Newman, Présent position of Catholics in England
qu'il ne la confonde pas avec les grands principes religieux ayant pour but de guérir les blessures les plus graves de notre nature.
« Vous n'êtes pas comme les autres, vous avez en vous ce que Tes autres n'ont pas : un don qui n'est pas de la terre... » Vienne l'épreuve : « Je ne doute pas que nous souffrions bien, non grâce à ce que nous sommes en nous-mêmes, mais grâce au Pouvoir opérant des merveilles qui se trouve parmi nous et qui nous remplit comme des vaisseaux selon nos dimensions variées. »
Ils peuvent être exterminés ; on aura sur eux un avantage matériel, on n'aura jamais un avantage moral. C'est encore par un appel au courage qu'il termine cette causerie : « Le bien se fait aux dépens de ceux qui le font; la vérité ne se fortifie que par le sacrifice de ses apôtres. Ils courent au moins le risque d'exposer au public leurs propres imperfections, car rien ne serait fait si l'on attendait pour agir d'être à même de faire tout si bien que nul n'y pût trouver à reprendre. »
Nous avons séparé ces conférences de ce qui constitue purement « l'enseignement oratoire » de Newman, estimant qu'elles ressortent plutôt de la conversation que du sermon ou-du discours.
Newman y apparaît vivant, familier, souriant, c'est pourquoi nous les avons considérées comme un mode spécial d'action ou comme un acte particulier de sa vie.
Plusieurs centaines de conversions couronnèrent en Angleterre les premiers travaux des fils de saint Philippe l.
Et ceux dont les oreilles tintaient encore de ces ardentes paroles pouvaient regagner leur home à travers les rues humides et sombres ; ils emportaient une flamme, — comme ces autres qui marchaient jadis dans un chemin de Judée et qui s'étonnaient d'avoir senti leur cœur brûlant dans leur poitrine ; et c'était la même flamme qui consumait le cœur des uns et des autres, car, pour la communiquer à ses auditeurs, Newman avait été la chercher dans le cœur du Christ.
1. Cardinal Gapecelatro, Newman et la religione callolica in Inqhilterra.
Nous en avons un témoignage profondément touchant sous la forme d'un très petit livre où Ton recueillit après sa mort quelques effusions de la vie intérieure du cardinal Newman. Ce petit volume, publié par les soins de l'Oratoire et dédié aux élèves du Collège oratorien d'Edgbaston, a ce charme unique de nous faire respirer un peu du parfum répandu silencieusement et mystérieusement aux pieds de Jésus. Petit livre plein d'idées éternelles ! C'est le secret de l'âme de Newman dont nos mains ont le dépôt, et ce sont les gémissements de l'Esprit dans son âme qu'il a traduits en admirable langage humain.
« 0 ignis semper ardens et nimquam deficiens ! 0 feu qui brûlez toujours et ne vous éteignez jamais, suppliait Newman, demeurez avec moi, et je commencerai à briller comme vous brillez, de façon à devenir une lumière pour les autres. La
lumière, ô Jésus, sera toute de vous-même. Aucune lueur ne m'appartiendra. Je n'aurai pas un seul mérite. C'est vous qui rayonnerez à travers moi sur d'autres âmes. Oh ! permettez-moi de vous louer comme vous aimez le mieux à être loué, en rayonnant sur ceux qui sont autour de moi. Donnez-leur la lumière, ainsi qu'à moi; éclairez-les par moi, à travers moi. »
Méditations sur les litanies de la Sainte-Vierge, neuvaine à saint Philippe de Néri, prière pour les défunts, visites au Saint-Sacrement, méditations pour le chemin de la Croix, triduum en l'honneur de saint Joseph, un Court chemin de la Perfection, quelques autres belles prières, enfin des méditations sur la doctrine chrétienne : voilà ce querenferme le pieux volume imprimé sousce titre : Méditations et Dévotions du cardinal Newman.
Il y a là de magnifiques élans vers Dieu, grâce auxquels il semble parfois que Newman nous introduise dans le secret du divin Conseil, dans l'intimité profonde et mystérieuse de la Trinité :
« Dieu a créé toutes choses pour leur bien ; toutes choses pour leur plus grand bien ; toutes choses pour leur propre bien. » Mais leur propre bien n'est autre que Dieu et ce qu'elles ont reçu de Lui. « Dieu a décidé que, si je ne contrarie pas
son plan, j'atteindrai ce qui sera mon plus grand bonheur; Il me regarde individuellement, Il I m'appelle par mon nom... ■> L'âme de Nevvman I planant au-dessus de la terre est devant nous comme une lyre suspendue vibrant à tous les souffles de I l'Infini. « 0 mystère des mystères, que l'amour du Père pour le Fils soit l'amour du Fils pour nous!... Dieu, qui rencontre journellement l'ingratitude, ne peut en souffrir par sa nature. Il a pris un cœur humain pour la sentir pleinement. Et maintenant, ô mon Dieu, bien que dans le ciel, ne sentez-vous pas mon ingratitude envers vous?» Ici commence cette étonnante description : « Je vois la figure d'un homme; s'il est jeune ou vieux, je ne saurais le dire. Il peut avoir cinquante ans, il peut avoir trente ans... Oh ! je regarderai toujours ce visage, je ne cesserai pas de le regarder1....» Il le contemple, en effet, et cette contemplation est une joie, mais elle est une torture : « C'est un purgatoire d'endurer votre vue et Ja mienne... Moi le plus vil... Vous le plus saint... Mais je me place devant vous, je vous regarde encore, je supporte la douleur dans l'espoir de la pu ri fi ca-
1. Est-celà le ressouvenir d'une de ces trois visions surnaturelles qui, d'après des personnes dignes de foi, montrèrent à Newman, peu de temps avant sa conversion, le chemin -du catholicisme?
tion.» Ici, nous pensons à sainte Catherine de Gênes; plus loin, à sainte Catherine de Sienne: «Comment peut-on résister à l'amour de Dieu?» Newman s'écrie: «Comment puis-je faire autrement que de vous aimer, mon Seigneur, si ce n'est par quelque perversion terrible m'empêchant de vous regarder? » De même que Pascal, il adore la splendeur du Dieu caché : « Je vous adore, ô mon Dieu qui êtes si terrible, parce que vous êtes invisible et caché!... Laissez-moi demeurer en communion avec vous, mon Dieu caché, mais vivant. Vous êtes dans le plus profond de mon cœur. Vous êtes la vie de ma vie. Je ne respire que par vous ; chaque pensée de mon esprit, chaque bon désir de mon cœur viennent de la présence en moi du Dieu caché. Par la nature et la grâce, Vous êtes en moi. Je ne vous aperçois que confusément à travers le monde matériel, mais je reconnais votre voix dans l'intimité de ma conscience. Je me retourne et je dis Rabboni... »
Les Méditations sur la doctrine chrétienne passent du sanctuaire inaccessible de la Trinité à l'humble intérieur de Nazareth, et la sublimité du premier tableau n'a d'égale que la délicatesse du second. Newman aimait, disait-il, à méditer la plume à la main; ainsi, dans sa cellule, il peignait
l'Invisible, exprimait l'Ineffable : « Vous êtes maintenant, bien que dans le Ciel, le même que vous fûtes sur la terre : le Dieu Tout-Puissant, et pourtant le petit Enfant, le Tout-Divin, mais aussi le Tout-Sensitive, le Tout-Humain. »
Et devant la beauté de ce langage qui n'était peut-être pas fait pour atteindre des oreilles humaines, on a l'impression de voguer en plein sur cet océan qui ne reflète que le Ciel et qui ne se révélait au loin, quand Newman parlait aux hommes, que comme il tremolar délia marina, le tremblement de la mer.
Après avoir pris possession des locaux et de l'église d'Edgbaston, où ses frères s'installèrent définitivement, Newman, pendant sept années, dirigea l'Université catholique de Dublin, dont le succès ne répondit pas à ses vœux, mais au sujet de laquelle il conserva de vives espérances. Elle fut l'occasion de ces études charmantes que publia d'abord la Gazette de F Université catholique, qui formèrent ensuite un volume et qui, sous le titre de Naissance et Progrès des Universités, parurent dans les Esquisses historiques. Jamais Newman ne se montra plus librement artiste et jamais l'austérité ne se fit plus gracieuse que dans ces pages tout ensoleillées d'un reflet de la Grèce; il sut
donner leur prix aux arts délicieux d'Hellas, s'il ge consacra tout entier à cet art divin auquel le Christ avait initié quelques pêcheurs de Galilée : l'art suprême, l'apostolat. On dirait ces lignes écrites par une plume d'or taillée avec une élégance non moins impeccable qu'harmonieuse.
Elle devenait au besoin une arme redoutable, cette merveilleuse plume d'or' le pauvre Kingsley l'expérimenta bien vite à ses dépens : il avait attaqué Newman par des insinuations, et, en l'attaquant, il prétendait attaquer le catholicisme. Il n'ont pas à se louer d'avoir suscité cette ironie ardente, triomphante, ailée, irrésistible, qui lutte en se jouant et triomphe dans un dernier sourire. L'année suivante, après un nouveau pamphlet, Newman, n'ayant plus recours au même procédé, donna au monde son Apologia pro vita sua. Et le monde tressaillit parce que dans la beauté d'une œuvre il voyait apparaître la beauté d'une a me. Il y eut un frémissement d'admiration ; Newman se révélait dans la glorieuse maturité de son génie, et l'Angleterre se laissait enchanter par cette voix dont les accents connus l'impressionnaient toujours. N'est-ce pas l'héroïne de Villiers de l'Isle- Adam qui disait : « On punit les gouffres avec des ailes »? Sans doute, M. Kingsley n'avait rien d'un
gouffre, ce serait une calomnie de soutenir le contraire, mais Newman ; pour se venger, n'eut qu'à déployer largement ses ailes, et la foule et Kingsley le regardèrent planer victorieusement dans les régions sereines de la pensée et de l'azur.
« J'ai clos cette histoire de moi-même par le nom de saint Philippe, et le jour de la fête de saint Philippe, écrivait Newman à la dernière page du volume : à qui puis-je l'offrir plus convenablement, comme un mémorial d'affection et de gratitude, qu'aux fils de saint Philippe, à mes chers frères de cette maison, aux prêtres de l'Oratoire de Birmingham : Ambrose Saint-John, Henri-Austin Mills, Henry Bittleston, Edward Caswall, William Paine Neville et Henry-Ignatius Dudley Ryder; à ceux qui m'ont été si fidèles, qui ont si bien compris et partagé mes aspirations, qui se sont montrés si indulgents envers mes défaillances, qui m'ont porté à travers tant d'épreuves, qui n'ont jamais épargné un sacrifice pour répondre à l'une de mes demandes ; qui ont été joyeux dans les découragements dont j'étais la cause, qui ont accompli tant de bonnes œuvres et m'en ont laissé le crédit; avec qui j'ai vécu si longtemps, avec qui j'espère mourir!
« Et spécialement à vous, mon cher Ambrose Saint-John, à vous que Dieu m'a donné quand il m'enleva tout autre ; à vous qui êtes le lien entre mon ancienne et ma nouvelle vie; qui m'avez été si dévoué pendant vingt et un ans ; à vous si patient, si zélé, si tendre ; qui m'avez permis de m'appuyer si lourdement sur vous; qui, si minutieusement, avez veillé sur moi ; qui n'avez jamais eu de pensée pour vous quand il était question de moi.
« En vous je recueille et porte dans ma mémoire les compagnons, les conseillers affectueux et familiers qui me furent donnés à Oxford, l'un après l'autre, pour être ma consolation fidèle; et tous ces hommes de grand nom et de haut exemple, qui furent mes vrais amis et me montrèrent un véritable attachement dans le lointain passé; et ces nombreux jeunes gens, connus ou non de moi, qui ne m'ont jamais trahi soit en paroles, soit en actions; et tous ceux qui sont entrés en rapports variés avec moi, parmi lesquels, plus spécialement ceux qui se sont unis à l'Eglise catholique.
« .le prie ardemment pour eux avec l'espérance contre toute espérance que nous tous qui fûmes en un temps unis de telle façon, et si heureux dans notre union, nous pourrons même encore à pré-
sent être conduits à la longue, par le Pouvoir et la Volonté divine, en un seul troupeau et sous un seul Pasteur. »
En regard de ces lignes, il est curieux d» mettre la dédicace d'un ouvrage du P. Faber : « A mon très cher Père John-Henry Newman, à qui, avec la miséricorde de Dieu, je dois la foi de l'Eglise, la grâce des sacrements, l'habit de Saint Philippe, et beaucoup plus encore, mais c'est là le secret de l'affection; les paroles manquent pour l'exprimer ; le dernier jour seul le fera voir. »
Telles furent les amitiés qu'éprouvait Newman et celles qu'il inspirait.
On a souvent parlé des divergences d'idées qui . séparèrent Manningde Newman. Oxford venait de prendre la résolution d'admettre les catholiques à bénéficier de ses grades. Ceux-ci pourraient donc avoir l'accès des vieux collèges fondés par leurs ancêtres, catholiques comme eux. Nul doute que le cœur de Newman ne battît à celte nouvelle : depuis sa conversion, il n'avait revu de la vieille Université que les flèches et les tours contemplées du chemin de fer, de quel regard, et avec quel rêve, Dieu seul le sait! Il s'était pourtant fait acquéreur d'un terrain à Oxford. Certains voulaient doter l'Université d'un collège catholique. Mais le projet rencontra la plus vive opposition chez Manning, chez Ward, chez beaucoup d'autres; et l'assemblée des évoques réunis pour examiner la question fut unanimement défavorable au séjour des jeunes catholiques à l'Université d'Oxford.
Les projets de Newman en ce qui concernait le terrain éveillaient de nombreuses suspicions ; il céda son acquisition sans arriver à détruire les hostilités et les défiances. Toute une campagne d'attaques était dirigée contre lui. On s'efforçait de le représenter comme ayant des opinions entachées d'une sorte de « gallicanisme » anglais. Le 9 avril 1867, une assemblée de catholiques se tint à Stafford et décida d'envoyer au P. Newman une adresse exprimant les regrets et la désapprobation eausés par ces injustes attaques. Pendant ce temps, Newman souffrait sans doute, et, dans l'humilité, dans le silence, la beauté de son âme recevait ainsi de la main divine un dernier et suprême achèvement. La Propagande romaine, au moins momentanément et selon ce qu'elle estimait l'opportunité de l'heure, donna raison à Planning. Ici-bas toute question a plusieurs aspects. Les uns, comme Newman, rêvaient de « catholiciser » Oxford par la présence des catholiques ; les autres, comme Manning, tenaient à la fondation d'une université spéciale ; la plupart de ceux-ci craignaient que des influences opposées à celle de leur foi ne s'exerçassent sur des êtres jeunes, tendres et fragiles. Les saints eux-mêmes n'envisagent pas toujours en ce monde la totalité d'une
idée ou d'un objet; ils sont susceptibles de les considérer sous l'une ou l'autre face ; de là, des divergences profondément douloureuses à ces âmes altérées d'harmonie. Mais l'Unité supérieure est assez puissante pour les élever au-dessus d'euxmêmes et de ces divergences momentanées. Monique et Augustin, profondément unis, passèrent àtravers leurs âmes afin d'atteindre ce qui est éternel ; par l'intensité de leur prière, Manning et Newman, tout séparés qu'ils semblassent, pouvaient également passer à travers leurs âmes et se rencontrer dans ces régions où la terre n'envoie que son « plus haut amour », mystérieuses rencontres dont les saints parfois ne prennent conscience que dans les révélations de l'Eternité. Différents parla nature, l'esprit et les vues, ils avaient le môme but : l'extension du règne de Dieu.
Plus tard, Newman venait d'être fait cardinal, une députation de catholiques parmi laquelle se trouvaient plusieurs évêques, envoyée pour le féliciter et se souvenant des anciennes attaques, observa dans ses discours que les interprétations inexactes et fausses qui sont habituellement la part des plus grands et des meilleurs de l'humanité ne lui avaient pas été ménagées. Et Newman répondit : « Une allusion vient d'être faite à ce
que, dans les années passées, je n'ai pas toujours été bien compris, ni mes sentiments et mes intentions justement appréciés dans des milieux influents, soit dans ma patrie, soit ailleurs. Je ne nierai pas qu'en plusieurs circonstances ce fut mon épreuve, et je le dis sans prétendre que je devais être exempt de blâme; mais j'avais conscience en moi-même de la fermeté de ma foi dans l'Eglise catholique et de ma fidélité (loyalty) au Saint-Siège. Je savais que j'avais été béni par une belle mesure de succès dans mon œuvre; que les préjugés et les interprétations inexactes ne dureraient pas toujours, et maintenant je m'émerveille de ce que le soleil est revenu si tôt, avec de si belles promesses pour le soir de ma vie1. » Les grandes ombres pouvaient tomber des montagnes et s'étendre autour de lui sans diminuer la lumière de son âme, car il avait appris à compenser la suave mélancolie des vers de Virgile par l'invincible sérénité de la vieille hymne latine : Jam sol recedit ignens, qui ne renonce au soleil de la terre que pour saluer une aurore éternelle. Aux approches du concile où fut défini le dogme de l'Infaillibilité papale, il y eut des correspon-