Villette, par Cirrer Bell (Charlotte Bronte
terrible forme de gouvernement est l'esprit humain, par sa constitution même! » Les catholiques diffèrent des protestants par leurs premiers principes; les uns sont dans le faux., si les autres sont dans le vrai; mais il ne s'ensuit pas que les catholiques n'aient pas aussi leurs premiers principes à eux, ce que l'on oublie trop facilement, d'après Newman. Encore une description humoristique : celle de l'homme d'une seule idée. « Il y a dans le monde beaucoup d'hommes d'une seule idée, ajoute l'orateur; votre machine inintellectuelle qui mange, boit et dort, est l'homme d'une seule idée, mais tel également est votre homme de génie, qui découvre ou revivifie certain vieil aspect de la science ou de l'art ; qui voudrait l'appliquer comme une sorte de spécifique ou comme une clef à tous les sujets possibles; qui ne laissera pas le monde tranquille, mais le taxera de vilains noms, si le monde refuse de courir après lui et sa chère manie ; si le monde ne veut pas guérir tous ses maux par la chimie ou le galvanisme, par des doses petites ou grandes, si l'on ne se résout pas à adopter les souliers pointus d'Edouard III ou les chapeaux aimés des Puritains. » ïl avait sans doute rencontré lui-même de ces hommes d'une seule idée, de ces personnes
bénévoles toujours prêtes à introduire en tout lieu, en toute circonstance, leur propre façon de voir, leur propre méthode d'éducation et tout leur système de vie, de ces personnes qui diffèrent encore — et combien ! — du sage de l'épopée grecque, dont la caractéristique était qu'il apparaissait « versatile : ïuoXikpoicoç, parce qu'il avait connu les cités et l'esprit de bien des hommes1 ».
Ce qu'il demande, on le devine, ce n'est pas d'admettre que tous les principes sont également vrais, mais c'est d'admettre qu'ils doivent être considérés avec attention, examinés avec patience : <( Le philosophe peut les tenir pour faux et dangereux; il essaiera de les pénétrer, d'entrer dans l'esprit de ceux qui les possèdent... Il ne les ignorera pas. » Cette ignorance, en ce qui concerne les catholiques, sert de protection aux vues dont il vient d'être traité. « Malgré tout, on veut non seulement connaître leur religion aussi bien qu'euxmêmes, mais encore la leur enseigner. » La dernière conférence a pour objet les devoirs des catholiques vis-à-vis de ces opinions et de cet état de choses. De même que toute la montagne aboutit au sommet, tout le volume, toute la série
1. Newman, Présent position of catholics in England (lecture VI).
aboutit à cette conférence, et c'est sur le sommet que se pose le rayon lumineux, et l'unique but de la montagne est peut-être de recevoir une lumière de l'au-delà. Newman s'adresse à des catholiques, à des frères laïques de l'Oratoire. S'il nous est bon de savoir ce que l'on pense de nous pour discerner ce que nous avons à faire, il nous est encore meilleur de discerner ce que nous avons à faire que de savoir ce que l'on pense de nous.
Un vaste préjugé enveloppe les catholiques. « L'erreur constitue la vie de ce préjugé, l'ignorance sa force. » Quel est le remède contre l'ignorance et l'erreur? Newman le définit hardiment : « On vous juge mal parce qu'on ne vous connaît pas?... Montrez-vous ! » Mieux vaut le laisser parler : « Obligez les hommes à vous connaître... Rendez si clair ce que vous êtes qu'ils ne puissent affecter de ne pas vous voir, ni refuser de vous justifier. Ne vous contentez pas de leur silence et ne leur laissez aucune issue, si ce n'est de confesser que vous n'êtes pas ce qu'ils croyaient. Ils regarderont en bas, ils regarderont en haut, ils regarderont de côté, ils fermeront les yeux. Ils feront tout ce qu'ils pourront pour ne pas vous voir. Plus vous viendrez près d'eux, plus ils s'obstineront à fermer les yeux; ils seront en colère,
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ils seront effrayés, ils donneront l'alarme comme si vous alliez les assassiner. Ils feront n'importe quoi plutôt que de vous regarder... Vous n'avez qu'un but à atteindre : obtenir que les hommes vous regardent fixement; je ne dis pas qu'ils deviendront alors catholiques, mais alors ils n'auront plus le moyen de vous infliger la croix de l'impopularité. »
Un peu plus loin : « Vous êtes délivrés de la crainte de l'homme ; il ne sert à rien de songer en vous-mêmes : Que dira-t-on? Non, l'Etre souverain doit être votre seule crainte, comme II est votre seule récompense. » En tournant quelques pages, nous arrivons à ce beau développement d'une idée analogue : « Votre force est en Dieu et dans votre conscience : elle n'est pas dans votre nombre, pas plus que dans l'intrigue, dans une combinaison ou dans la sagesse humaine. Dieu opère le salut, que ce soit par beaucoup ou par quelques-uns ; vous devez tendre à montrer sa lumière, à répandre le doux parfum de sa connaissance en tout lieu. Les nombres n'y peuvent rien; au contraire, plus vous seriez nombreux, plus vous auriez chance d'être rejetés sur vousmêmes par la jalousie et l'animosité de vos ennemis... Vous avez la possibilité de vous mêler à
eux en quelque mesure, tandis que vous êtes peu... Il faut que vous vous accroissiez, je le sais, c'est votre destin, c'est la prérogative de l'héritage apostolique, mais une extension matérielle dépourvue de la manifestation morale correspondante, ce serait terrible à prévoir ; terrible, si le soleil de Justice était en vous avec si peu de puissance pour envoyer ses rayons sur les multitudes du dehors... Comme elle était petite, la Terre-Sainte ! Elle a pourtant subjugué le monde... Quel pauvre espace que l'Attique ! Il a cependant formé l'intellect humain. Moïse était un, Elie était un, David était un, Paul était un, Athanase était un, Léon était un. La grâce agit par un petit nombre; c'est la raison aiguë, c'est la conviction intense, c'est l'indomptable résolution du petit nombre, la prière du saint, le sang du martyr, l'action héroïque, l'élan momentané, l'énergie concentrée dans un mot ou un regard, qui sont les instruments du Ciel. Ne craignez pas, petit troupeau, car II est grand Celui qui est au milieu de vous, et II fera pour vous de grandes choses. »
« Tandis que les troubles et les épreuves vous environnent, 11 vous donnera ce dont vous avez besoin à l'heure présente... Ce que je désire poulies catholiques, c'est le don d'exprimer ce qu'est
le Catholicisme... Je souhaite que les laïques soient, non pas des hommes arrogants ni brusques en paroles, ni portés aux disputes, mais des hommes qui savent leur religion, qui la pénètrent, qui connaissent leur terrain, leur plan, leur domaine ; qui savent ce qu'ils professent et ce qu'ils ne professent pas ; qui connaissent assez bien leurs croyances pour en rendre compte, assez bien leur histoire pour les défendre. Je les veux intelligents et instruits; je ne nie pas que vous soyez déjà tels, mais j'ai l'intention d'être exigeant, et quelques-uns diraient extravagant dans mes demandes ; je souhaite que vous élargissiez votre science, que vous cultiviez votre raison, que vous acquériez l'idée des relations de la vérité avec la vérité ; que vous appreniez à voir les choses comme elles sont, à comprendre les rapports mutuels de la raison et de la foi ; à découvrir où se trouvent les inconsistances de la théorie protestante1...»
Newman conseille aux catholiques de persévérer dans la culture intellectuelle; il la juge capable de nuire à toutes sortes de mauvaises herbes qui sont des mesquineries humaines, bien