‹ Newman, sa vie et ses œuvresChapitre 28 sur 37 · Le Culte des héros · texte numérisé non relu

Le Culte des héros

ses Représentative Men, mais ce ne sont plus les êtres auxquels la foule accorde son encens ; il va les chercher à l'ombre du sanctuaire, dans la solitude du désert; l'Eglise les a canonisés; nous les appelons des Pères de l'Eglise et des saints. Il ne développe pas, dans un majestueux plan d'ensemble, l'histoire du monde à la façon de Bossuet, mais il est à môme de trouver dans une âme choisie et l'histoire du monde, et le règne de Dieu, et toute la beauté du Plan divin.

L'étude qui lui fut demandée par Whately sur Marcus Tullius Cicéron (Newman avait alors vingt-trois ans) est imprégnée d'élégance et de charme; elle révèle un esprit affiné, déjà profondément sensible aux arts d'Hellas. Et nous le voyons appliquer sa méthode : il aime Cicéron, parce que Cicéron est humain; dès que cette sympathie humaine a jailli du cœur de Newman, elle a vivifié pour lui la figure de Cicéron ; Newman l'a vu marcher, saluer et sourire ; il a noté l'inflexion de sa voix; il aura de la pitié pour la faiblesse de son second mariage; il le jugera réhabilité par les jours graves et tristes d'Antium passés dans le regret de sa chère Tullia, dans la méditation des hautes idées philosophiques et dans la fréquentation des sommets de la sagesse humaine.

Il note le défaut du paganisme qui tend à présenter l'homme vertueux non comme un exemple à suivre, mais comme une créature imaginaire; qui fait trop souvent du but de la philosophie « un amusement intellectuel, et non la découverte de la vérité ». C'est une tentation bien subtile que cet ingénieux amusement de l'intelligence, et c'est peut-être le dernier refuge du paganisme ; les natures d'élite y sont encore accessibles, et, même après avoir senti l'ombre mortelle de l'échafaud sur ses frêles épaules de malade, Mme de Beaumont se faisait réprimander par Joubert : « En vous livrant toujours aux seuls amusements de la pensée vous perdez souvent ses délices. » D'un côté les trilles, les roulades, les fioritures d'une mélodie à la mode; de l'autre, les silences d'un adagio de Beethoven. Que serait un adagio dépourvu de silences? Et c'est dans le recueillement des silences que la pensée salue l'objet de son amour : beauté musicale, vérité philosophique ou religieuse. De cette contemplation ! suivant le mot de Joubert, elle fait ses délices. La pensée humaine s'amuse de l'erreur et ne se délecte que dans la vérité.

Après Cicéron, Apollonius de Tyane. Newman avait eu de la peine à saisir ce mystérieux per-

sonnage ; il a raconté lui-môme cetle lutte dans sa correspondance ; dès qu'il esquissait un trait, Apollonius l'interrogeait et l'embarrassait. « Pourquoi ceci plutôt que cela, cela plutôt que ceci? De quel droit dis-tu de moi telle chose, et non telle autre? » Newman ne se laissait pas décourager ; il osa tenir tète au magicien légendaire, et nulle hésitation n'a troublé dans ces lignes la pureté du dessin. Son Histoire des Ariens au ive siècle fut publiée pour la première fois en 1833.

Il alla chercher les racines de l'arianisme au sein des judaïsants d'Antioche et dans le sol de Palmyre, sous l'influence de la très intellectuelle Zénobie. Un évoque nommé Paul professait des opinions étranges; il subit l'ascendant du ministre de la reine, le fameux Longin. Newman défend l'orthodoxie de l'église d'Alexandrie. Alexandrie, ville unique où se coudoyaient, dans une foule cosmopolite, parmi les Egyptiens aux cultes mystérieux, les juifs dépositaires de la vérité et les Grecs dépositaires de la beauté !

Le Messie, le Verbe aperçu dans la profondeur des Ecritures, sous le voile du Testament Ancien, et le Logos de Platon, dont le rôle demeure vague, malgré la précision du terme, se confondent dans certaines imaginations inquiètes et subtiles, qui

pressentent, en face des traditions éparses, à l'aspect vénérable et sacré, l'antique Unité d'une Révélation primitive. Chez quelques-uns, le préjugé intellectuel l'emportera sur la foi religieuse. Ils céderont au préjugé qui sépare en dédaignant la foi qui unit; pour le Logos de Platon, ils oublieront le Verbe de saint Jean et le Messie des Prophètes.

Ils disserteront, ils expliqueront, ils inventeront, c'est un malheur pour eux que, suivant le mot de Joubert, il faille souvent plus d'esprit dans l'invention d'une erreur que dans la découverte d'une vérité.

Newman n'incrimine pas les grands docteurs alexandrins ; il adopte à leur égard l'opinion de saint Jérôme déclarant qu'ils ont innocemment et imprudemment ouvert certains accès aux interprétations dangereuses. De l'église d'Alexandrie, Newman passe à l'éclectisme. Singulière prétention que celle qui consiste à vouloir faire de la vérité l'habit d'Arlequin ! Mais comme le jugement personnel y triomphe ! Prendre en toutes choses ce qui, selon nous, est le mieux! Tailler ici, découper là ! Recoudre un peu plus loin au gré de notre rêve, de notre humeur, de notre fantaisie ; voilà qui séduit encore les esprits superbes et les imaginations chercheuses. Hélas! où découvrir

l'âme de toute cette bigarrure? c'est sous la robe sans couture que bat le cœur du Christ... 11 suffit aux simples de communier un instant à lame de la vérité pour la posséder pleinement, totalement, indivisiblement. Après les Eclectiques, Newman nous présente les sabelliens, qui rejettent la doctrine de la Trinité. Un prêtre d'Alexandrie instruit à Antioche, Arius, homme d'une nature ambitieuse et turbulente, glana toutes les erreurs qui mûrissaient dans l'atmosphère du ive siècle, en rejeta quelque chose, et se fit du reste une doctrine personnelle : l'arianisme. Conformément aux éclectiques, il admettait la nature du Fils comme étant séparée de celle du Père et, par contre, inférieure, mais il attribuait au Fils un commencement, tandis que les éclectiques regardaient le Logos, ainsi que l'univers, comme une éternelle émanation de Dieu. Avec les gnostiques et les manichéens, Arius enseignait l'essence inférieure du Fils ; il s'opposait à leurs notions matérielles de la divinité. Avec les disciples de Paul de Samosate, il considérait le Christ, Fils de Dieu, comme une simple créature sujette, de même que tout autre homme, à l'épreuve morale, exaltée en raison de son obéissance, et favorisée d'une sagesse céleste nommée le Verbe (attribut divin et non personne divine) qui lui ser-

vait de guide. Il différait de Paul de Samosate en maintenant la préexistence du Fils, qu'il regardait comme la première et unique créature sortie de la main môme du Père. Ainsi que les sabelliens, il refusait de croire à la Trinité, mais il ne s'entendait plus avec eux au sujet du Logos et de la personne du Christ. Les ariens, en un mot, faisaient de Jésus une créature superangélique à laquelle Dieu je Père communiquait son nom, son autorité, son pouvoir, mais pas sa nature, son être. L'arianisme et les doctrines qui s'y rattachent : eusébianisme, semi-arianisme, sont définis ; les conciles sont expliqués. Newman s'excuse de la longueur des préliminaires, ayant d'abord rêvé pour son ouvrage des proportions autres que celles dans lesquelles il le compose; Y Histoire des Ariens forme un petit livre lucide et profond où l'on traite de la mêlée des idées, mais où, d'un bout à l'autre, règne le calme du style, ce calme qui est une élégance de l'historien. A noter les remarques de Newman sur les traditions apostoliques, dont il reconnaît l'existence dans l'église du ive siècle ; il définit l'état d'esprit du chrétien primitif et l'oppose à celui du protestant actuel ; il ne découvre pas encore que cet état d'esprit, tel qu'il le conçoit, est identique à celui du catholique romain.

L'Église des Pères, réimprimée en 1840, avait été publiée en plusieurs chapitres de 1833 à 1836. Elle évoquait une série de grandes figures, et chacune était représentée dans une attitude choisie par Newman, selon ce qui lui semblait utile à l'époque. Il ne nous montre pas saint Ambroise assis sur son tabouret, lisant des yeux et des lèvres sans élever la voix, tandis qu'Augustin fixait sur lui son regard anxieux. C'est à propos de saint Augustin qu'il nous donnera cette esquisse. Il nous représente l'Evêque de Milan en lutte contre le pouvoir civil dans la personne de l'impératrice Justine, et le triomphe del 'inflexible douceur d'Ambroisc. A cette Eglise anglicane entachée d' « érastianisme », suivant le mot favori des jeunesdocteurs anglicans, c'est-à-dire trop dépendante à leur gré du pouvoir civil, il opposait le tableau de l'Eglise de Milan résistant aux exigences de celui-ci. En saint Vincent

de Lérins il cherche le commentateur du précepte de saint Paul, « garde le dépôt ».

Mais le plus grand charme de l'Eglise des Pères réside dans le roman vécu d'amitié et de sainteté qui nous introduit auprès de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze. Les Épreuves de Basile, les Travaux de Basile, d'une part; Élévation et Déclin de Grégoire, de l'autre, encadrent ce délicieux chapitre Basile et Grégoire qui fait pressentir le Newman de Saint Chrysoslome et de Vidée d'une Université .

Dans les Épreuves de Basile, il nous cite le beau dialogue de révoque Basile et du préfet Modestus rapporté par Grégoire.

« Que signifie ceci, Basile, dit le préfet, ne daignant pas le reconnaître évoque? » Et Basile répond en évêque. Modestus lui demande s'il ne le craint pas : « Qu'ai-je à craindre, interroge Basile? — Un de ces nombreux châtiments que peut infliger un préfet. — Nomme-les-moi. — L'exil, la confiscation, la torture, la mort. — Trouve d'autres menaces. » En effet, Basile n'a rien à perdre par la confiscation; il ne redoute pas l'exil, étant partout le pèlerin de Dieu; il est trop faible pour résister à la torture, et la mort lui serait un gain, puisqu'on arrive par- elle au but

désiré. « Personne n'a jamais ainsi parlé à Modestus. — Peut-être Modestus n'avait-il jamais encore rencontré un évoque. Préfet, dans les autres choses, nous sommes doux et plus humbles que les autres hommes, car tel est notre commandement, mais quand l'honneur de Dieu est en jeu, nous ne regardons que Lui. » Modestus était vaincu.

Roman d'amitié et de sainteté, disions-nous au sujet du chapitre Basile et Grégoire. La plume de Nevvman y nuance à plaisir l'infinie délicatesse des sentiments. Et le cadre est si étrangement beau, de cette ancienne Athènes où meurt le vieux monde, où le soleil couchant met en vain sa sérénité sur les marbres des dieux auxquels on ne croit plus, où l'oreille guette dans l'air et perçoit dans les âmes l'écho des accents d'Eschyle et de Platon — si étrangement beau pour la rencontre de ces deux jeunes hommes qui sont des héros de la foi nouvelle et qui portent au cœur l'espérance des temps nouveaux.

En ce merveilleux monde du ivc siècle, l'influence des femmes fut exquise et durable, et l'âme d'un Basile porte l'empreinte d'une Macrina. Macrina, l'aïeule, Emmelia, la mère, Macrina, la sœur avaient formé lame de Basile, et le père de

Grégoire avait été converti au christianisme par sa femme Nonna. Les deux jeunes gens ne tardèrent pas à briller entre tous les fervents des lettres hellènes. Profond, ardent, anxieux, « sensitive », Newman applique à Basile ces quatre adjectifs ; Grégoire était remarquable pour la finesse, l'acuité, la chaleur des sentiments. Dans le cadre des dialogues de Platon, les deux étudiants, que leurs succès oratoires et littéraires rendaient célèbres, échangèrent leurs rêves d'une vie plus parfaite, selon la beauté morale que le Christ avait révélée aux hommes de bonne volonté. Que l'on s'imagine cet entretien de Grégoire et de Basile, au bord des ondes violettes et chantantes de la mer attique, avec le Parthénon et l'Acropole dans le fond du tableau, et, dans le lointain, la silhouette de leur condisciple qui fut Julien l'Apostat. Avec sa maîtrise habituelle, Newman indique le trait psychologique spécial à chacun des deux amis.

Basile a vu à travers les choses humaines, et son regard a rencontré le vide! Il se tourne alors vers l'infinie plénitude des choses divines. Grégoire a vu quelque peu des choses divines, et les choses humaines n'ont pas su l'arrêter, impuissantes à lutter contre le souvenir d'une telle vision.

Le désenchantement de l'un et l'enthousiasme de l'autre conduisent au même but. Ils forment le projet de s'enfuir, mais leurs camarades s'opposent à leur départ. Basile résiste et Grégoire cède. Rien n'indique qu'il y eût une faiblesse de la part de Grégoire, et leur amitié ne fut pas troublée. En l'un de ses poèmes, Grégoire décrit l'apparition de la Pureté et de la Sobriété, qui, sous la forme de deux vierges vêtues de blanc, se nommèrent à lui dans un songe, à l'époque de son enfance. Il les décrit avec le même amour que Dante met à nous peindre la Pauvreté, fiancée du saint d'Assise, et l'on dirait que Grégoire introduit l'esprit chrétien dans deux statuettes de Tanagra. Bien qu'il séjournât à Athènes, Grégoire ne perdit pas l'amour de la Pureté et de la Sobriété.

Basile se choisit une retraite près de Néo-Césarée, dans le Pont. Il en vanta les charmes à Grégoire par une lettre imprégnée du sentiment de la nature, où la réminiscence de l'île de Calypso^se joue avec une nuance d'hellénisme qui n'arrive pas à la pédanterie. Grégoire accepta l'invitation, mais il ne demeura pas dans la solitude pontine. Une de ses lettres nous donne la contre-partie de la description dithyrambique de Basile, et, comme celui-ci s'effarouchait un peu, Grégoire rassura

délicatement son amitié inquiète en lui affirmant que c'était une simple plaisanterie, puis, s'élevant au-dessus de la pauvreté de l'existence et des beautés de la nature, il parla des trésors spirituels que lui avaient prodigués ces heures de vie commune.

Des moines se groupèrent autour de Basile, et Newman, dans sa définition du « Cénobite » semble deviner l'Oratoire. Le Cénobite vit retiré du monde, mais il agit sur un cercle choisi; il s'éloigne de la société mêlée afin de lui rendre de plus grands services. Basile, en temps de famine, admit les juifs à ses libéralités ; Basile fut attaqué par toutes les erreurs extrêmes; Basile a tracé, par des conseils, un portrait idéal du moine où le tact, la grâce, la courtoisie sont recommandés, et, — Newman s'en réjouit, — le moine, tel que le comprend Basile, est un véritable « gentleman » . Il doit savoir causer, interroger et répondre, écarter l'indiscrétion, ne pas afficher le désir de se produire ou de s'étaler complaisamment, mesurer ses paroles et son silence, éviter de s'approprier la science des autres en la démarquant, nommer ceux desquels il la tient, quand il lui arrive de les citer, ne parler ni trop haut ni trop bas, se montrer aimable et courtois, cultiver la douceur dans l'admonition,

mettre de côté toute âpreté de manières et toute rudesse de ton.

Basile devint évêque de Césarée ; Grégoire était prêtre. Un nuage passa sur cette radieuse amitié. Les deux saints en souffrirent, car il doit être dur pour les saints de souffrir par les saints, et plus tard Newman, au sujet de Manning, put se rappeler que saint Basile et saint Grégoire dont il avait été l'historien, ne s'étaient pas toujours compris. Si profonde avait été la blessure au cœur de Grégoire que, même après la mort de Basile, la cicatrice était encore douloureuse. Il attribuait pourtant au sentiment du devoir la conduite qu'avait tenue son ami, et, de même que le cardinal Manning prononça l'oraison funèbre du cardinal Newman, ce fut saint Grégoire qui prononça l'éloge commémoratif de saint Basile, et Grégoire apparaissait transformé au point de faire dire à Newman que l'esprit de Basile était en lui.

Saint Antoine succède à saint Grégoire de Nazianze dans cette série de portraits du ive siècle. Son histoire est étrange et belle. Il s'enfuit au désert et des hommes l'y suivent. Il a des luttes mystérieuses contre des puissances inconnues, un coin du voile de l'Invisible se soulève à ses yeux : « Il est au ciel et sur la terre plus de choses que

notre philosophie n'en a rêvées. » Newman, à ce propos, cite Shakespeare.

Antoine, l'habitant du désert, celui qui a vieilli dans la solitude, n'est point un sauvage inculte et hideux; c'est un vieil homme de manières douces et polies et d'une extraordinaire beauté d'aspect ; de hautes et suaves paroles s'épanouissent sur ses lèvres, à la façon des fleurs, et, s'il manque de lettres, il rachète, même au point de vue humain, cette apparente infériorité par la qualité de son jugement et la santé de son esprit. Il est « gentlemanlike », affirme Newman. Le puissant anachorète révèle par son attitude l'ordre, l'harmonie et la pureté de son âme. « Etre gentlemanlike », Newman goûtait cette qualité au point de la signaler chez les Pères de l'Eglise et chez les glorieux ascètes; elle lui appartenait sans doute, et, dans son individualité, prenait une signification exquise. Les grands solitaires ont une sorte de distinction supérieure et magnifique; ceux qui se sont séparés des vains tracas et des basses ambitions pour vaquer aux sérieuses études et aux nobles pensées reflétant Dieu portent autour d'eux leur atmosphère surhumaine, en eux le cachet de leur élévation. Rien n'est, en somme, visé que le haïssable moi dont parle Pascal. Les solitaires

l'ont enchaîné ou submergé. Quand il disparait, l'homme devient presque un rire divin. Certain art de la menue politesse sociale et sociable consiste à masquer et à déguiser ce moi. Mais, s'il est submergé dans l'inondation de grâce et de charité qu'épanche largement la source de vie intérieure, on subira profondément le charme de son absence, et son vide sera comblé par les riches sympathies et les alï'ections généreuses.

Autres aspects du ive siècle : Conversion d'Augustin, Augustin et les Vandales, Demetrias.

À la première page de la Conversion iï Augustin se place une admirable analyse psychologique : l'état d'un grand esprit sans religion, état de douleur et d'anarchie, nous explique Newman, et, suivant son regard, nous sommes éblouis par les abîmes intérieurs dans lesquels il le plonge; plus les facultés sont puissantes, plus fort doit être le pouvoir qui les gouverne. Et Newman compare certains êtres à ces villes ou ces provinces d'Orient où le gouvernement est nul, mais où tout marche à peu près sans embarras ni collision par la force de l'habitude invétérée. Que serait-il devenu, lui, privé de la passion de vérité, de la soif d'absolu qui dirigea sa vie entière?

Aucune intelligence ne fut plus richement pourvue de facultés exceptionnelles, aucune n'eut

plus de raffinements, plus de sensibilités, plus de délicatesses, plus de nuances, plus de subtilités. Une telle nature livrée à elle-même se serait éparpillée comme un collier précieux dont les perles trop nombreuses auraient rompu le fil trop mince. L'amour de la vérité fut une cause d'unification. L'histoire de Demetrias nous présente une forme spéciale du ive siècle, grâce suprême de ce monde qui allait mourir, fleur exquise dont un souffle de christianisme avait favorisé l'éclosion sur cet arbre d'une civilisation vieillie, au pied attaqué par la maladie mortelle : cette fleur est la culture à la fois patricienne et chrétienne d'une intelligence féminine. On connaît le génie et l'érudition dune sainte Paule, les graves méditations des correspondantes de saint Jérôme. On sait que sainte Monique avait un mot à dire, et souvent le mot décisif, dans les hautes discussions philosophiques qui s'établissaient autour d'elle. Le christianisme naissant attribuait une importance nouvelle à l'intelligence de la femme. Il perfectionnait cet instrument qui allait devenir un instrument de conquête et d'apostolat avec les Glotilde et les Radegonde, floraisons léguées par l'automne du vieux monde au printemps du nouveau — comme si c'était par excellence la mission des femmes, celle

qu'avait devinée Antigone, alors que les hommes s'occupent à écrire ou à effacer des lois : de garder le culte des lois que l'homme n'a pas faites, mais pour lesquelles il est fait.

Demetrias était une jeune fille, une toute jeune fille, qui vivait sous la double égide d'une mère et d'une aïeule. Elle avait connu Rome envahie par les Barbares. Les trois patriciennes s'étaient réfugiées en Afrique. A l'aïeule Faltonia Proba, saint Augustin adressait une longue et belle épître sur la prière. Demetrias, ayant atteint l'âge d'une femme, résolut de se consacrer à Dieu. Augustin et Alype avaient été les instruments inconscients de cette détermination prise de plein gré. La nouvelle se répandit dans tout le monde chrétien, et ce monde, désolé par les invasions des Barbares, tressaillit joyeusement parce qu'une vierge offrait au Ciel sa liberté, sa jeunesse et sa fortune. Demetrias ne quitta pas pour cela sa famille. Saint Jérôme, de Bethléem, lui écrivit une lettre enthousiaste et pleine de conseils en lui recommandant l'étude de l'Ecriture Sainte. Proba, Juliana et Demetrias retournèrent à Rome, et l'hérétique Pelage composa pour les deux dernières une sorte de traité qui valut à Juliana, mère de Demetrias, les remontrances d'Augustin

et d'Alype. Malgré les menaces de ruine qui planaient sur une civilisation alourdie par ses richesses, anémiée par ses raffinements, malgré le heurt sinistre du flot des Barbares contre tous les rivages et toutes les murailles de l'Empire romain, ces grands évêqueset ces grands docteurs, quand ils sentaient trembler la cité des hommes, n'en exultaient que plus, s'ils voyaient s'affermir le règne de Dieu dans une âme de jeune fille, et n'en tremblaient pas moins, quand un souffle passait sur le] cristal de cette âme unique. — château intérieur et cité de Dieu. Demetrias pourrait s'attribuer ses trésors spirituels, au lieu de s'en servir pour glorifier le Maître : voilà pourquoi les vagues de la Méditerranée et les routes du vieux monde portent une ardente missive de saint Augustin.

Demetrias survécut sans doute à Faltonia Proba et à Juliana. Plus tard, un traité sur l'humilité lui fut adressé par saint Prosper ou saint Léon. Elle assista au sac de Rome par Genséric, et, pour réparer les dommages causés aux églises par les Barbares, d'après l'avis de saint Léon, elle construisit une basilique sur ses propres domaines, aux environs de la ville.

Nous ne savons pas grand'chose de cette âme virginale sur laquelle veillèrent si jalousement

d'illustres et saintes amitiés, mais nous songeons que la hauteur des montagnes nous fait deviner les reflets du lac et que les étangs s'influencent de la couleur des forêts! Un vœu de jeune fille s'élançait de l'écroulement d'un monde et retombait peut-être en grâce dans le cœur d'une princesse, aux deux extrémités du ve siècle, de Demetrias à Glotilde, alors que des gouffres se creusaient pour recevoir les fondations du monde nouveau! Quelque chose de subtil et d'ailé passa peut-être de l'une à l'autre, et ce fut quelque chose de divin, car cela ne retomba pas sur la terre sans avoir traversé le cœur de Dieu.

"Newman nous raconte ensuite l'histoire de saint Martin des Gaules. Les Dernières années de saint Chrysostome sont dues à la plume catholique de Newman. Quelques pages charmantes en forment l'introduction, on croirait y deviner une sorte de grâce printanière éclose peut-être sous la douceur du souffle oratorien. Une clarté d'Italie a traversé les brumes d'Angleterre; Newman ose sourire et s'abandonner ; ce reflet d'Italie tombant sur les prairies anglaises a produit dans l'ordre purement esthétique un Ruskin, un Dante- Gabriel Rossetti, un Addington Symonds, un Walter Pater, une Miss Mary Robinson; dans

Tordre religieux, intellectuel et moral, il a permis à Newman de laisser librement s'épanouir les floraisons les plus riches et les plus délicates de sa nature complexe et nuancée. Avec saint Martin nous avons quitté le jeune pasteur anglican à l'âme anxieuse et au pur génie; en abordant saint Chry sos tome, nous rencontrons le glorieux Oratorien dont l'àme anxieuse s'est apaisée et dont le pur génie semble avoir plus de rayons. Newman est assez sûr de s'oublier pour oser parler de luimême. Cette courte introduction est un petit traité qui pourrait s'intituler : « De la façon d'écrire la vie des saints. » Ce qui l'intéresse, c'est la vie réelle, cachée, humaine ou l'intérieur. Pour Newman, la vie réelle est donc la vie du dedans; à travers les faits journaliers, il cherche, suivant son expression, « l'idée de l'unité morale ». « Quand un saint converse avec moi, je suis conscient d'un principe actif de pensée, d'un caractère individuel se répandant sur différents sujets qu'il discute et différentes transactions auxquelles il se mêle. Aucune notice ne peut atteindre cela, si ingénieusement élaborée qu'elle soit, si libre de tout effort ou de toute étude, si scrupuleusement fidèle, si bien garantie par la véracité de ses auteurs. Pourquoi l'art ne peut-il rivaliser avec le

lis ou avec la rose ? Parce que le coloris des fleurs se développe et se fond par la force d'un principe intérieur, tandis que, d'autre part, les lumières et les ombres du peintre sont habilement posées du dehors. Un verre grossissant montrera la différence. )>

Il y a des saints qui ont écrit, des saints qui ont parlé; souvent une lettre, un mot nous en dira plus long sur leur état d'âme que les longues dissertations des biographes. Saint Philippe de Néri eut de ces jolis mots vivants et spontanés comme les tons de la rose ; on cite telle phrase de sainte Claire qui fait songer à la splendeur ardente et immaculée du lis. Newman a recours à la correspondance de saint Jean Chrysostome. Ce saint fut évoque d'Antioche et de Constantinople. On nous le dépeint, « une âme brillante et enjouée, un cœur sensitive, un tempérament ouvert aux émotions et aux impulsions; tout cela élevé, raffiné, transformé par la touche du ciel; gagnant des disciples, enchaînant les affections par sa douceur, sa franchise et son oubli de soimême», Il ne faut pas demander si sa fameuse éloquence était attique ou asiatique ; elle était « naturelle », dit Newman et, par contre, humaine. Saint Chrysostome fut populaire, saint

Ghrysostome eut des amis « ardents, passionnés, compatissants, indignés, angoissés ». Saint Ghrysostome vivait en eux. Et Newman nous raconte les douleurs de la séparation, les péripéties du voyage, les souffrances de l'exil, l'âpreté de la persécution. Le cœur du saint gardait toute sa faculté de tendresse ; il écrivait à ses filles spirituelles Olympias et Théodora, à ses amis Garterius, Evethius, Pœanius, et, comme le dit gracieusement Newman, « il oubliait ses ennemis dans la pensée de ses amis ». Il faut voir avec quelle douceur le saint vieillard, parmi les fatigues et les afflictions, ménageait la sensibilité d'Olympias. Chaque événement enveloppait pour lui la volonté de Dieu: «Gloire à Dieu ! répétaitil à chaeun de ces événements, en manière d'accueil. » Ses ennemis désiraient sa mort; mais la santé de Chrysostome résistait aux intempéries, et le sourire de Chrysostome résistait aux brutalités. Il instruisait de pauvres enfants et adressait à ses amis des lignes ensoleillées. On ordonna son transfert à Pityus. Alors le voyage fut terrible. Au bout de trois mois, on atteignit Comana, et le martyr du lieu, le saint évêque Basiliscus, apparut à l'exilé, disant : « Courage, mon frère ! demain nous serons ensemble ! » Le len-

demain, saint Jean Chrysostome pria ses gardes de demeurer quelques heures à Gomana. Les gardes refusèrent; ils durent revenir sur leurs pas, tant l'évoque proscrit éta i malade. Celui-ci demanda des vêtements blancs , il fit don de ses habits de voyage à ceux qui l'entouraient, puis il se disposa saintement à mourir. Il accueillit la mort par ses paroles accoutumées : « Gloire à Dieu! Amen ! » Elle était comme sa vie l'enveloppe de la volonté de Dieu. Les yeux du saint se fermèrent et ses pieds se ieposèrent « qui avaient été si beaux dans leur course », ajoute le vieux biographe, alors qu'ils portaient le salut au pécheur.

De l'exil il expédiait à Olympias, en lui conseillant de le lire, un traiié dont le titre était cette noble maxime : « Sois f dèle à toi-même, et personne ne te nuira. »

Théodoret et saint Benoît occupent à leur tour le pinceau de Newman. Le deuxième volume des Historical Sketches est clos par les Écoles bénédictines, et le troisième s'ouvre par le petit chefd'œuvre intitulé : Rise and progress of universities. Naissance et progrès des universités.

Dans l'introduction, Newman annonce qu'il se propose de mettre sur le papier certaines de ses pensées. «Qu'est-ce qu'une université?» de-

manda-t-il. La réponse à cette question lui sera fournie par l'ancienne désignation des universités : '< Studium générale », c'est-à-dire « école d'études universelles ». Sans aucun doute les livres sont un instrument d'étude ; chaque matin les presses en répandent des milliers à travers le monde; la fécondité de l'imprimerie est fabuleuse ; Newman, qui, vraisemblablement, a sympathisé avec le vieux duc de Comme il vous plaira, nous concède que nous avons des sermons dans les cailloux et des livres dans les ruisseaux courants, bien qu'il ne l'entende pas tout à fait au sens shakespearien. Mais la lettre écrite ne suffit pas toujours; les jeunes artistes vont sur place étudier les grands maîtres de Florence et de Rome ; nous aussi, nous devons quelquefois consulter l'homme vivant, écouter la voix vivante. C'est le spectacle et l'atmosphère d'une certaine société qui créent le gentleman.

La science elle-même ne se contente pas de l'expérience solitaire faite dans un cabinet de savant, elle veut l'échange et la discussion des idées. L'enseignement religieux comprend une tradition orale. Partout est nécessitée la voix vivante, la présence agissante, la contenance expressive. La Vérité, esprit subtil, invisible, sans forme et

multiforme, est versée dans l'esprit de l'étudiant par les yeux, les oreilles, à travers les imaginations, les affections, la raison. Elle n'y est scellée que par la répétition, l'interrogation, la correction, l'explication, par la progression et le recours au premier principe, par tous ces moyens qui sont impliqués dans le mot « catéchiser». Ce qu'on appelait Disciplina Arcani ; enveloppe le même système. Les doctrines les plus sacrées de la Révélation n'étaient pas confiées aux livres, mais laissées à la tradition successive. « Les enseignements concernant la Sainte Trinité etl'Eucharistie semblent avoir été ainsi transmis pendant des siècles ; et quand, à la longue, ils furent réduits à l'écriture, ils ont rempli beaucoup de folios, sans pourtant être épuisés. » Qu'est-ce qu'une Université? Dans la pensée de Newman, c'est un concours de lumières attirant les étudiants de tous les points du globe. Un millier d'écoles y apportent leur contribution. « C'est un lieu qui conquiert l'admiration des jeunes gens par sa célébrité, enflamme l'affection des hommes d'âge moyen par sa beauté, attache la fidélité des vieillards par ses souvenirs. » Où placera-t-on cette Université? Newman traite du site d'une Université. Ce chapitre lui fournit une de ses plus belles, de ses plus exquises et de ses plus artis-

tiques inspirations. La grâce oratorienne a décidément submergé la rigueur calviniste et le scrupule anglican. Athènes est le premier type d'université qui s'offre à sa pensée. Non loin des flots azurés, sous un ciel dont le soleil, selon l'expression de Nevvman, est moins feu que lumière1, parmi les nobles portiques de marbre, se dressent les bosquets d'oliviers plantés par Gimon et les bois sauvages dont la grâce attique a discipliné les forces, bois et bosquets embellis de fontaines. Les arts et la philosophie asiatiques, les traditions du mystérieux Orient, viennent atterrir à ces rivages, portés par toutes les vagues, entraînés par tous les courants, poussés par tous les souffles. La nature et l'art font beaucoup pour Athènes, l'art encore plus que la nature. Sous un azur moins souriant, presque toujours voilé de nuages et cendré de brumes, Nevvman évoque la grande Université de Paris et les prés fleuris des bords de la Seine où s'ébattent les joyeux étudiants, ces prés mentionnés, songe-t-il, par le docte Alcuin en des vers composés pour chanter ses adieux, et qui donnèrent leur nom à la fameuse abbaye de Saint-Germain-des-Prés. L'Uni-

Page 1