‹ Newman, sa vie et ses œuvresChapitre 10 sur 37 · Théologiens et controversistes du xvne siècle · texte numérisé non relu

Théologiens et controversistes du xvne siècle

sionnée ! Ils se représenteront le drame muet qui se joue à cette table de travail, « dans un tel silence, si loin de toute passion », si loin de toute passion autre que celle qui jaillit à l'heure mêmejie la crise, sous l'influence d'une simple constatation historique. Et leur sympathie humaine ira naturellement à ce frère humain. En outre, cette douloureuse éloquence ressort de la même esthétique que l'ardente ironie de Pascal. Une phrase de saint Augustin : Secanis judicat orbis terrarum. acheva de troubler Newman. Il croyait aux dogmes en raison de leur antiquité, mais l'antiquité, lui semblait-il, se prononçait contre elle-même, en faveur de l'autorité reconnue parl'Eglise universelle. Cette petite phrase lui tintait aux oreilles comme le chant d'un étrange et mystérieux carillon. Il s'est dépeint lui-même dans la situation d'un homme qui regarde mourir une à une toutes les étoiles de son ciel. Au fond de son âme, une voix l'avertissait sans doute que, si la paix est promise aux hommes de bonne volonté, c'est qu'il est dans leur destinée de n'être vaincus que par la lumière, comme le remarque éloquemmentM. Maeterlinck, et, quand les étoiles meurent à leurs yeux, un invisible soleil est prêt à se lever sur l'horizon. Newman confia son angoisse à deux

de ses meilleurs amis. Aux autres il montra le même visage, et je ne sais si, dans la période des vacances de 1839, en accomplissant la série des visites accoutumées, Newman laissa pressentir à ses hôtes ce qu'il peut y avoir de changé dans la pensée d'un être humain qui, selon son expression, vient d'apercevoir un esprit. 11 s'apaisa lui-même en s'évertuant à donner aux trente-neuf articles qui formaient la hase de l'anglicanisme l'interprétation la plus catholique qu'ils puissent supporter, et en distinguant trois points dans la doctrine enseignée par l'Eglise romaine : 1° l'enseignement catholique des premiers siècles que Newman voulait accepter dans son intégrité ; 2° les dogmes formels définis dans les derniers conciles, et dont certains, au gré de Newman, pouvaient s'accorder avec l'interprétation des trente-neuf articles; 3° les usages ou les croyances qu'il appelait lesjerreurs dominantes et que, selon son opinion, il fallait entièrement rejeter. En se conformant à cette théorie, il élahora le Tract 90, dont l'apparition fut saluée par les plus violentes clameurs. Il y eut des cris de surprise, des cris d'effroi, des cris de colère. On accusa dans ce tract une prétendue tendance à {'évasion, ce qui signifie un manque de droiture et de netteté. Newman,

qui avait écrit à Spencer au sujet des prières que les catholiques adressaient à Dieu pour l'union : « La nouvelle que vous priez pour nous est bien touchante et soulève une variété d'émotions indescriptibles.... Vous nous invitez à l'union des cœurs, et, en même temps, vous faites tout ce que vous pouvez, non pour réparer, ni pour réformer, ni pour réunir notre Eglise, mais pour la détruire », Newman, qui se tenait jalousement à l'écart des catholiques, et qui, même, les traitait durement, se croyait toujours loyal à l'égard de l'anglicanisme. 11 resta calme au milieu de la tempête, estimant sans doute, comme il l'avait fait jadis que, malgré les circonstances les plus difficiles, on a tort d'égarer sa vue vers de lointains et confus horizons, car la simplicité du devoir rachète suffisamment la complication de la vie, et le devoir présent dans la minute présente n'exige, le plus souvent, qu'un pas à droite ! « Je ne demande pas a voir le lointain paysage, un seul pas me suffit! » avait chanté Newman. Et Virgile donnait de merveilleux conseils à Dante sur la façon de poursuivre son chemin : pour alléger la fatigue sur les routes montantes du Purgatoire, il fallait être solide comme une tour et demeurer ferme au vent qui passe, ne pas embarrasser son esprit de ce

qui se murmurait autour de soi. L'âme de Newman était comparable à cette tour

Che non crolla Giammai la cima per soffiar cW venti,

dont la cime ne croule jamais par le souffle des vents !

Les autorités d'Oxford, the Heads of University, n'attendirent même pas la défense de l'illustre vicaire de Sainte- Marie pour incriminer le TractQO; mais les évêques anglicans résolurent de l'épargner. Newman devait, en échange, s'abstenir de tout autre ouvrage de cette catégorie.

Le 15 mars 1841, pendant que les autorités discutaient ses idées, Newman écrivait à sa sœur : « J'essaie de me préparer au pire. Pourtant je suis aussi calme et aussi heureux que je pourrais le désirer. » N'est-il pas beau de conserver ce calme, tandis que l'on se prépare au pire? Le 30 mars suivant, s'adressant encore à cette sœur, il disait : <( L'affaire du tract est fixée dans des termes que certains peuvent croire propres à me causer un désappointement, mais qui me semblent à moi conclure un très bon marché. Je publierai maintenant une lettre à l'évoque, selon ses vœux, éta-

blissant qu'il désire la cessation des tracts et que le tract n° 90 lui paraît être de nature à soulever des objections, comme tendant à troubler l'Eglise. Je suis tout à fait satisfait du marché, si c'est tout,corameje suppose que ce le sera. »

La doctrine n'était pas officiellement condamnée, tel était le grand point pour Newman. On ne lui demandait aucune rétractation ; il estimait que les tracts avaient jeté à tous les vents un assez grand nombre de semences, et que l'on pouvait laisser travailler dans les âmes le principe mystérieux qui donne la vie au grain de blé dans la terre et fait surgir la moisson au soleil. Peutêtre envisageait-il comme un repos cette abstention de controverse; paisible, il se rassit «à sa table de travail », étudiant saint Athanase, et, pour la seconde fois dans le courant de l'été de 4841, il reçut la visite d'un esprit.

Soudain cette histoire des Ariens qu'il connaissait si bien lui apparut sous une face nouvelle : les Ariens tenaient la place des Protestants, les semi-Ariens des Anglicans, et l'Eglise de Rome était toujours l'Eglise de Rome. Il n'avait jamais entrevu cette situation alors qu'il écrivait sa fameuse Histoire des Ariens. « L'esprit était revenu », dit-il. Il est, certes, des esprits mystérieux qui nous visitent dans le silence et dans la solitude, parfois ils traversent nos pensées ; d'autres fois, ils sortent des livres que nous aimons ; d'autres fois encore, ils paraissent surgir du fond de notre âme; certains s'échappent par les fenêtres ouvertes ou dans la fumée de nos cheminées : quelques-uns s'asseyent silencieusement à notre foyer et se mettent à nous dicter des ordres. Saura-t-on jamais quelles influences sont enjeu dans l'Invisible autour d'une âme solitaire?

Une pièce déserte semble tout à coup imprégnée d'une vie latente et d'un rêve surhumain. La phrase cent fois lue avec indifférence nous éblouit au passage comme soulignée d'un doigt de lumière. Ce sont les mystères de la vie profonde : ils s'effarouchent au bruit de nos papotages ; ils fuient le remuement de nos chaises et le babil de nos voix.

Emerson le disait : « L'homme est un roi dans la solitude » ; il y est même plus qu'un roi ; de sa cellule il juge le monde et les puissants du monde; dans sa cellule aucun joug ne courbe son front : les grands esprits de l'humanité, prêts à s'éveiller au contact d'une intelligence ardente, sommeillent en paix dans ses vieux livres ; ils répondent à son appel; il écoute la parole de Dieu. L'Invisible Beauté qui n'extériorise qu'un peu d'elle-même en le rendant sensible à nos yeux dans les plus admirables œuvres d'art habite et règne quelquefois entre des murailles blanches dénuées de tout ornement.

Cette seconde visite de l'esprit ébranla violemment une région de l'àme de Newman que la clameur des hostilités n'avait pas atteinte. L'Eglise romaine, qu'il avait appelée douloureusement, et tendrement peut-être, la «cruelle Eglise », aurait-

elle un jour le dernier mot? Rome allait-elle revendiquer la totalité de son cœur? Newman, qui, dès 1839, ne trouvait plus à conseiller que « la patience » aux âmes prêtes à rejeter l'anglicanisme, n'abandonna pas encore pour cela sa ligne de conduite. Les évêques, l'un après l'autre, attaquaient le tract 90. Newman, dans son intime détresse, sentait s'accroître les difficultés de sa position. Un étranger le pria de ramener a l'Anglicanisme une personne que les tracts avaient convertie à l'Eglise romaine; la condamnation du tract 90 faisait tomber les armes des mains de Newman ; il était impuissant. L'affaire de Jérusalem le frappa d'un nouveau coup. Ceux-là mêmes qui blâmaient et condamnaient ses tendances ne craignaient pas de s'allier avec les hérétiques reconnus, avec les sectateurs des doctrines divergentes, et d'instituer à Jérusalem un évêché anglican, purement politique, qui devait grouper sous sa loi pastorale les brebis de provenance aussi hétéroclite qu'hétérogène. Son indignation le jeta sur « son lit de mort » en ce qui regardait sa participation à l'Eglise anglicane. Mais il ne lui était pas permis de mourir en paix. La curiosité des uns lui demandait compte de tous ses états d'âme ; l'affection des autres l'interrogeait anxieusement afin de l'imi-

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ter. Il s'attachait de plus en plus aux humbles devoirs et aux humbles paroissiens de Littlemore, enseignant le catéchisme aux enfants, leur apprenant à chanter des cantiques, se réjouissant du don d'un harmonium, toujours prêt à offrir aux simples l'eau vive de la Parole évangélique. Now man n'oubliait pas ses correspondants habituels, entre autres cette Miss H..., à laquelle, de 18i0 à 1842, il adressa plusieurs véritables lettres de direction. Peut-être manquait-il à cette inconnue la belle flamme d'enthousiasme et de vaillance qui caractérisait une Miss Maria-Rosina Giberne ; les lettres de Newman à Miss H... semblent convenir à une âme plus inquiète, à une nature plus fragile ; on devine en elle une femme délicate, intellectuelle, affinée, tout imprégnée de sensitiveness ; son imagination la tourmente trop, mais Newman distingue à certains traits une élue de la vie comtemplative. Elle veut écrire, Newman l'y encourage ; publier ses écrits, il lui conseille d'attendre ; enseigner, il lui dit de se recueillir; agir, il lui dit de méditer. Il l'engage à lire une traduction des Pensées de Pascal, les œuvres dévotes de l'évèque Taylor, le Bréviaire romain avec les omissions réclamées par l'Eglise anglicane. Au fait, on se la représentait assez volontiers comme une sœur de

M"e de Roannez, mais la direction de Newman est plus douce, sinon moins austère, que celle de Pascal, et Miss H... ne fut pas brisée. A la môme période correspondent les sermons Sagesse et Innocence, Signes extérieurs et intérieurs de l'Église, Élie prophète des derniers jours. Joints aux quelques lettres de direction dont nous avons à parler, ils indiquent la nouvelle théorie dans laquelle Newman, battu par tous les souffles et toutes les houles de la tempête, se réfugiait étroitement comme le passager cramponné au frêle radeau parmi les flots déchaînés. La mission d'Élie n'avait concerné que l'Eglise schismatique de Samarie. Il ne s'était nullement occupé de l'union au temple orthodoxe de Jérusalem, bien que « le salut vint des Juifs » ; il s'était voué à perfectionner les Samaritains dans l'accomplissement, des commandements de Dieu. Le Seigneur avait envoyé ses prophètes à des schismatiques; si l'Eglise anglicane ne participait pas à la vie ecclésiastique universelle, il ne résultait pas pour cela, songeait alors Newman, qu'elle ne fût point apte à recevoir des touches de grâce; se perfectionner où Dieu vous a placé, c'est l'exemple donné'par l'enseignement d'Elie ; c'est celui que Newman voulait suivre et qu'il regardait comme devant offrir la

plus complète sécurité. Ceux qui penseraient voir une sorte de lâcheté dans l'acceptation de cette doctrine seraient injustes envers la grande âme de Newman; il se méfiait et de la raison et de la sentimentalité; dans l'incertitude, dans l'ignorance du but, il se proposait presque exclusivement de développer et d'achever en soi l'être moral. « Les signes extérieures de l'Eglise s'en vont ou s'en sont allés, disait-il en chaire... Il paraît simple, et c'est une grande source de réconfort en un temps comme le nôtre, lorsque les signes extérieurs de l'Eglise brillent si faiblement parmi nous, d'être induit à croire que les signes intérieurs des âmes1 sont la vraie part des chrétiens; que de tels signes ont mission de les guider; que, s'ils nous sont accordés, ils apportent les messages de Dieu, les témoignages de sa présence, et que nous n'avons pas besoin d'en chercher d'autres. » Ainsi prêchaitil le 5 décembre 1841, et, le 27 février 1842, il écrivait à Miss H..., toujours inquiète du catholicisme : « Permettez-moi d'orienter vos pensées, si je ne l'ai fait déjà, vers le devoir, et, en quelque sorte, la tâche de cultiver la religion intérieure et d'abandonner, en agissant ainsi, tout

1. L'expression de Newman, intraduisible en français, est textuellement privale marks.

ce qui est matière d'opinion, afin que votre toutpuissant protecteur décide pour vous en temps voulu. Il est certain, quelques déceptions que vous puissiez avoir au sujet de la catholicité de l'Eglise anglaise, que les hommes y peuvent être beaucoup plus saints et peuvent y vivre beaucoup plus près de Dieu que la plupart d'entre nous. Demandons-lui la faculté de tendre à certaines perfections du dedans qu'il accorde certainement aux membres de notre Communion. Ici nous ne pouvons avoir tort, nous devons lui plaire en procédant de cette façon ; nous nous trouvons dans le chemin le plus sûr en nous abritant à l'ombre de ses ailes... Dans notre état présent, nous sommes inaptes au grand labeur de juger les Eglises, et nous ferons mieux de le laisser de côté. »

Ceux qui nous apparaissent dans les grandes luttes contradictoires de la parole et de la plume tiennent fixée sur eux-mêmes l'attention de l'humanité ; on s'habitue à les voir remuer des foules, soulever des masses, et les inexpérimentés s'étonnent quand ils les surprennent dépensant des trésors d'énergie et de patience, afin de perfectionner et d'illuminer une seule âme. Les plus vastes intérêts n'empêchent pas Bossuet de cor-

respondre avec la sœur Gornuau. Beaucoup ressentent devant ces lettres le genre de surprise qu'ils auraient s'ils trouvaient un grand capitaine, après avoir quitté l'armure et l'épée, s'occupant à ciseler une bague précieuse, à sertir un délicat bijou. C'est que dans une seule âme le Royaume de Dieu peut atteindre ici-bas son achèvement et sa perfection.

La direction de conscience est un art exclusivement catholique, elle a eu ses maîtres, qui furent des apôtres, c'est-à-dire des artistes dans le maniement des âmes. Le confessionnal d'un saint Philippe de Néri renouvelle et purifie une cité comme Rome, la Ville éternelle. Les écrits d'un François de Sales, d'un Fénelon, servent encore à l'orientation de bien des vies. Paul dirige Timothée. Se voir seul à seul avec Dieu, tel est le privilège octroyé par la prière. Mais être seul, marcher seul le long de la voie douloureuse, ce n'est, — sauf de très rares exceptions, — presque plus humain ni chrétien. Jésus lui-même accepte le linge de Véronique ou l'épaule de Simon de Cyrène. La solitude du jardin des Oliviers, il la supporte parce qu'il est Dieu, mais tout l'homme frémit en lui, et, pour le soutenir, à défaut d'un frère humain, le Père céleste lui envoie un

de ses anges. Cette direction éclairée et inspirée, bien loin de paralyser la vie intérieure, lui donne une extraordinaire intensité; elle découvre aux âmes en elles-mêmes d'immenses régions spirituelles que, livrées à leurs propres forces, ces âmes n'eussent jamais soupçonnées. Newman écrivait donc à Miss H... Il voulait la retenir un peu de temps dans l'Eglise anglicane. Et pourtant ils semblaient l'un et l'autre deux exilés dans cette Eglise. Le ton de Newman nous révèle en quelque sorte un accent nostalgique; les aspirations, les exigences de leur vie intérieure leur ont montré l'utilité de ces grandes institutions du catholicisme : direction de conscience, règle de vie monastique; et plus ils approfondiront cette vie intérieure, plus, du fond même de leur âme, surgira l'appel impérieux auquel le catholicisme offrira la réponse apaisante, la réponse extérieure à l'appel intérieur, établissant l'harmonie du dehors et du dedans.

Un ami de Richard Hurrell Froude, Blanco- White, qui suivit Whatcly à Dublin (celui-là même qui jouait délicieusement du violon au dire de John-Henry), souhaitait d'être riche afin de faire mettre d'accord les orgues de Barbarie et tous les instruments de la rue ; les vrais directeurs de

conscience sont habiles à saisir la moindre dissonance morale; ils sont avant tout de grands accordeurs d'àmes. Newraan avait le même privilège ; dans un cercle épris d'harmonie intérieure, n'est-il pas étrange de trouver ce Blanco-White qui symbolisait d'une façon si fantaisiste les hautes et graves tendances de son milieu.

Newman ne revenait plus à Oxford qu'à seule in d'y prêcher le dimanche. Le glaive de douleur le pénétrait lentement et sûrement. Bientôt il s'installa complètement à Littlemore, y transportants a bibliothèque. Un prêtre catholique, le Dr Russel, lui avait procuré des livres humbles et populaires,

la lecture desquels il avait reconnu que la dévotion témoignée par l'Eglise aux anges et aux saints ne trouble pas plus l'unique adoration due

l'Etre éternel que ne peuvent le faire nos affections humaines dans toute leur pureté et leur simplicité. Les saints sont des amis que nous vénérons dans le monde invisible; mais jamais ils ne nous empêchent d'être « seuls à seuls avec Dieu», conformément à l'enseignement de tous les docteurs en général, et de saint Ignace de Loyola en particulier. Newman rétracta ce qu'il avait dit contre l'Eglise romaine.

On suspendit la prédication de Pusey pour deux années. On apprit ensuite que Lockhart allait joindre l'Eglise de Rome. « Vous pouvez deviner, écrivait Newman à Keble, combien cela me fait mal ! » Il songeait à la résignation du vicariat de Sainte-Marie. La pauvre tante Elizabeth était en détresse; les deux sœurs Harriett et Jemima plaignaient doucement leur illustre frère. Et ce n'était pas seulement la pauvre tante Elizabeth, c'étaient dos centaines d'âmes éparses à travers le Royaume- Uni qui se trouvaient désorientées. Une dame inconnue, s'adressant à M" Jemima Mozley, dépeignait l'état du troupeau. « Cette lettre m'eût fait verser bien des larmes si je n'avais le cœur si dur ! » écrivait encore Newman. Étaient-elles moins douloureuses, ces larmes non répandues qui retombaient en silence sur son cœur? Il lui fallait encore consoler et guider, quand il ne savait où diriger ses pas. Ces êtres prétendaient avoir un droit sur lui, car il ne leur avait pas parlé en vain ! Chacun venait lui confier ses propres difficultés, lui demandait des explications, des définitions, une réponse. On représenta dans un apologue des pèlerins indécis, attendant la voix de leur chef, mais la voix qui les encourageait s'était tue. Ils attendaient, anxieux ; à leur grande surprise, ce

chef avait déclaré qu'il n'irait pas plus loin ; il s'était assis au bord de la côte pour prendre son temps, ne se souciant pas des angoisses de la troupe malheureuse.

« Médecin, guéris-toi toi-même » , se répétait Newman.

Le 18 septembre 1843, après une nuit d'insomnie, il résignait devant notaire le vicariat de Sainte-Marie ; c'était, songeait-il, « d'une honnêteté plus sûre». Le 22, il écrivait à sa sœur, Mrs Jemima Mozley : « Vous ne pouvez imaginer ce que tant d'entre nous, hélas ! éprouvent à présent, l'étrange effet produit sur l'esprit quand cette conviction éclate ou plutôt se précipite sur lui que Rome est la vraie Eglise. Naturellement c'est une conviction très bouleversante, très excitante et très tumultueuse. Pour cette raison, on ne doit pas agir sous son influence, car, dans un tel état d'émotion, il est impossible de dire si elle est ou nonfondée. Onne peutjuger avec calme... » Il ajouta: «Gela me peine très profondément de vous peiner, mais j'y suis forcé. Vous ne direz pas, je pense, que je vous suis moins affectionné du fond du cœur, et que je suis moins aimant que je ne l'ai jamais été... »

Le 25 septembre, Newman prêcha dans la chaire

de Littlemore pour la dernière fois. L'auditoire habituel était réuni; beaucoup de larmes furent répandues ; seul, Newman ne pleurait pas. Le sujet du sermon fut la séparation des amis. Et les cœurs se brisaient d'entendre cet adieu prononcé par la voix éloquente qui les avait consolés et fortifiés.

Toutes les scènes d'adieu de l'Ecriture, Newman . les rappela, les passant en revue. La séparation de Noémi et d'Orpha semble particulièrement émouvante. Orpha quitte Noémi, Ruth suit sa belle-mère. «Noémi paraît déchirée de sentiments contraires ; quelle est pour elle la plus dure épreuve? Orpha qui part, ou Ruth qui demeure? Orpha qui est une peine, ou Ruth qui est une charge?... Orpha baisa Noémi et retourna au monde. Il y avait un chagrin dans la séparation, mais le chagrin de Noémi était plus pour Orpha que pour elle-même : une souffrance, mais c'était la souffrance d'une blessure, et non le regret de l'amour. C'était la peine que nous ressentons quand nos amis nous ont désappointés et tombent de notre estime. » N'avait-il pas aussi, lui, dans cet auditoire en pleurs des amis qui étaient une peine, et d'autres qui étaient une charge ? De ceux qu'il laissait et de ceux qu'il emmenait?. Et ceux qu'il

emmenait, où donc les conduisait-il ? Tous les adieux de la Bible, les adieux de l'Ancien et du Nouveau Testament, il les évoque d'une façon grandiose et magnifique ; il rappelle les larmes de Jésus versées sur Jérusalem ; il apostrophe douloureusement son Eglise, et les souvenirs de l'Ecriture se pressent en foule sur ses lèvres : « Elle est un refuge dans n'importe quel trouble ; pourtant, soyons sur nos gardes afin de ne pas avoir l'air d'en user plus qu'il ne convient et de ne pas faire plus que de nous abriter sous son ombre. Servons-nous d'elle, selon notre mesure. Elle est beaucoup plus haute et plus vaste... Son langage voile nos sentiments, tandis qu'il les exprime. Il est céleste et sacré ; il les domine, les purifie et les consacre. »

Ces grandes ailes de l'Ecriture qui doivent emporter l'âme dans la région de l'Inconnaissable, il est permis de les abaisser et d'en faire une sorte de voile étrange et merveilleux pour des douleurs humaines qui se sentent sacrées à force d'être profondes, et divines à force d'être livrées à la Volonté de Dieu. Newman, semble-t-il, en enveloppe le mystère de son âme avant de se plongerdéfinitivementdansla retraite de Littlemore, où désormais il va demeurer et méditer.

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