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CHAPITRE IV

Quelques jours après le sermon d'adieu prononcé devant ses paroissiens de Littlemore, Newman, sadressant à Bowden, déclarait qu'il n'avait rien d'agréable à lui écrire, qu'il aurait, au contraire, pu dire des choses très douloureuses, et que personne, il le croyait, n'avait eu des amis aussi tendres que les siens... Il confiait à sa sœur Harriett, MrB Thomas Mozley, qu'il désespérait de l'Eglise d'Angleterre et qu'il se sentait entraîné vers l'Église de Rome, mais il se taisait, sûr d'être incompris dans son incertitude, et craignant surtout de troubler les consciences.

Les consciences ! Elles étaient encore l'intime souci de Newman, et, malgré le drame qui désolait la sienne, il n'oubliait pas de signaler à ses amis le grain de poussière capable de ternir un de ces

purs miroirs. A l'une do ses correspondantes il écrivait : « Je m; suis pas entièrement satisfait de la façon dont vous parlez de vos propres facultés. Il est dangereux de dire : << J'ai de grandes facultés », bien que ce soit vrai et qu'on le sache vrai. On arrive à la tentation en demeurant sur cette pensée. Je crois que c'est un devoir de s'en détourner comme d'une suggestion qui viendrait d'un mauvais principe, de la classer comme telle et même de la mentionner, en se confessant, comme une tendance au péché. Vous êtes, en conséquence, amenée à cette autre déclaration qui me semble téméraire : « J'ai besoin d'un guide infaillible. » Je n'aime pas beaucoup le ton de ceci... Mon esprit est plein d'objets variés; beaucoup d'entre eux sont si pénibles que j'ai parfois été tenté de sourire de l'ingéniosité avec laquelle vous vous eréez des motifs de trouble ; j'avoue que je n'ai pas eu le temps de suivre les progrès d'un esprit remuant comme le vôtre, lorsque tant de pensées oppressaient le mien, et, quand chacune de vos lettres successives changeait ou renversait peut-être à mes yeux l'état des choses parmi lesquelles vous vous trouviez un peu auparavant! »

(( J'ai de grandes facultés. J'ai besoin d'un guide infaillible!») Ce perfectionnement inté-

rieur dans lequel consiste l'essence de la vie religieuse, cette intensité des facultés développées par la méditation et la contemplation, faisaient surgir ce cri de l'âme à la recherche d'une sanction extérieure : « J'ai besoin d'un guide infaillible ! » En étudiant l'enseignement oratoire de Nevvman, nous verrons comment sa prédication devait à son insu préparer les âmes à subir des influences catholiques.

Dans sa retraite de Litrlemore, retraite partagée par quelques hommes studieux et pensifs, Nevvman se considérait comme appartenant encore à la communion laïque de l'Eglise anglicane. Les études, les méditations, les prières se succédaient avec une régularité monastique, et Nevvman laissait mûrir en lui cette grande idée du Développement de la Doctrine chrétienne, idée qui n'était, en réalité, qu'une « hypothèse », suivant le mot de Newman lui-même. Cette interprétation hypothétique donnée à l'idée catholique de tradition allait à tout jamais enrichir la conscience religieuse anglo-saxonne.

Ce principe s'était emparé de son intelligence vers la fin de l'an 1842, il en avait eu la première notion en contemplant « tout le spectacle de la chrétienté apostolique, pâle, effacée, lointaine, vue

à Rome comme à travers un télescope ou un verre grossissant, l'harmonie de l'ensemble étant restée la même ». Il le distinguait dans la doctrine de saint Vincent de Lérins. On en retrouve les traces dans l'un des sermons prêches devant l'Université : le dernier. Malgré cela, le principe du Développement ne s'épanouit tout à fait et ne donna l'abondance de ses fruits que dans la retraite et le silence de Littlemore. Newman y élabora cet ouvrage fameux : Un essai sur le Développement de la Doctrine chrétienne. A la dernière ligne de son œuvre, il était convaincu delà vérité du catholicisme romain. A travers tout le livre, nous assistons au pèlerinage delà pensée investigatrice, qui garde bien sa lucidité propre, lors même que je ne sais quelle ardeur concentrée dans l'expression nous fait songer au reflet du cœur.

Les vieux amis de Newman, il les avait distancés. Il se trouvait mieux en harmonie avec des amis plus jeunes, plus ardents; cela même occasionnait une lutte entre ses idées et ses affections. Et c'est vers son fidèle Bowden qu'il se tournait le 21 février 1844, jour anniversaire de ses quarantetrois ans, vingt-deux ans après avoir écrit la lettre dont sa mère avait signalé le ton douloureux. « Je me lève à l'instant, ayant un mauvais rhume;

jamais nécessité semblable ne me fut imposée, excepté deux fois au mois de janvier, si j'en crois ma mémoire. L'hiver fut très éprouvant ici. Mais vous pouvez songer que vous avez été dans mes pensées longtemps avant mon lever ; naturellement, vous y êtes toujours, comme vous le savez bien. Je n'ai pas pu aller vous voir, il y avait tant de difficultés sur la route, et (bien que je doive vous peiner en vous le disant) je ne suis pas digne d'avoir des amis. Avec mes opinions que je n'ose confesser dans leur plénitude, je me sens comme un coupable vis-à-vis des autres, quoique j'aie confiance de n'être pas ainsi. Les gens pensent avec bonté que j'ai beaucoup à supporter extérieurement : le désappointement, la calomnie, etc. Non, je n'ai rien à supporter que l'anxiété quej'éprouve pour mes amis, l'anxiété pour moi, la perplexité. » Ce fut la lettre du mercredi des Cendres.

Le lundi de Pâques, au même Bowden, Newman écrivait : « Bien que nous soyons séparés, nous avons cette chose en commun que vous vivez des jours heureux et calmes, et qu'il m'est doux de penser à vous. C'est votre grâce d'avoir un Ciel clair et la paix autour de vous, selon la bénédiction prononcée sur Benjamin. » Il était, dit Newman, dans la simple bonne foi. Vers le milieu

d'août, celui-ci fit un séjour à Londres ; Bowden était malade de la maladie qui devait l'emporter un mois plus tard. « J'ai vu Bowden un quart d'heure, racontait Newman à sa sœur, Mrs Jemima Mozley ; ce jour humide l'éprouve tristement. Il compte aller à Glifton dans quelque temps, et je pourrai, je le suppose, y aller avec lui... C'est un événement dans ma vie, et qui ne se représentera plus. Mon plus vieil ami ! Je l'ai connu neuf ans avant lécher Froude; grâce à nos habitudes d'affection, il est une partie de mon existence, bien que je ne puisse encore réaliser les choses... »

Le 14 septembre, ce John- William Bowden, auquel il avait écrit : « Vous êtes si bon pour moi que parfois, quand nous nous séparons, je suis ému presque jusqu'aux larmes (et les larmes me seraient presque un soulagement) de votre bonté et de ma dureté », ce John-William Bowden, type de l'ami fidèle dont le Calme est fait pour vous reposer des angoisses et la confiance pour vous dédommager des calomnies, gisait, frappé, condamné sur un lit qui devait être son lit de mort.

«On oublie les sentiments passés; volontiers je dirais que je n'ai jamais eu une douleur pareille à ma douleur présente. Je le pensais hier, et je l'ai dit, mais je ne suppose pas que ce soit vrai. Ce-

pendant je suis dans une détresse très grande... En le perdant, je crois perdre Oxford... Nous vivions ensemble, on confondait nos noms. Quand il se maria, il avait l'habitude d'une semblable méprise. Il m'appelait Elizabeth, et, elle, il l'appelait Newman. Depuis plusieurs années, bien que je l'aimasse de tout mon cœur, je m'étais écarté, sentant que j'avais certaines opinions... » Newman s'attendait à recevoir un message de l'audelà pendant la dernière maladie de son ami. Le message ne vint pas encore. Bodwen mourut le 15 septembre : « J'ai sangloté amèrement sur son cercueil, nota rapidement Newman, en pensant qu'il m'a laissé dans l'ombre en ce qui concerne le chemin de la Vérité. » Puis il écrivait à Keble : « Là gît mon plus vieil ami, qui m'est si cher, et moi je suis ici, avec si peu de foi, si peu d'espérance, aussi mort que la pierre et me détestant moi-même. »

« Le rayon s'est caché derrière un nuage, disait Keble au sujet de Bowden, mais nous savons qu'il est toujours là, nous sommes fondés et encouragés à espérer le revoir dans un temps assez court. »

La santé de Newman inquiétait son médecin et ù, le Dr Babington : tant de secousses morales étaient venues l'ébranler ! Peut-être, sur un avertissement du docteur, l'illustre client atténua-t-il à cette époque la rigoureuse austérité de sa vie. Souffrant d'un mal de tête, il s'amusait à décrire à sa sœur une rencontre qui, trois ans auparavant, l'avait mis en présence d'un adversaire de ses idées, le fameux Arnold; cette lettre, assez curieuse, apparaît comme l'œuvre d'un moment de détente; il s'y joue une grâce d'abandon qui s'accommode d'une nuance de malice.

« C'est une honte, déclarait Marc-Aurèle, que ton âme succombe la première dans une crise à laquelle ton corps a résisté. » Seule, au contraire, ■âme de Newman résistait aux assauts subis et demeurait droite au milieu de la tempête. La sympathie de ses proches était nécessaire à son cœur;

il en avait besoin comme de l'air respirable, et, par un surcroît d'épreuve, cette sympathie ne pouvait le suivre absolument jusqu'au bout de la lutte. On s'étonnait sans arriver à douter de lui. Les lettres de Newman à sa sœur sont touchantes et admirables; celles de la sœur sont un peu timides, très tendres, mais bien jolies dans ieur fraternelle confiance. Chez le frère, on dirait que la tendresse s'échappe par toutes les blessures du cœur déchiré. Un moment, Newman crut que Jemima se désintéressait de lui. Sans se plaindre, il prit un autre ton : le malentendu se dissipa.

«Je n'ai conscience d'avoir intentionnellement gardé le silence sur aucun point, écrit-elle, excepté peut-être au sujet d'une lettre où vous vous plaigniez de l'étrangeté de votre sentiment quand vous pénétriez dans les murs du collège. J'hésitai à mentionner cela, puis je me décidai pour la négative, non parce que je ne pouvais entrer dans vos pensées, mais parce que je les comprenais trop... » Dans sa réponse, Newman se plaint des faux bruits mis en circulation sur son compte par des personnes qui se seraient fait un scrupule d'annoncer prématurément qu'il s'était cassé la jambe, et qui ne craignaient pas de répandre les nouvelles

douteuses en des matières plus graves et plus délicates. Il continue : « Ma détresse principale, c'est le trouble d'esprit que je cause. Cela m'a hanté quotidiennement, et, pendant des jours, j'ai eu une douleur réelle dans le cœur et autour du cœur, douleur que je pourrais, je le suppose, réveiller à tout moment... Autant que je puis en juger, je suis dans l'état d'esprit que les théologiens appellent indifferentia, considérant comme un devoir de ne m'attacher à rien, mais de vouloir prendre ce que veut la Providence. A mon âge, avec mes épreuves passées, comment puis-je Tire attaché à quelque chose? Je ne crois vraiment pas l'être. Ce qui me retient ici, c'est le désir de ne rien épargner pour découvrir si je suis sous l'empire d'une illusion. »

Portes closes, rideaux baissés, avait dit Newman, en parlant de la crise de ses convictions anglicanes, et nous avons vu comment lui-même, en chaire, avec des phrases de l'Ecriture rapprochées les unes des antres, il avait composé, pour abriter sa douleur, un voile transparent et magnifique. Dans sa nature sensible et nuancée, il souffrait des indiscrétions brutales etdes appréciations superficielles. 11 redisait sans cesse la peine qu'il éprouvait à peiner ceux qui l'aimaient, ses sœurs, ses amis, la

vieille tante qui conservait religieusement une Bible illustrée où jadis il avait épelé les grandes paroles : eux, ils lui savaient gré de sa patience ; en effet, il nevhâtait rien; ses études l'ayant conduit à l'appréhension de cette vérité qui le bouleversait, il attendait l'irrésistible inspiration intérieure et priait Dieu de lui faire connaître sa volonté. « J'accepte d'être dans le trouble maintenant, et que d'autres y soient, parce que cela doit être, et plus nous en serons saturés à présent, plus vite nous en verrons la fin. C'est comme si l'on buvait une coupe. » Dans sa retraite de Littlemore, il épuisait la coupe amère. « Je ne dis pas qu'un autre ait tort de ne pas faire ce que je fais. Je ne regarde que moi-même. Si Dieu me donne une certaine lumière, en supposant qu'il en soit ainsi, c'est une raison pour moi d'agir ; pourtant, en agissant de cette façon, je ne condamne pas ceux qui agissent autrement. Il est une vérité ; peut-être ne plaît-il pas au Dieu Tout-Puissant de montrer à chacun dans le même degré et de la même manière ce qu'elle est et où elle est. » Certains adversaires de Newman voulaient faire prononcer officiellement la censure du tract 90 par l'Université. Ses fidèles redoublaient de tendresse et de compassion. Keble cherchait à lui rappeler les jours heureux

et la présence ancienne de ceux qui, vivants ou morts actuellement, donnaient une joie à leur lumière, une grâce à leur espérance. Il lui rappelait la pose de la première pierre de l'église de Littlemore ; il lui rappelait une promenade et la conversation qui avait agrémenté cette promenade, bonne à être imprimée, déclarait un de ses amis.

Ainsi l'air emporte des mots précieux qui n'auront jamais place dans le souvenir des hommes ! Cependant osera-t-on soutenir qu'ils furent vains ? Qui sait comment une âme éloignée a pu respirer leur influence ? Il entre du mystère dans tout ce qui est esprit, et l'on aime à songer qu'une pensée éveille des échos dans le concert infini des astres. Des paroles profondes ont été dites de tous temps et sont dites chaque soir encore, à l'heure du repos, autour des foyers, au bord des fontaines ; la sagesse humaine s'imprègne de leur esprit sans recueillir leur forme ; Hello remarquait une ressemblance entre les simples et les savants. Sans doute ils ont un trait commun : la profondeur. Etre simple ou savant, cela n'est pas inutile pour être profond. Les simples et les savants comptent parmi ceux dont l'humanité peut attendre quelque chose de grand et de noble. En général, — sans établir de généralité trop absolue, — elle a moins

à demander à ceux qui ne sont plus des uns et pas encore des autres.

Quoi qu'il en soit, le souvenir de la conversation « bonne à être imprimée », s'il amenait un sourire sur les lèvres de Newman, ne retardait pas la marche de son esprit.

La lettre datée de Littlemore (15 mars 1845) et achevée le dimanche des Rameaux est un des plus beaux documents que l'humanité puisse ranger dans les archives de ses histoires d'âmes. Newman, avant de franchir définitivement le seuil de l'Eglise romaine, examine encore une fois sa conscience. Si ce n'était la volonté de Dieu, quel motif le pousserait vers cette Eglise? Il sacrifie l'aisance, la réputation. Il jette ses amis dans la détresse. Il accomplit les prédictions, il réalise les vœux de ses pires ennemis, et, ce qui plus est, il met le désarroi dans son troupeau : « Je désole tout ce que j'aime, j'ébranle tout ce que j'ai édifié, je vais à ceux que je ne connais pas... Ayez pitié de moi, ma chère Jemima! Pourquoi désolerais-je votre tendre cœur avec toutes mes misères ? Cependant il faut que vous les connaissiez pour éviter la misère encore plus grande de me juger d'un point de vue exté-

rieur, de vous étonner et de vous affliger sur ce qui semblerait incompréhensible... Je prie Dieu continuellement qu'il me détrompe si je suis sous l'influence d'une illusion; que puis-je faire de plus? quelle espérance ai-je si ce n'est en Lui ? qui ne me regarde pas avec une figure douloureuse? Mais il peut lever sur moi la Lumière de son visage. » Et sa fine sensibilité, blessée, meurtrie, torturée, se révèle encore dans les lignes suivantes, ajoutées à ce message le matin des Rameaux : « Ai-je le droit de vous prier de ne pas dire, comme dans votre lettre, que j'agirai à tort? Quel droit avez-vous de me juger? Parmi mes égaux, parmi ceux qui parlent si légèrement de moi, qui donc a ce droit ! qui donc a le droit de me juger si ce n'est mon Juge? quel homme a pris autant de peine que moi pour connaître mon devoir?» Il s'est étonné parce que la multitude se jette, comme sur une proie, sur les plus intimes et les plus délicats problèmes de conscience. Un mot irréfléchi prétend tranciier la question sans tenir compte du lent travail intérieur, d'une crise et d'une lutte que des années de méditation ont préparées, développées, achevées parle plus douloureux des sacrifices. Le ton s'apaise, la voix s'élève, une sérénité descend sur cette âme.

« Ses voies ne sont pas nos voies, ni ses pensées nos pensées. Ses desseins peuvent être aussi miséricordieux qu'ils sont au-dessus de nous. Faisons de notre mieux et laissons-Lui la conduite des choses. » — « Qui donc aurait la paix de l'esprit si vous veniez à succomber, lui répondait Mrs Jemima Mozley, vous qui, pour beaucoup, avez été l'instrument de consolation? » Newman ne cessait pas d'assister au service anglican, ni de visiter les pauvres habitants de Littlemore. Il achevait son livre sur le Développement de la Doctrine chrétienne et le terminait par une adjuration dont le ton rappelle encore Pascal. « Sachez que ce discours «st fait par un homme qui s'est mis à genoux... » Il faut croire que c'est un accent particulier aux hommes qui se sont mis à genoux, et à ceux dont le lot fut de trouver après avoir cherché en gémissant. « Telles étaient les pensées, concernant la bienheureuse vision de paix, d'un être dont la prière longuement continuée avait été que le Très Miséricordieux ne méprisât pas l'ouvrage de ses mains et ne l'abandonnât pas à luimême, tandis qu'il avait les yeux faibles et le cœur lourd, et qu'il ne pouvait faire autrement que d'employer la Raison dans les choses de la Foi... » Comme la chape de saint Goar miraculeusement

suspendue au rayon de soleil, la raison humaine a besoin, pour convaincre, d'être accrochée à quelque lumière de l'au-delà.

Le 6 octobre 1845, Newman datait de Littlemore le premier avertissement destiné à paraître en tête du volume ; le 8, il annonçait à sa sœur l'arrivée du P. Dominique, qui devait le recevoir dans l'Eglise catholique romaine. Au mois de septembre, deux des solitaires de Littlemore, Dalgairns et Saint-John, avaient embrassé le catholicisme.

Quelle fut la parole mystérieuse entendue dans le secret de l'âme et qui vint apporter à Newman le suprême message de vérité? Était-elle intraduisible en langage humain? En tout cas, le P. Dominique fut prié de se rendre à Littlemore « pour une œuvre qui regardait le service de Dieu ». Par une pluie battante, par une violente tempête, il se mit en route dans une voiture découverte, sans demander une explication, sans vouloir différer son départ, et supporta la pluie cinq heures durant avant d'atteindre le but de son voyage. A peine eut-il pénétré dans la maison de Newman que celui-ci se jeta très humblement à ses pieds, disant qu'il ne se relèverait pas avant d'être béni et reçu dans l'Eglise de Jésus-Christ Newman passa la nuit à faire sa confession générale

La tempête continuait à sévir autour de la demeure silencieuse. Quelque passant, quelque voyageur attardé put remarquer, brillant faiblement au sein des ténèbres, une de ces lumières qui nous donnent à songer que, derrière ces vitres, nous avons un frère humain qui veille et qui souffre peut-être. Mais les yeux du passant inconnu discernèrent-ils en même temps le rayonnement que devait projeter cette humble lampe dans le monde invisible des esprits? Le vent soufflait avec rage, les arbres ployaient et gémissaient, la pluie inondait les campagnes ; Newman était à genoux, et, comme sur le lac de Galilée, une parole divine était prononcée sur cette âme humaine : il se faisait un grand calme...

Il avait connu ces heures de drame intérieur où les hommes sentent qu'ils sont en spectacle aux anges. Le dernier chapitre de VApologia nous dépeint l'état de son àme après ce pas décisif de la conversion. « Ce fut, écrit-il, comme de venir au port après la traversée d'une mer violente. »

E de martirio e venni a questa pace,

écrivait dans une circonstance semblable son émule, le cardinal Manning, citant un vers de

Dante. « Du martyre je suis venu à cette paix! » En même temps que Newman, deux de ses compagnons, Frédéric Bowles et Richard Stanton, furent admis dans l'Eglise catholique.

Pour expliquer une telle crise, il est nécessaire de ne pas la priver de son atmosphère spirituelle et surnaturelle, car, parmi cette richesse de dons humains, on sent constamment passer et repasser une influence mystérieuse, un souffle qui se joue dans le monde, bien qu'il ne soit pas du monde!

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