‹ Newman, sa vie et ses œuvresChapitre 2 sur 37 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

En général, l'enfance, — le prologue du poème, — contient un monde de révélations. Celle de John-Henry Newman en est une preuve. Il naquit à Londres, le 21 février 1801, de John Newman et de Jemima Fourdrinier, son épouse. Ce John Newman descendait lui-même de petits propriétaires, et il travaillait dans une banque où, du rang de principal employé qu'il occupait tout d'abord, il avait passé bientôt à celui d'associé, la raison sociale de la maison devenant Ramsbotton, Newman and C°.*Jemima Newman, née Fourdrinier, appartenait à une famille d'industriels, famille huguenote s'il en fut, d'origine française, réfugiée de l'Edit de Nantes. Douée d'une vive et fine intelligence, Mrs Newman, conservant la tradition léguée par ses aïeux, s'efforça de faire

prévaloir dans l'éducation de ses enfants l'influence d'un calvinisme retouché. La première jeunesse de son fils aîné, John-Henry, futur cardinal de l'Eglise romaine, n'échappa nullement à cette influence. Il dut à sa mère une goutte de sang latin qui donna le sens du rythme, de la mesure, en un mot, la précision latine pour le fond, l'élégance latine pour la forme, à son génie haut, rare et subtil. Le père était un enthousiaste ; il avait l'esprit cultivé, le goût musical; il était franc-maçon ; aucun de ses trois fils ne suivit en cela son exemple1. Un jour, la banque succomba; beaucoup d'autres banques anglaises subirent le même sort à cette époque ; la famille eut à vivre sur la fortune personnelle de Mrs Newman; mais nous devançons les événements, car John-Henry Newman était élève de Trinity-College à Oxford, lorsque la catastrophe se produisit.

Il avait deux frères et trois sœurs. Son enfance fut une de ces enfances profondes, tout imbibées de rêve et de poésie, capables d'imprimer une marque spéciale sur les pensées et les actes d'une longue existence. Les biographes nous le montrent jouant, à Bloomsbury-Square, avec le petit Benja-

i. Cardinal Newman, the story of his life, by H.-J. Jenxings.

min Disraeli ; jusque dans ses jeux, paraît-il, il portait un air de gravité précoce. De bonne heure, il eut l'amour de la Bible. Il en épela des versets sur les genoux de sa tante, M" Elizabeth Newman, et cette poésie divine subjugua son âme d'enfant, bien qu'il n'eût encore aucune idée religieuse déterminée. Le grand Livre communique une force spéciale aux hommes qui savent l'aimer sincèrement. Nous ignorons ce qu'y préférait le petit John ; le sanglot des psaumes et la lamentation de Job étaient peut-être hors de sa portée, mais je gagerais qu'il goûta fort la belle histoire d'Eliézer et de Rébecca, ou celle de Joseph retrouvant ses frères. Il connut aussi des enthousiasmes plus profanes. Les conteurs arabes et Walter Scott s'emparèrent de son imagination : il regrettait naïvement que les contes arabes ne fussent pas véridiques.

La musique tenait une vaste place dans l'intérieur des Newman ; il fut initié par son maître aux splendeurs de Beethoven, et, pour taquiner le professeur, à cause du van accompagnant le nom glorieux, il s'obstinait à désigner le sublime musicien par ce sobriquet inoffensif : le Hollandais. Il nous a laissé ça et là, des lignes exquises sur l'éveil de ses impressions religieuses, et, s'il

n'a pas longuement parlé de ses premières années, il en a parlé délicieusement. Newman a pour cela des mots que précise une réflexion mûrie et qui gardent la ravissante fraîcheur de l'âme enfantine. Des mots précis sans doute, le dessin de la phrase est chez lui d'une merveilleuse pureté, mais des mots qu'enveloppe toute une atmosphère d'air et de lumière, de songe et de pensée. Et c'est cette atmosphère de demi-conscience, propre à l'âge dont il s'occupe, qu'il excelle d'abord à rendre, âge où passe, à travers la féerie nuageuse des Mille et une nuits, l'éclair intense des enseignements de la Bible. Gomme il a su définir l'instant où la présence de Dieu devient pour l'enfant une chose actuelle, vivante, réelle! L'éveil se manifeste par une sorte d'étonnement, cet étonnement de vivre dont Schopenhauer fait le premier degré de sa philosophie. Parfois le petit John rêvait qu'il était un ange, et le monde extérieur une illusion, et que d'autres anges, ses frères, s'amusaient à le décevoir par les apparences de ce monde matériel1. Et cela se passait à Londres, dans le tumulte d'une capitale, parmi les préoccupations d'affaires et les allées et venues des

1. Apologia pro vita sua, par John-Henry, cardinal Newman, ch. i.

cabs, tandis qu'on se représenterait mieux une enfance imaginative sous les arbres d'un vieux parc, dans quelque château solitaire, au milieu du silence où flottent des souvenirs de légende. Ainsi se développait pourtant cet amour de l'Invisible dont nous aurons à reparler et qui joua son rôle dans la vie de John-Henry Newman. Le doute de Kant ne put le surprendre : son esprit était préparé à le subir; il n'avait pas attendu la période des études philosophiques pour se défier de notre mode de connaissance. Plus tard, il devait reconstituer les droits de la croyance et donner sa part à la raison, sans la laisser empiéter sur le domaine d'autrui. Virgile s'arrête au seuil du Paradis dans le poème de Dante. Et Platon déclarait : « Il faut aller avec toute son âme à la vérité. » Newman eut la gloire de montrer que la totalité de l'être humain est nécessaire pour que l'homme ait prise sur les choses de l'au-delà. Ceux qui sont plus intellectuels qu'humains, habitués aux clartés vives et limitées de la raison abstraite, ressemblent à des gens qui connaîtraient les becs de gaz d'un boulevard et qui n'auraient jamais contemplé la chute du crépuscule sur l'Océan.

« Gomme c'est terrible, mais comme c'est plausible!» murmurait Newman adolescent en lisant

des vers français contre l'immortalité de l'àme1.

Le petit. John annonçait une rare qualité d'énergie; un jour qu'il avait lutté contre l'autorité maternelle : « Vous le voyez, John, dit Mrs Jemima Newman, j'ai eu le dernier mot. — Oui, répondit l'enfant, mais j'ai bien essayé de l'avoir. »

Une autre fois, quand il était en pension chez le docteur Nicholas, après la première visite de son père et de sa mère, on trouva John, âgé de sept ans, pleurant tout seul dans un coin. Le docteur Nicholas lui proposa d'aller rejoindre ses camarades : « Oh ! Monsieur, ils vont dire tant de choses, tant de choses! Et je ne peux pas m'empêcher de pleurer!» Comme le maître cherchait à le rassurer en plaisantant : « Venez voir», s'écria le petit John. Il saisit le docteur Nicholas par la main et l'entraîna dans la salle où les élèves se trouvaient réunis2. Souffrant de sa sensitiveness, mot anglais dont la grâce ne se traduit pas, il avait immolé ses susceptibilités et ses appréhensions au profit de l'idée qu'il jugeait vraie ; il s'offrait en victime au profit de cette idée ; tout John- Henry Newman est dans ce trait-là.

1. Apologia pro vita sua, par John-Henry, cardinal Newman, ch. i.

2. Letters and correspondence ofJ.-H. Newman, during his life in the English Church, edited by Anne Mozley.

Lorsqu'il eut de douze à quatorze ans, le bouillonnement cérébral se manifesta par la manie d'écrire à laquelle se joignaient des velléités de composition musicale. A cette époque, Newman fut auteur d'un opéra burlesque, d'un drame satirique, et rédigea deux journaux périodiques qui se combattaient l'un l'autre. Il demeura violoniste détalent, même quand il eut cessé de prétendre au rôle de compositeur. Il était un liseur infatigable, dévorant les ouvrages philosophiques et théologiques comme il avait dévoré les récits de Walter Scott et les œuvres de l'imagination arabe. Malgré tout, il ne négligeait pas Euclide, et il surprit ses professeurs d'Oxford par son degré d'avancement dans les études mathématiques. Plus tard, il se rappelait avoir fait le signe de la croix avant de traverser les pièces obscures, et il retrouva sur un de ses cahiers un dessin qui figurait un rosaire. D'où lui venaient ces réminiscences? Il n'avait sur le catholicisme que des notions très vagues. Qui lui avait enseigné l'usage du signe de la croix? Il supposa que le dessin lui avait été inspiré par le souvenir de quelque roman. Oxford ouvrit enfin ses portes à l'ancien élève du docteur Nicholas, et John- Henry se prit pour la vieille Université d'un très touchant et très filial amour.

En 1816, l'intelligence de Newman reçut des impressions de dogme et subit l'influence d'une croyance définie. Il était alors imprégné de calvinisme. A Trinity-Gollege d'Oxford, parmi ces groupes de jeunes gens, il se sentit solitaire. Il n'adoptait peut-être pas l'orgueil de la déclaration d'Emerson : « L'homme est un roi qui abdique lorsqu'il vient dans la société », mais il écrivait à sa mère : « Je ne suis pas du tout remarqué, quoiqu'on me regarde silencieusement. Je suis content, non parce que je désire vivre à l'écart des autreset montrer une mauvaise nature, mais parce que je ne pense vraiment pas recueillir le moindre avantage de leurcompagnie. » Il obtint avec succès le droit de porter la robe de scholar et se lia très intimement avec Bowden, en collaboration duquel il se mit à composer un poème sur la Saint-Barthélémy, poème dont le canevas

ressemble assez au scénario des Huguenots. Les ouvrages de Thomas Scott, d'Aston Sandfort avaient atténué chez lui la rigueur première du calvinisme. « C'est en quelque sorte à Thomas Scott, déclare-t-il, que, humainement parlant, je dois mon âme. » En ce qui regarde Newman, il est impossible de rendre un plus beau témoignage ; en ce qui regarde Thomas Scott, il est difficile de faire un plus beau présent.

Il se promenait souvent seul, et sans doute ces promenades avaient été remarquées, lorsqu'un prévôt le rencontrant murmura sur un ton de courtoisie gracieuse : Nunquam minus soins quam qiium solus ! Plus tard, au contraire, il prit l'habitude d'emmener toujours un de ses jeunes disciples.

Dans le cadre exquis de la vieille cité d'Oxford, — une de ces villes où les pierres semblent pénétrées de vie et de rêves humains, à force d'avoir abrité des vies et des rêves, — apparaissait cet étudiant pensif, ardent, grave et timide, dont l'âme d'élite était soupçonnée, sinon connue de plusieurs. Il l'aimait tant, son Oxford, sans s'y trouver, pourtant, complètement at home ! En de fines et jolies pages, M. Paul Bourget nous en a dépeint la physionomie. Newman ne s'étendait

guère sur ce chapitre, mais, hors de tout commentaire et de toute description, l'âme d'Oxford jaillissait de son âme à lui. M. Bourget interroge le dehors avec une curiosité sympathique, Newman vit la vie du dedans, et il y a concordance. Chez l'un comme chez l'autre, nous sentons l'atmosphère d'Oxford, une spéciale atmosphère d'étude et d'émotion. Ecoutons Newman âgé de dix-huit ans : « Dimanche soir, les cloches carillonnent. Plaisir de les entendre. Gela fait aspirer l'esprit à quelque chose. Je ne sais pas à quoi. Gela ne rapelle pas les années passées. Gela ne rappelle rien. Qu'est-ce ? Nous avons une série d'aspirations vers quelque chose qui nous est cher et bien connu, aspirations très douces. Tel est mon sentiment lorsque j'écoute ces sonneries. » Newman, si bon musicien, était avant tout épris d'harmonie intérieure et songeait sans doute, avec Keats, que les mélodies qu'on entend sont douces, mais plus douces encore celles qu'on n'entend pas. « Je suis bien à Oxford, écrivait-il; le repos et la tranquillité tendent à calmer et à endormir ces émotions que l'approche de mon grand examen et un cœur trop soucieux de réputation, craignant trop un échec, s'efforcent perpétuellement d'exciter. » Hélas ! il eut à subir l'échec

redouté. La surprise fut grande : ceux qui le connaissaient de près ou de loin avaient prévu tous un brillant succès, et beaucoup supposèrent que ses nerfs l'avaient trahi. Nevvman comprenait qu'une défaite de cette nature peut être compensée par une victoire d'âme dans le suprême examen que Dieu se réserve au dernier jour de la vie humaine. Sa lettre à ses parents est exquisement touchante ; il souffrait de leur déception cent fois plus que de la sienne propre. Le cœur de Newman ne se déchira jamais sans laisser jaillir un flot de tendresse.

« Eh bien ! Nevvman, lui disait quelqu'un, j'aimerais mieux avoir votre philosophie que les honneurs auxquels vous aspiriez. » Ses préoccupations religieuses devenaient de plus en plus intenses ; elles ne mettaient aucun obstacle à son ardeur intellectuelle^ ses nombreuses lectures, à son étude des langues anciennes, et ne lui faisaient même pas négliger son violon.

La musique n'était pas oubliée dans ses lettres à ses sœurs : en constatant une fois de plus le prestige qu'elle exerçait sur les membres de cette famille, on songe involontairement que le père de Montaigne n'avait peut-être pas tort d'estimer que l'enfance doit en être bercée pour se préparer une

destinée harmonieuse, et que le matin doit en être charmé pour adoucir le labeur de la journée. Newman avait déjà remué tant d'idées que cela semblerait devoir suffire à une longue existence, quand, à vingt et un ans, il écrivait à sa mère : « Je ne me chagrine pas de ce qu'une si grande partie de ma vie est passée, — je voudrais que tout fût fini ; — mais, à présent, me semble-t-il, je suis livré à moi-même, et, quand je réfléchis à ma propre faiblesse, j'ai raison de frissonner. » Je voudrais que tout fût fini! La Cassandre d'Eschyle en s'écriant: « J'ai assez vécu! » se rappelait avoir vu tomber les murs de sa ville et les toits du palais de son père, et Newman n'avait pas encore dû brûler les abris de sa pensée ni les remparts de sa doctrine lorsqu'il formulait ce vœu douloureux. Gomme Mrs Newman s'effrayait un peu du ton morbide de cette phrase, son fils insistait dans la lettre suivante : « Prenez-moi à la maison quand je suis le plus fou et quand ma gaieté va jusqu'à l'enfantillage ; interrompez-moi brusquement, et demandez-moi ce que je pense de moi-même, si mes opinions sont moins tristes ; je crois que je vous adresserai sérieusement la môme réponse: je frissonne de moi-même. » Ce frisson est produit par ce que Sainte-Beuve, je crois, a joliment nommé la griffe

de l'Archange! Et n'y a-t-il pas là comme un mystérieux écho de l'accent de Pascal? Le silence étemel de ces espaces infinis m'effraie !

C'est en interrogeant son âme que Newman s'effrayait d'y découvrir le silence éternel des espaces infinis. Il venait de renoncer au barreau pour entrer dans les ordres et se trouvait alors candidat au fellowship d'Oriel, malgré les craintes de ses amis, qui redoutaient une nouvelle déception.

Pour ne pas laisser remuer en lui les vaines ambitions terrestres, il se pénétrait comme d'un calmant magnétique et puissant de la devise inscrite sur une fenêtre d'Oxford : Pie repone te. N'étaitce pas la voix des vieilles pierres qui, dans le silence du soir, avant l'heure du sommeil, répétait à son âme l'apaisante devise? Les murailles avaient pour lui des bontés d'aïeule en l'enveloppant de leur tendresse séculaire : Pie repone te. Ainsi murmurait la vieille ville aux multiples collèges, dont les toits déchiquetaient le ciel étoile, tandis que les heures tombaient des horloges vénérables sur les cours désertes.

Elles avaient, ces heures, bercé d'autres sommeils, éveillé d'autres ambitions, mais rien n'était plus valable ici-bas que le tendre conseil : Pie repone te: Dors, mon enfant, Dieu veille.

Mrs Anne Mozley nous autorise à penser que Newman parlait de lui-même dans un passage de Loss and Gain, dont elle fait une citation. Il y raconte comment le héros, accompagné d'un de ses amis, monta sur une terrasse pour observer les étoiles, et. tandis que son compagnon s'absorbait dans la contemplation astronomique, il regardait les fenêtres et les cours obscures ou vaguement éclairées, se demandant s'il serait jamais fellow de l'un ou de l'autre collège. Si Newman sut parfois distraire son regard de la vue des astres étincelants et paisibles pour l'attacher aux pauvres petites lampes de la terre près desquelles on veille et Ton pleure , ce fut le plus souvent pour porter dans le cercle des lampes le secret de la sérénité des étoiles. Il avait échoué dans un examen dont tout le monde lui prédisait le succès. Il réussit dans les épreuves d'un poste que personne n'osait ambitionner pour lui. Quelques semaines après l'anniversaire de ses vingt et un ans, le vendredi de Pâques de l'année 1822, il fut nommé fellow d'Oriel.

M. John Newman ayant vécu pour assister à la victoire de son fils mourut en 1824. Sa belle-mère mourut l'année suivante, année même où John- Henry Newman devint pasteur de l'Église d'Angleterre. De cette aïeule il écrivit: « Elle fut une pre-

mière bienfaitrice, et comme elle m'aimait!» La cure de Saint-Clément fut attribuée au jeune fellow d'Oriel. Les facultés de Newman continuaient à se développer, sa nature à s'affirmer. Il approfondissait toutes choses. Du Révérend James Williams il avait adopté la doctrine de la succession apostolique, et cette première orientation vers le but de sa carrière fut le résultat d'une promenade faite en commun. Il n'était pas homme à négliger le sens d'une parole vraie. Carlyle nous dit que tout grand homme doit sentir la réalité de l'univers aussi profondément que celle de la vie et de la mort. Malgré les doutes de son enfance, Newman lui donnait satisfaction sur ce point, mais son esprit aigu perçait le voile des objets visibles pour mettre cette réalité dans l'Invisible dont, — comme Platon, — il eut Tardent amour. L'amour des idées, le sentiment de l'Invisible semblent avoir existé naturellement chez le philosophe grec et chez le penseur chrétien. Celui-ci ne se fût jamais écrié, comme un de nos contemporains, sous l'influence mélancolique de Ravenne : « Reprenons nos préjugés: ils nous tiennent chaud. » Il laissait le frisson de l'Infini passer à travers son âme et secouer les habitudes acquises par l'intelligence, habitudes dont certains sont si fiers ! comme le vent du large

secouerait de misérables haillons. Vivre une telle minute, c'est, effectivement, vivre une minute de réalité, minute qu'on oublie difficilement ensuite, minute bien propre à jeter l'âme transie, — ainsi Pascal dans le Mystère de Jésus, — sur le cœur humain du Dieu incarné.

Newman connaissait également la réalité de son âme en face de l'univers. Il osait vivre la vie de cette âme. Tout homme qui réalise ce problème est un grand bienfaiteur de l'humanité. Nous donnons trop de temps aux choses médiocres, aux lectures médiocres, aux conversations médiocres, et notre âme ressemble à cette hôtellerie de Bethléem où Jésus ne trouve pas de place, parce que tout y est envahi. L'idée que nous repoussons comme un hôte importun nous amènerait le Christ si nous la laissions entrer. Cette inquiétude étouffée n'était qu'un appel incompris de la Paix véritable. Il fallait accueillir cet hôte, écouter cet appel. Notre vie eût été transformée. Personne ne Ta su, le jour a passé comme tous les autres jours de notre existence terrestre ; nous n'avons pas omis le moindre des détails familiers ; et, pourtant, nous avons refusé une grâce divine. Combien des meilleurs d'entre nous, combien de saints eux-mêmes

ont laissé perdre de ces grâces! Oui, tout homme qui vit la vie de son âme est un grand bienfaiteur; en lui, l'humanité se révèle telle qu'elle doit ôtre, elle se reconnaît dans ce qu'elle a de plus haut et de plus noble. Gomme il arrive en certains cas que l'introduction d'un cristal-type dans une solution chimique fait immédiatement se cristalliser toute la solution, l'exemple d'un de ces êtres donne une forme précise, un contour déterminé aux aspirations vagues flottant dans l'esprit et dans le cœur de ceux qui les entourent.

En 1826, Newman fut nommé tidor d'Oriel, poste aussi brillant qu'enviable. Dans le cours de cette môme année, il s'appliqua à l'étude de l'hébreu, lisant la Genèse, regrettant son ignorance des langues arabe, syriaque et chaldéenne, et, malgré tout, s'étonnant de l'habituelle superficialité des érudits qui ne sont quérudits. Il avait eu maille à partir avec Apollonius de Tyane en composant Y Essai sur les Miracles, lutte qu'il raconte d'un ton enjoué. Sa mère lui écrivait : « Je vous assure que vos sermons me sont un réconfort et un délice. Ils sont, à mon avis, ce que des sermons doivent être pour illuminer, corriger, soutenir, fortifier. C'est un grand don de voir si clairement les vérités de la religion ! C'en est un plus grand de communiquer cette science aux autres. » Mrs Newman, au nom de son amour maternel, exprimait alors une opinion généralement répandue.

Newman, déjà lié avec Pusey, avait fait la connaissance de son collègue, le tutor Hurrell Froude. Profondément dévoué à son supérieur, le docteur Whately, principal de Alban-Hall et futur archevêque anglican de Dublin, John- Henry recherchait souvent les entretiens du docteur Hawkins, vicaire de Sainte-Marie, l'église universitaire, et plus âgé que lui de douze ans, Whately, pendant quelque temps, avait eu Newman comme Vice-Principal, et, brillant parleur, appréciait la façon dont ce dernier savait écouter. Bowden, même à distance, restait l'ami de chaque jour, celui qui s'intéresse aux moindres détails.

Un caractère pareil à celui de Newman ne va pas sans créer des amitiés profondes, si profondes qu'elles ne sauraient appartenir exclusivement à la vie extérieure, mais qu'elles se rattachent par les fibres les plus délicates au plus intime de la vie intérieure. Il est des amitiés qui ressemblent aux phares placés sur la hauteur pour nous guider à travers les flots orageux ; il en est d'autres, — comme des lampes fidèles, — qui prêtent le secours de leurs clartés aux menues besognes journalières et que nulle tempête, nulle catastrophe n'empêchera de s'allumer à l'heure

dite, quand même un monde eût été bouleversé. Newman connut les unes et les autres, et pourtant... Le souffle de vérité qui l'emporta fit vaciller l'affection de bien des cœurs dévoués au sien. Rappelons-nous que l'homme n'est pas une intelligence abstraite, qu'il faut aller avec toute son âme à la vérité. L'histoire des amitiés de Newman se trouve étroitement mêlée à celle de ses idées, et l'automne des idées connaîtrait moins d'orages, s'il n'était traversé par la lamentation du cœur en détresse qui s'arrache à des liens aimés.

Newman croit avoir appris de Whately l'usage de sa propre raison, la faculté de penser par soimême, etde Hawkins la nécessité du principe doctrinal d'une tradition : un jour, celui-ci le frappa d'une mesure de disgrâce, et celui-là était en pleine vie, lorsque Newman tut réduit âne chérir que sa mémoire1.

En attendant, le printemps de 1827 fut accueilli par Newman avec une sorte de verve lyrique et souriante. Il était alors tutor d'Oriel, prédicateur de Whitehall et examinateur pour le fameux degré B. A. auquel il avait échoué. Dès le mois de mars

Page 1