CHAPITRE III
En 1837, toute la floraison de la Via Media commençait à s'épanouir. Newman croyait avoir la perspective nette de son but et de sa route. La Via Media, qu'il traçait en compagnie de ses collaborateurs et de ses disciples, passait, songeait-il, entre l'Eglise romaine et le protestantisme populaire. Son ouvrage, intitulé V Office prophétique de l'Église, dénonçait à son gré ce qu'il appelait les erreurs romaines et protestantes. Il s'amusait du peu de subtilité des esprits qui le jugeaient capable de verser dans le papisme. On connaît son plan : fonder un système théologique et sur l'idée anglicane et sur les autorités anglicanes. Il voulait plus que jamais faire surgir une vivante Eglise d'Angleterre, dans une position spéciale, dans uneforme substantielle, il la rêvait appuyée sur des prin-
cipes distincts; il était prêt à écrire, à prêcher, à déployer toutes les ressources de son influence pour réaliser son rêve : il voulait faire surgir une Eglise vivante, concrète, harmonieuse, parlante, agissante, douée de puissance et de volonté. Il souffrait de se représenter les âmes comme de pauvres feuilles d'automne emportées au caprice du vent, selon le souffle de chaque heure, arrachées à leur branche, enlevées loin du tronc et des racines, isolées en leur fragilité, mais il lui plaisait de les évoquer, joyeuses et frémissantes dans leur participation à la vie séculaire de l'arbre. Il publia donc, en 1837, ce qui constituait la matière d'une série de conférences faites à ses paroissiens certains jours de la semaine, et où il annonçait et définissait hardiment cette Via Media chère à son cœur.
Bien qu'il fût toujours vicaire de Sainte-Marie d'Oxford, il aimait à prier et à officier dans la chapelle de Littlemore construite par ses soins, et il y remplissait avec zèle les humbles devoirs de la charité évangélique vis-à-vis des plus pauvres habitants du voisinage. En cette même année, il avait inauguré des soirées hebdomadaires, réunissant quelques amis autour d'une table à thé; la conversation y jaillissait comme à plaisir, et le don
remarquable de l'hôte contribuait à maintenir une atmosphère de charme, de confiance et de cordialité : « La grande lumière était Newman » , écrit Miss Mitford parlant de cette époque. Le fils d'une amie de Miss Mitford, pauvre et studieux, revint enthousiasmé de l'accueil et des bontés de Newman. C'était au plus fort de la controverse. Newman lui avait tracé tout un programme d'études classiques et d'exercices hygiéniques; il craignait que le jeune garçon ne s'épuisât à travailler le grec : «Un savant comme lui! » disait le jeune homme; il interrogeait l'étudiant sur la poésie de Shakespeare et sur les prosateurs qui suivirent Bacon. Jamais il n'effleura devant lui la question du « tractarianisme ». Newman l'avait à déjeuner une fois par semaine, mettant la modeste hospitalité de sa table au service de la royale hospitalié de son âme, car il possédait cette belle qualité des âmes apostoliques hospitality of mind : l'hospitalité d'esprit. Aussineredressait-iljamais une erreur sans l'excuser, puisqu'il en voyait nettement le pourquoi.
C'est un grand point-de gagné que de pressentir son but, de connaître sa route; Newman espérait bien en être arrivé là. Mais il ne se dissimulait pas que cette doctrine de la Via Media, qu'il prétendait fonder sur le respect de l'antiquité en rattachant
la tradition anglicane à la tradition apostolique, était plus vivante sur le papier que dans les âmes. Pour la faire vivre au fond des âmes, ne seraitil pas bon de jeter dans la terre anglicane quelques-unes de ces semences de vertu, d'amour, de beauté, dont est si riche la vie des saints, et d'offrir à l'Eglise d'Angleterre, — comme une parure de joyaux précieux, — une série de biographies des vieux saints qui l'ont illustrée? Ce projet ne s'élabora distinctement que plus tard, mais nul doute qu'il ne vînt alors à l'état de rêve visiter la pensée de Nevvman. En attendant, celui-ci repassait l'ouvrage qu'il avait composé sur l'Eglise des Pères, et son esprit demeurait hanté par le Bréviaire romain, « ce touchant et beau monument de la dévotion séculaire». 11 y avait quelques présages inquiétants au sein de cette apparente sécurité : des murmures contre la divulgation du Bréviaire, des réserves de l'évèque d'Oxford signalant le péril inhérent à certaines tendances des tracts. Newman proposa de soumettre tous les siens (ils étaient spécialement visés) à l'autorité ecclésiastique et de se retirer du mouvement; l'évèque fut le premier à modérer ses scrupules. Plus que jamais, le parti tractarien comptait dans l'Eglise et dans l'Etat. .
Newman, assis à sa table de travail, étudiait lisiblement l'hérésie des Monophysites, quand me vision nouvelle et subite des choses vint jeter le trouble dans sa vie intérieure. Les Protestants lui parurent être dans la situation des Eutychéens, relativement à l'Eglise de Rome, l'Eglise anglicane occupant la place de l'Eglise jrienlale1, de sorte qu'il se voyait lui-même sous les traits d'un Monophysite, et, si l'Eglise de lome, en ce temps-là, parlait par la voix des *ères et gardait le dépôt infiniment précieux de la Vérité, que représentait-elle donc aujourd'hui? [evvman se posa la question avec un sentiment 'angoisse :
« Il était difficile de prouver que les Euty-
;héens ou les Monophysites fussent hérétiques,
sans le prouver également des Protestants et des
inglicans; difficile de trouver des arguments
;ontre les Pères du Concile de Trente qui ne
s'appliquassent pas à ceux du Concile de Chal-
ïédoine; difficile de condamner les Papes du
[vie siècle sans condamner ceux du ve. Le
drame de la religion, le combat entre la vérité et
l'erreur, était toujours le même. Les principes et
1. Apologia pro vita sua , par John-Henry, cardinal Newman, c. m.
les procédés de l'Eglise d'aujourd'hui étaient ceux de l'Eglise d'alors : les principes et les procédés des hérétiques d'alors sont ceux des hérétiques d'aujourd'hui. Je découvris cela presque craintivement : il y avait une terrible similitude, plus terrible parce qu'elle s'imposait dans un tel silence, si loin de toute passion, entre les annales mortes du passé et la chronique fiévreuse du présent ! L'ombre du ve siècle était sur le xvie. On eût dit un esprit sortant des eaux troublées du vieux monde, dans la forme et sous les traits du nouveau. L'Eglise d'alors, comme celle de maintenant, pouvait être appelée tranchante, rigide, impérieuse, inflexible, péremptoire ; les hérétiques étaient rusés, changeants, circonspects et trompeurs, courtisant toujours le pouvoir civil et ne s'accordant jamais entre eux que par son aide : le pouvoir civil tendait aux conciliations, essayant de faire perdre de vue l'invisible, et de substituer l'expérience à la foi. A quoi bon continuer la controverse ou défendre ma position, si, après tout, je forgeais des armes pour Arius et Eutychès, si je devenais l'avocat du diable contre l'héroïque Athanase et le majestueux Léon ? Que mon âme soit avec les saints ! Irai-je lever la main contre eux? Que ma main droite
oublie plutôt son adresse et se dessèche entièrement comme celle qui se leva jadis contre un Prophète de Dieu. Anathème à toute une tribu de Cranmers, de Ridleys, de Latimers et de Jewels1! Périssent plutôt delà face de la terre les noms de Bramshall, d'Ussher, de Teylor, de Stillingfleet et de Barrow 2, avant que je fasse autre chose que de tomber, dans un sentiment d'amour et de vénération, aux pieds de ceux dont l'image était continuellement devant mes yeux, dont les phrases musicales étaient toujours dans mes oreilles et sur ma langue. » C'était ainsi qu'en 1851 Newman, rappelant ses souvenirs, définissait cette heure de crise. Ceux qui sont le plus indifférents aux doctrines d'Arius ou d'Eutychès, d'Athanase et de Léon, et ceux pour qui ces noms ne représentent aucune doctrine, ceuxlà ne liront pas, je crois, sans intérêt une telle page ; ils ne resteront pas insensibles à l'intensité de l'émotion humaine qui s'y révèle, ardente, puissante, jaillissante ; ils oublieront presque de s'étonner si des questions théologiques — arides et lointaines à leurs yeux — peuvent éveiller dans les âmes une douleur si vivante et si pas-