers les doigts, dans le cerveau, et qui descend le long de la moelle épinière. Peut-être la pensée estelle une musique (1).

(1) T. II, p. 75, 76.

Mais ni le violon, ni les souvenirs du passé, ni même les travaux intellectuels, encore moins les bouffées d'irritation et d'amertume , ne sont le vrai fond de Newman. Ce vrai fond est la prière, la méditation, la contemplation de l'invisible. Seulement, comme il s'agit, en ce cas, d'un entretien mystérieux, secret entre tous, de l'âme avec Dieu, les lettres et le journal en gardent peu de traces. M. Wilfrid Ward a cependant trouvé, dans les papiers de Newman, quelques prières ou méditations qui suffisent à donner une idée de l'intensité de sa vie religieuse. En voici une d'abord, particulièrement touchante, parce qu'elle témoigne, chez son auteur, d'une sorte de remords de ses impatiences à l'égard des autorités religieuses qui l'ont méconnu :

O mon Dieu, en votre présence, je confesse et je déplore l'extrême faiblesse qui

fait que je me méfie, sinon de vous, du moins de vos serviteurs et de vos représentants, quand les choses ne tournent pas comme je le voulais ou comme je l'espérais! Vous m'avez donné saint Philippe, cette merveille de votre grâce, pour maître et pour patron, — et je me suis confié à lui, — et il a fait pour moi de très grandes choses, et, de bien des manières, il a pleinement tenu toutes les promesses qu'il m'avait faites. Mais, parce que, en certaines choses, il m'a désappointé et m'a fait attendre, je suis devenu impatient et je l'ai servi, sinon avec une déloyauté dont j'eusse conscience, du moins d'une façon chagrine et froide. 0 mon cher Seigneur, accordez-moi une foi généreuse en Vous, et en Vos serviteurs (1).

C'est par une pensée analogue que, dans une autre prière, il s'efforce à ramener sa pensée sur la divinité de cette

Église dont les représentants ont pu le faire souffrir :

Ne permettez jamais que j'oublie un seul instant que Vous avez établi sur la terre un royaume qui est le Vôtre, que l'Église est Votre œuvre, Votre établissement, Votre instrument; que nous sommes sous Votre gouvernement, sous Vos lois et devant Vos yeux; que, si l'Église parle, c'est Vous qui parlez. Ne permettez pas que je me familiarise assez avec cette merveilleuse vérité au point d'y devenir insensible; ne permettez pas que la faiblesse de Vos représentants me conduise à oublier que c'est Vous qui parlez et qui agissez par eux (1).

Voici maintenant une prière qui a dû jaillir de son cœur à l'une de ces heures où il souffrait d'être condamné à l'inaction; il s'efforce de se détacher de ses

(1) T. II, p. 365, 366.

vues particulières, pour s'abandonner complètement à Dieu :

0 mon Seigneur Jésus, je veux utiliser le temps présent. Ce sera trop tard pour prier quand la vie sera finie. Il n'y a pas de prière dans la tombe, il n'y a pas de mérites à acquérir dans le purgatoire. Si faible que je sois en Votre toute sainte présence, je me sens fort en Vous, fort par Votre Mère immaculée, par Vos Saints, et ainsi je peux faire beaucoup pour l'Eglise, pour le monde, pour tout ce que j'aime. O que le sang des âmes ne retombe pas sur ma tète! O ne permettez pas que je suive mon cbemin particulier, sans penser à Vous! Faites que j'apporte toutes choses devant Vous, demandant Votre agrément pour tous mes projets, Votre bénédiction pour tout ce que je fais... Gomme le cadran obéit au soleil, ainsi je veux être réglé par Vous seul, si Vous consentez à me prendre et à me régler. Qu'il en soit ainsi, mon Seigneur Jésus; je

me donne moi - même entièrement à

Vous (1).

C'est encore pour obtenir la grâce de suivre toujours la Lumière d'en haut et d'être préservé du danger des pensées trop personnelles, qu'il fait cette autre prière :

Venez, ô mon cher Seigneur, et enseignez-moi... Je connais la parole de vérité qu'au commencement Vous donniez vousmême à Vos apôtres et qui a été transmise d'âge en âge; elle m'a déjà été enseignée, et Votre Église infaillible en est le garant; ce n'est donc pas là ce que je Vous demande et ce dont j'ai besoin. Mais j'ai besoin que Vous m'instruisiez jour par jour, suivant les circonstances et mes nécessités. J'ai besoin que Vous me donniez ce véritable sens divin des matières révélées qui me rendra capable, quand j'en connaîtrai une partie, de pressentir le

reste et d'y donner mon assentiment. J'ai besoin de cette intelligence des vérités Vous concernant, qui me prépare à entendre toutes Vos autres vérités, ou du moins qui me garde de faire, à leur sujet, des conjectures erronées ou de faux commentaires; j'ai besoin que mon esprit se conforme à l'Esprit saint qui a été l'esprit des Saints Pères et l'esprit de l'Église, de telle sorte que non seulement je dise ce qu'ils ont dit sur tel ou tel point particulier, mais que je pense ce qu'ils pensent; en toutes choses, j'ai besoin d'être préservé d'une pensée trop personnelle qui n'est pas dans la vérité, si elle conduit loin de Vous. Accordez-moi, dans tout ce que je ferai, le discernement de la vérité et de l'erreur (1) .

Enfin, qu'on lise cette admirable prière par laquelle il demande la ferveur :

Faites que je supporte les peines, les reproches, les désappointements, la calom-

(1) T. II, p. 366.

nie, les anxiétés, les doutes, comme Vous le voulez, ô mon Jésus, et comme Vous m'avez appris à le faire par vos propres souffrances. Et je Vous promets aussi, avec Votre grâce, que je ne chercherai jamais à m'élever, à occuper le premier rang, que je ne rechercherai jamais aucune des grandeurs du monde, que je ne me préférerai jamais aux autres.

Donnez-moi cette vie conforme à mes propres besoins, qui, pour nous tous, se renferme en Celui qui est la vie des hommes. Apprenez- moi et aidez-moi à vivre la vie des saints et des anges. Arrachez-moi à la langueur, à l'irritation, à l'excessive sensibilité, à l'impuissance, à l'anarchie dans lesquelles demeure mon âme, et remplissez-la de Votre plénitude. Soufflez sur moi, afin que mes os morts vivent à nouveau. Soufflez sur moi, avec ce Souffle qui infuse l'énergie et ranime la ferveur. En demandant la ferveur, je demande tout ce dont j'ai besoin et tout ce que Vous pouvez donner, car c'est le cou-

ronncment de tous les dons et de toutes les vertus. Elle ne peut exister réellement et pleinement que là où sont tous ces dons et toutes ces vertus. C'est leur beauté et leur gloire, comme c'est aussi leur continuelle sauvegarde et purification. En demandant la ferveur, je demande la force effective, la constance et la persévérance; je demande la mort de tout motif humain et la simplicité d'intention dans le désir de vous plaire; je demande la foi, l'espérance et la charité, dans leur manifestation la plus céleste. En demandant la ferveur, je demande à être délivré de la crainte des hommes et du désir de leur louange; je demande le don de prière, car la prière sera alors si douce ; je demande cette loyale perception du devoir à laquelle conduit l'émotion d'un cœur aimant; je demande, tout à la fois, la sainteté, la paix et la joie. En demandant la ferveur, je demande la splendeur des chérubins, et le feu des séraphins, et la blancheur de tous les saints. En demandant la ferveur, je demande le don qui

contient tous les autres et qui est précisément celui qui me manque. Rien ne serait un trouble ou une difficulté pour moi, si j'avais seulement la ferveur de l'âme.

Seigneur, en demandant la ferveur, c'est Vous-même que je demande, rien d'autre que Vous, ô mon Dieu, qui Vous êtes donné entièrement à nous. Entrez dans mon cœur substantiellement et personnellement, et remplissez-le de ferveur, en le remplissant de Vous. Vous seul pouvez remplir le cœur de l'homme, et Vous avez promis de le faire. Vous êtes la flamme vivante qui brûle éternellement de l'amour de l'homme ; entrez en moi et mettez-moi en feu, suivant Votre modèle et à Votre ressemblance.

Comment pourrais -je rester loin de Vous? Car, Vous qui êtes la Lumière des anges, Vous êtes la seule Lumière de mon âme. Vous éclairez tout homme qui vient en ce monde. Sans Vous, je suis dans les ténèbres, dans des ténèbres aussi profondes que l'enfer. Je languis et je me dessèche, lorsque Vous êtes loin. Je revis seu-

lement dans la mesure où Votre aube se lève sur moi. Vous venez et Vous Vous en allez, suivant Votre bon plaisir. 0 mon Dieu! je ne peux pas Vous garder, je peux seulement Vous prier de rester : Mane nobiscum, Domine, quoniam adv espéras cit. Restez jusqu'au matin, et alors ne Vous en allez pas sans me donner une bénédiction. Restez avec moi, dans cette sombre vallée, jusqu'à la mort, alors que finira l'obscurité. Restez, ô Lumière de mon âme, jam advesperascit! L'obscurité, qui n'est pas Vôtre, tombe sur moi. Je ne suis rien. J'ai peu d'empire sur moi. Je ne peux pas faire ce que je voudrais. Je suis triste et désolé. J'ai besoin de quelque chose et je ne sais pas de quoi. C'est Vous dont j'ai besoin, quoique je le comprenne si peu. Je le dis et je le prends en esprit de foi. Je le comprends en partie, mais bien pauvrement. Brillez sur moi, O Ignis semper ardens et nunquam deficiens ! « O feu qui toujours brûle et qui ne s'éteint jamais » , et je commencerai, par et dans Votre Lu-

mière, à voir la Lumière et à Vous reconnaître vraiment comme la Source de Lumière. Mane nobiscum; demeurez, doux Jésus, demeurez à jamais. Dans ce déclin de la nature, donnez-nous plus de grâce (1) .

Je ne m'excuse pas d'avoir prolongé cette citation que nul n'aura pu lire sans une émotion profonde. De tels accents égalent ce qu'on trouve dans les priè-res de quelques grands saints. Là était le vrai fond de Newman. Si parfois on a pu juger un peu humaines les plaintes que lui arrachaient certains mécomptes, on voit maintenant ce que, derrière ces manifestations momentanées d'une sensibilité très aiguë, il y avait d'aspirations surnaturelles, de volonté de tout tourner vers Dieu et de s'abandonner à lui ; on sent quel ardent foyer de piété brûlait en cette âme.

(1) T. II, p. 367, 368.

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