CHAPITRE V
Beaucoup crièrent à la folie et à la trahison : beaucoup d'autres se lamentèrent. Newman et ceux de ses disciples qui l'avaient suivi se retirèrent dans la résidence qui leur fut désignée par P*' Wiseman, à Oscott. Malgré les années de retraite à Littlemore, malgré les fréquentes anticipations de la curiosité publique, quand l'exactitude de la nouvelle apparut, officiellement constatée, il y eut une immense stupeur. Ce ne fut pas seulement Oxford, mais toute l'Angleterre qui se sentit troublée. M. Henry-J. Jennings, — un des biographes de Newman, dont le livre débute par un avant-propos nous avertissant que l'auteur n'est pas un catholique romain, — a tracé le tableau poignant de l'état des esprits. Sermons, conférences, pamphlets donnèrent contre l'ancien vicaire de Sainte-Marie : « En tout cas, dit M. Jen-
nings, le changement qui excita si vivement ses adversaires lui apporta la paix! » Cependant, ni cet écrivain ni M. Gladstone ne pensent que la grandeur du fait fut nettement appréciée par les contemporains. Est-il possible aujourd'hui même de la déterminer entièrement? Malgré la mort, la voix de Newman n'a pas cessé de retentir ; elle peut éveiller encore bien des échos dans les âmes; ses livres sont entre nos mains, et pour lui se vérifiera sans doute le mot de Ruskin: « De toutes les chaires d'où s'élance la voix humaine, il n'en est aucune d'où elle puisse atteindre si loin que de la tombe. »
Il partit pour Rome en compagnie de son cher Ambrose Saint-John. Tous les deux, ils voulurent humblement entrer comme étudiants au collège de la Propagande. Au bout de quelques mois, ils reçurent la visite de l'archidiacre Manning appartenant encore à l'Eglise anglicane. Celui-ci contempla leurs petites chambres de Santa-Croce, celle de Saint-John qui s'orientait vers Saint-Jean-de- Latran, celle de Newman qui regardait l'exquis horizon des collines albaines. Dans son journal, Manning note ces détails, mais il reste muet sur les paroles échangées entre lui et Newman durant le cours de cette entrevue.
Celui-ci la retrouvait victorieuse, cette Rome dont la beauté surnaturelle avait touché son cœur d'anglican. Il pouvait méditer devant les horizons grandioses et, dans la gloire des aurores ou la paix des crépuscules, mûrir les desseins que lui suggérait le souci de l'avenir. L'image de saint Philippe deNéri prenait possession de sa pensée. Les lettrés connaissent cette douce et souriante figure au moins par les lignes que lui consacra Gœthe. Jamais la beauté morale ne fut plus séduisante, jamais la sainteté n'eut plus de charme. On aimait Philippe, on l'appelait le bon Philippe, le saint aimable, et Gœthe le traite de « saint humoristique ». Pour vaincre, il n'avait qu'à laisser rayonner son cœur ; il lui suffisait de sourire pour redresser une âme. Ce cœur où brûlait la flamme de la Pentecôte inspira les accents de Palestrina. Philippe conçut un idéal de vie religieuse toute mêlée à la vie du grand nombre. Il voulut, dans les villes populeuses, des âmes capables de traverser la foule en plein jour et de se briser le soir aux pieds de Jésus, afin d'embaumer le siècle comme fut embaumée la maison de Béthanie.
Nevvman résolut d'implanter en Angleterre un rameau de la congrégation oratorienne fondée par Philippe. Elle lui semblait merveilleusement adap-
tée aux besoins des temps. Le 26 mai, jour où l'on fête ce saint, les deux anciens anglicans reçurent les ordres sacrés et furent investis du sacerdoce. Plusieurs convertis étaient venus d'Angleterre pour se joindre à Newman et à Saint-John en formant ce nouveau rameau de l'Oratoire. 11 y avait Penny, Dalgairns, Coffin, Bowley, Stanton. Un moment, il fut question de s'établir à Malte ; mais, finalement, on s'achemina vers la Grande- Bretagne, et les Oratoriens s'installèrent à Maryvale. A Rome, Newman avait traduit leurs constitutions et composé Perte et gain, histoire d'un converti *. Faber et ses disciples rejoignirent le petit groupe ; ainsi s'augmenta la famille spirituelle de saint Philippe de Néri. Bientôt on se transporta de Maryvale dans une maison située à Birmingham ; Alcester Street. Les dons spirituels et intellectuels abondaient chez les membres de la nouvelle Congrégation. Saint-John avait toujours été connu pour son amour des pauvres. Il eût suffi de rencontrer un des anciens paroissiens de Faber pour être édifié sur la ferveur et la charité de celui-ci. Faber était poète. La plupart de ces hommes étaient jeunes, et tous avaient donné des gages, soit à la science,
1. S. Em. le cardinal Alfonso Gapecelatro, Newman e la religione cattolica in InghiUerra.
soit aux lettres. Leurs manteaux noirs traversaient les rues enfumées et populeuses de Birmingham; m moment de l'agitation « antipapale », ils reçurent l'ordre de supprimer cette marque distinctive de leur costume. Ils avaient à cœur de fenir en aide aux misères physiques et morales de la population parmi laquelle ils se trouvaient. Le çrand Newman instruisait les petites filles pauvres, ipprivoisait les rudes garçons au visage noirci, ïonfessait de malheureux Irlandais qui ne savaient *ien de son génie, mais attendaient tout de sa >onté. Il travaillait comme le plus humble des
rères1.
A travers ses crises d'àme, il avait gardé cette
)lie fraîcheur de sensibilité que nous avons cons-
itée. Cela lui permettait de saisir, de pénétrer, le respecter toutes les nuances de la sensibilité l'autrui. Comme il appartenait à l'Oratoire, il alla
isiter sa vieille tante M,s Elizabeth Newman. Elle lisait les Psaumes avec un petit neveu de l'illustre )ratorien. Celui-ci leur demanda quel était le )assage de leur lecture, et, sur leur indication, il se joignit à la vieille femme et à l'enfant, les empêchant de s'interrompre et donnant encore à la tante