H.-J. Jennings, Card. Neioman, story of his life
danccs et des discussions entre ceux qu'on appelait les Infaillibilistes et ceux qui se rangeaient parmi les Inopportunistes. Ceux-ci ne mettaient pas en doute le fond môme de la doctrine, mais ils contestaient l'opportunité de la définition. Newman était de ces derniers.
Depuis sa conversion, M. Jennings en témoigne, il avait toujours accepté la doctrine de l'Infaillibilité papale, et le « sens limité » dont parle cet auteur n'est autre que le sens catholique qui n'étend pas la définition aux actes personnels et privés du Pontife. Newman, craignant une nouvelle difficulté pour ce qui lui tenait tant au cœur, le retour à l'Eglise des âmes anglicanes, écrivit à Mgr Ullathorne une lettre où il parlait librement de ses craintes et de ce qui, selon lui, constituait le danger. A l'insu de l'un comme de l'autre, la lettre fut rendue publique. On peut songer que Newman attacha peut-être alors trop exclusivement son regard aux horizons du pays natal, mais il reçut la définition du Concile sans aucun trouble d'âme. 11 n'eut pas à se soumettre, n'ayant pas à s'insurger contre une croyance qu'il avait adoptée et qu'il professait depuis longtemps.
« Il avance, disait-il en parlant d'un critique, que je n'avais pas adopté ni professé la doctrine
de l'Infaillibilité papale avant le Concile du Vatican, tandis que je me suis appuyé sur elle plusieurs fois dans des documents imprimés depuis 1845 jusqu'à 1867. » Ici nous retrouvons un éclair de l'ironie amusée de Newman : « D'autre part, les choses sont telles que, bien que j'y adhère comme j'y ai toujours adhéré, je n'ai plus eu l'occasion de la professer publiquement depuis cette époque. » Il exposa la définition du Concile, déduisit et commenta les conséquences de cette définition dans une réponse à M. Gladstone sous la forme d'une Lettre an duc de Norfolk.
En cette même année, il termina son beau livre de philosophie : la Grammaire de l'assentiment, pensé et composé dans la maison des champs de l'Oratoire, à Rednal, auprès du paisible cimetière des Oratoriens.
Le titre de « fellow honoraire» de Trinity- College lui fut enfin décerné ; au mois de février 1878, après une absence de trente-deux ans, il revit Oxford, premier cadre de ses luttes retentissantes et glorieuses. Les bras de ses vieux amis s'ouvraient d'eux-mêmes pour l'accueillir. Pour eux, il était toujours le «grand Newman » et « le cher Newman ». Il était aussi quelque chose de plus. Chez lui, les moindres - dissonances
s'étaient effacées dans l'harmonie suprême, la lutte intime avait reçu la plus haute des pacifications ; il oubliait le pèlerin mélancolique des bois de Dart; grâce à l'influence oratorienne, la beauté de la nature, au lieu d'inquiéter la vie de l'âme, en devenait un nouvel aliment, une nouvelle conquête et comme une nouvelle forme. Toutes ses qualités apostoliques, longuement élaborées dans le travail et dans la souffrance, avaient trouvé leur voie, obtenu leur consécration. Il avait mûri pour la restauration du catholicisme en Angleterre, qu'il préparait sans le savoir, rien qu'en étant fidèle à l'inspiration de sa vie. Il eût pu s'appliquer le vers prophétique de son Melchisedec : Born through long woe, His rare Melchisedec. N'était-il pas, aux yeux de Dieu, son rare Melchisédec, né dans une longue douleur?
Après tant d'angoisses et de déchirements, quand on porte un tel poids de science et d'années et que l'on garde la plénitude de ses facultés, il est beau de sourire avec une simplicité d'enfant. Il faut bien alors qu'une source abondante et puissante de vie intérieure entretienne en nous par l'amour l'éternelle jeunesse de la vérité.
Parmi ses frères, dans la maison conventuelle de l'Oratoire, le grand Newman se délasse en
causant ; on parle du présent et du passé ; une atmosphère de cœur, d'esprit et de charme enveloppe ces entretiens familiers qui rappellent ceux de saint Philippe et des premiers Orâtoriens. Dans cette atmosphère, les aspirations s'élèvent, les qualités se développent, les intelligences s'illuminent, les vertus rayonnent; chacun a le droit de donner sa note, et, en la donnant sincèrement, profondément, chacun donne l'unique note de ce sanctuaire de l'âme où l'humain se divinise, où le divin s'humanise. On parle et Ton rit. Grands et petits sujets ont leur tour; mais les grands ne font pas dédaigner les petits, ni les petits perdre de vue les grands. Une line saveur d'innocente malice relève ça et là quelque trait divertissant. Ici la gaieté n'est-elle pas une vertu, et la vertu n'est-elle pas une grâce ?
Newman aimait à créer une atmosphère intellectuelle où la science libre et vivante se respirât avec une fleur de spontanéité. Les sages de la Grèce enseignaient en souriant. Ils savaient que les âmes sont attrayantes et précieuses, et, comme des abeilles, elles venaient à l'ombre du Parthénon butiner le miel de la douce sagesse attique. Dans l'Unité chrétienne, tout est haut, tout est pur. Les nuances humaines, ne sont plus
que des prétextes à l'effusion de la lumière divine. Newman avait si bien contemplé le visage aimé de saint Philippe qu'il en avait reproduit certains traits, non par une imitation factice, mais par un ingénu rayonnement de tendresse, et c'est une jolie chose que de voir le sourire de YAmabile santo se jouant sur le visage de cet homme du Nord. On se plaît à évoquer l'illustre Oratorien au milieu de ses élèves et de ses fils spirituels, s'occupant du programme d'enseignement que rédigeait son collège, dirigeant un examen, reprenant, questionnant, approuvant; ou bien organisant une récréation pour la jeunesse studieuse qu'il affectionnait, corrigeant Térence avec un soin paternel, composant d'élégants prologues en latin et en anglais :
« Ce soir, avec nos accents du Nord, nous balbutions ce que l'attique Térence écrivait jadis pour Rome; ce que le païen Térence dit à des oreilles païennes, nos langues chrétiennes le redisent à des chrétiens; en même temps, nous rendons ce service au poète de faire plus belle, en l'émondant, la rare beauté de son génie classique... » Le P. Newman prenait part à ces fêtes de collégiens. Les écoles populaires catholiques bénéficiaient de sa sollicitude, il savait se mêler
aux jeux des petits enfants! A un protestant qui voulait entamer avec lui une discussion politique et théologique, Canon H. Mac Neill, il répondit qu'il avait peu de talent pour la controverse, mais que, ses amis lui reconnaissant une certaine disposition pour le violon, il s'offrait à donner la réplique par un air de ce même violon. Le public jugerait1. L'influence de Newman touchait au passage ceux-là mêmes qui semblaient le plus devoir y résister. C'était, selon le P. Lockhart, une influence ou plutôt une effluence de l'âme. Un pasteur avec lequel il avait eu jadis une controverse épistolaire, se trouvant à Birmingham, alla rendre visite à son adversaire. Il fut conquis par l'accueil de Newman et passa près de lui, ditil, une des heures les plus délicieuses de sa vie. « Il y a beaucoup à entendre et à apprendre de ces convertis, murmurait Jacques le Mélancolique. » Il y avait beaucoup à entendre et à apprendre de ce chevalier de la pensée qui suspendait aux murs du sanctuaire ses lauriers et son épée d'or.
1. William Lockhart, Carcl. Newman, Réminiscences of fifty years since.
Beaucoup s'étonnaient, parmi les admirateurs le Newman, de ce que personne ne venait l'arracher à sa vie de retraite et d'humilité. Tous ne ïoncevaient pas également le charme et la douleur de cette existence oratorienne sur laquelle Pusey aimait à laisser reposer sa pensée, comme sur la réalisation d'un idéal. Sans doute, Newman avait été plusieurs fois déçu dans ses projets, dans ses entreprises ; la lettre au P. Whitty retrace l'histoire de ses déceptions, mais il semble parfois que Dieu n'enlève quelque chose à notre action que pour l'ajouter à notre offrande, et les âmes n'y perdent rien. Le Pape Léon XIII résolut, au commencement de 1879, de conférer h Newman la dignité cardinalice. En môme temps, il l'autorisait à demeurer à l'Oratoire, selon le plus cher vœu du grand Oratorien. « Le nuage s'est évanoui pour toujours1», dit alors ce dernier, non qu'il eût