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Newman, Développement, p

semble-t-il, frémi sur ces mots. Après avoir déduit les dogmes de leur principe comme les branches se déduisent du tronc et les rameaux des branches, Nevvman envisage l'unité du catholicisme, reconnaissant dans la communion romaine de nos jours « la représentante de l'Eglise médiévale et, dans l'Eglise médiévale, l'héritière légitime de l'Eglise de Nicée. » Tous les partis concéderont, selon lui, que la communion romaine est celle qui se rapproche le plus de l'Eglise des Pères.

La plupart des hommes affirment la théorie de la gravitation sans l'avoir expérimentée par euxmêmes et parce qu'elle est généralement admise. Eschyle est illustré par Sophocle en certains points de linguistique, et Thucydide par Aristophane pour certaines questions d'histoire. Saint Thomas interprète saint Anselme. En ce qui concerne l'Ecriture, l'événement accomplissant une prédiction sert également à en préciser le sens. Butler remarque qu'une prophétie est apte à recevoir un second accomplissement. L'interprétation d'un texte peut être littérale, exacte et suffisante, et ne pas embrasser tout le contenu de la signification du même texte; autre chose est le contexte, ainsi que les règles de la grammaire; autre chose le consentement catholique. Et, tandis qu'un critique s'appuiera sur cet argument que le texte sacré n'a pas besoin de signifier plus que la lettre, ceux qui adoptent une vue plus profonde maintiendront,

comme Butler au sujet des prophéties, que rien ne nous autorise à limiter la portée de mots qui ne sont pas humains mais divins.

Un raisonnement parallèle nous sert à comprendre l'histoire antécédente d'une doctrine par le développement qui est la conséquence de cette histoire. En établissant sa méthode, Newman avait commencé par poser ainsi la question: « Certaines doctrines viennent à nous, prétendant être apostoliques et se montrant en possession d'une antiquité si haute que, bien qu'il ne nous soit possible d'assigner à la date de leur établissement formel que le ive, le ve, le vme ou le xme siècle, elles peuvent en substance, et, selon ce qui nous-apparaît, être contemporaines des apôtres, et se trouver soit exprimées, soit impliquées dans les textes des Ecritures. » Il ajoute que chacune est considérée comme un legs de l'âge précédent.

Nous sommes donc induits à interpréter les antécédents par les conséquences claires, immédiates, tangibles et reconnues. Un dogme ne se définira que sous la pression ou la menace d'une hérésie, mais il n'en aura pas moins existé pendant des siècles avant que sonne l'heure de sa définition; il n'en aura pas moins agi sur la multitude des âmes ; il avait déjà sa place marquée dans l'ensemble

des doctrines. Or ces doctrines forment une religion intégrale ; les évidences séparées qui les soutiennent font partie d'un tout. Une collection de faibles évidences équivaut à une forte évidence. Un argument solide donne une valeur à des arguments secondaires qui seraient faibles en euxmêmes. Newman illustre sa pensée par quelques exemples.

Ainsi l'Evangile de saint Matthieu sera reçu comme ancien dans le cas où quelque partie étant reconnue telle, il est démontré que cette partie dépend réellement du tout. On admettra que saint Augustin n'a pas ignoré la version italique des Ecritures s'il la cite une ou deux fois. Ces deux exemples sont choisis parmi plusieurs autres.

Newman, avec sa lucidité merveilleuse, marque ensuite les différences inhérentes à la méthode des recherches physiques et à la méthode des recherches historiques, philosophiques, éthiques, corrigeant Bacon par Niebuhr et ne prétendant pas que Bacon ait visé d'autres investigations que celles des sciences physiques et naturelles. Ensuite il passe en revue, chez des auteurs célèbres appartenant à l'antiquité du paganisme ou du christianisme, certaines omissions capables d'étonner leurs lecteurs. Ainsi la Bible a ses omissions inexpliquées.

Aucune école religieuse ne trouve à la surface des textes la justification de tous ses usages. D'un côté, les sens et l'expérience; de l'autre, — dans tout ce qui a trait à la vie humaine, — la présomption vérifiée par les exemples, sont les instruments qui nous fournissent ordinairement des preuves. Newman, en quelques lignes, montre comment chaque point du dogme se définit au moment opportun, de façonà rappeler cet arbre merveilleux de l'Apocalypse dont chaque fruit mûrit au temps voulu. La Réforme s'est insurgée contre la Messe et contre la vertu sacramentelle de l'Unité ecclésiastique. Depuis cette époque, on a découvertcertaines épîtres de saint Ignace et vérifié les liturgies primitives; aussi la plupart ont-ils dû renoncer à la controverse. « La bonne fortune qui survint à ces doctrines, ajoute Newman, peut survenir à d'autres, et, bien que cela ne soit pas encore arrivé, le fait qui s'est produit pour les unes compense en quelque sorte l'obscurité dans laquelle l'histoire primitive des autres est encore enveloppée. »

Newman examine ensuite différentes questions : le canon du Nouveau-Testament, le péché originel, le baptême des enfants en bas âge, la Communion sous une seule des deux espèces, l'Incarnation de Notre-Seigneur, la dignité de sa

bienheureuse Mère et de tous les saints, les questions de discipline, — ainsi, la Communion sous une seule espèce, — et les questions de dogme, telle l'Incarnation. Il justifie les enseignements et les usages de l'Eglise.

Dans une des pages les plus belles et les plus lumineuses du livre, il montre comment, en réponse à la controverse arienne, saint Athanase exalta magnifiquement les privilèges de l'humanité transfigurée par l'Incarnation du Verbe et par la participation des hommes aux gloires et aux splendeurs du Christ. « La sanctification, ou plutôt la déification de la nature humaine est un point important de la théologie de saint Athanase. En s'élevant, le Christ élève avec lui les hommes à la droite de sa puissance. Ils deviennent participants à sa vie, formant un seul corps avec sa chair, fils de Dieu, rois immortels, dieux. Il est en eux parce qu'il est dans la nature humaine, et il leur communique cette nature déifiée parce qu'elle est devenue sienne, afin qu'elle puisse les déifier. Il est en eux par la présence de son Esprit, et en eux on le voit. Ils participent aux titres d'honneur qui lui appartiennent en propre1 ». Newman cite

1. Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, par le Cardinal Newman.

le beau passage de saint Àthanase. La dignité de la Vierge et des Saints, la suprématie papale sont les questions abordées ensuite. Passant au premier de ces deux points, il cite plusieurs fragments, plusieurs expressions tirées de l'Ecriture et des Pères ; le mot Theotocos, familier aux chrétiens des temps primitifs, en usage chez Origène, Eusèbe, saint Alexandre, saint Athanase, saint Ambroise, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse et saint Nil. D'autres Pères ont salué Marie semper Virgo. Et les premiers siècles égrènent à ses pieds leurs litanies ferventes dans le plus suave et le plus poétique des murmures. Saint Augustin répond à saint Epiphane, et saint Ambroise précède saint Augustin. Saint Jérôme, saint Maxime, saint Proclus, saint Fulgence, saint Pierre Chrysologue jettent sous ses pas quelque fleur d'oraison, d'où s'exhale le parfum des âmes, quelque perle de poésie où s'est condensée la vénération des âges, comme dans la perle le rêve des Océans. C'est un chœur auguste entre tous, la voix des Docteurs et des Saints.

En ce qui concerne la suprématie papale, Nevvman traite de son développement historique et logique. « Une doctrine n'est définie que lorsqu'elle est attaquée», déclare-il. L'Ecriture lui fournit des textes mystérieux que la papauté réclame comme ayant leur réalisation en elle-même, paroles de Jésus à Pierre, qui « sont non seulement des préceptes, mais des prophéties et des promesses, promesses destinées à être tenues par Celui qui les fit, prophéties devant être acomplies selon l'utilité du moment et interprétées par l'événement même, c'est-à-dire par l'histoire du ive et du ve siècle, bien qu'elles eussent reçu un accomplissement partiel dans la période antérieure et qu'elles attendissent un plus noble développement du moyen âge ».

Accomplissement partiel dans la période antérieure. Celle-ci présente de faibles témoignages, si l'on envisage chacun isolément, mais si l'on regarde

leur nombre, leur variété, leur convergence, on devra constater qu'ils forment, dans l'ensemble, tout un corps de preuves. Saint Clément, au nom de l'Eglise romaine, s'adresse, à la fin du ier siècle, aux Corinthiens dépourvus d'évêques. Saint Ignace d'Antioche salue l'Eglise romaine comme la première en dignité, saint Polycarpe de Smyrne a recours à l'Eglise de Rome pour trancher la question de Pâques ; tantôt c'est l'hérétique Marcion, excommunié dans le Pont, tantôt les Montanistes de Phrygie qui en appellent à Rome; Praxeas d'Asie, ayant fait de même, y obtient un succès momentané; saint Victor, évêque de Rome, menace d'excommunier les églises asiatiques ; saint Irénée parle de Rome « l'église la plus grande, la plus ancienne, la plus illustre, fondée par Pierre et Paul », et considère sa tradition comme devant prévaloir sur celle des autres Eglises... Et les témoignages se suivent, serrés, pressants, comme les arguments d'un plaidoyer en faveur du Saint- Siège. Les anciens hérétiques confessent euxmêmes sa prédominance. « C'était une loi sacerdotale, dit Sozomène, de déclarer invalide ce qui s'était conclu contre la volonté de l'évêque des Romains. » Newman cite également le langage des Papes revendiquant, dès les premiers siècles,

les lourdes et glorieuses responsabilités de la succession de Pierre. Ainsi, saint Damase, en 382, écrivant aux évêques orientaux, les appelle ses fils; il nous est impossible d'énumérer tous ces exemples.

Newman démontre ensuite ce qui différencie du progrès des corruptions la marche d'un développement authentique. L'objet en voie de développement est caractérisé par la préservation du type, la continuité des principes, la faculté d'assimilation, la suite logique, l'anticipation de l'avenir chronique (quand une idée est influenticlle et effective, écrit Newman, elle est assurée de se développer selon sa propre nature, etc.), la conservation du passé, la vigueur. Il applique ces sept notions au développement de la doctrine chrétienne dans l'histoire ecclésiastique, étudiant l'église à travers les siècles, relevant les similitudes entre les opinions répandues sur les chrétiens primitifs et sur les catholiques de nos jours, signalant le concert des hérétiques contre la vérité, faisant œuvre d'historien en même temps que de philosophe et reconnaissant dans les événements l'application des idées générales qu'il a si brillamment construites et déduites. L'étude de ce développement lui fournit l'occasion d'approfondir encore le dogme du pur-

gatoire et de dissiper certains malentendus sur la dévotion dont la Vierge Marie reçoit les hommages. Quod u bique, quod semper, quod ab omnibus creditum est, avait dit saint Vincent de Lérins, dans une phrase célèbre, en parlant de la règle de critère applicable à la doctrine catholique, et Newman avait longuement réfléchi sur ces mots, mais il avait vu le môme Père, réunissant déjà le principe de tradition et le principe d'évolution, traiter de profectu religionis in Ecclesia, c'està-dire enseigner que les formes du dogme ont une croissance comparable à celles de l'organisme vivant et, comme celles-ci, maintiennent l'identité du premier type. Au commencement et à la fin de l'ouvrage, Newman a cité saint Vincent de Lérins. S'il fut un hardi penseur, il ne se montra donc pas un novateur dangereux1, et, après les années de retraite écoulées à Littlemore, il quitta la solitude, ayant abjuré l'anglicanisme, apparaissant désormais au monde sous les traits d'un catholique et tenant son livre à la main, ce livre de

1 . Sa soumission constante au Saint-Siège garantissait d'ailleurs contre tout péril les audaces naturelles de sa pensée. C'est ainsi qu'en 1884, étudiant, dans un article sur V Inspiration de V Ecriture Sainte, certaines questions sur lesquelles l'encyclique de Léon XII [ Providentissimus Deus n'avait pas encore jeté sa clarté, il concluait en subordonnant ses opinions, sans aucunes réserves, au jugement du Saint-Siège.

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philosophie et d'histoire, où transparaît comme dans YApologia la beauté d'une âme, ce livre qui a la grandeur des témoignages réclamés par Pascal : son auteur soutînt tout autant que les témoins qui se font égorger.

Plus tard, à vingt-cinq ans de distance, Newman terminait son livre purement philosophique. The grammar of assent ou Grammaire de l'assentiment, livre au titre étrange, et qui complète en quelque sorte l'étude entreprise par Y Essai sur le développement, car à cette histoire extérieure du dogme il ajoute l'histoire intérieure de l'acceptation de ce même dogme par une conscience humaine. Newman étudie dans leurs profondeurs les lois mystérieuses qui lui faisaient dire : « Sous quelle terrible forme de gouvernement est l'esprit humain par sa constitution même! » rappelant une fois de plus Pascal : « Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même ! Que deviendriez-vous donc, ô homme, qui cherchez quelle est votre véritable condition par votre raison naturelle... Apprenez que l'homme passe infiniment l'homme. » Il y a toute une vaste philosophie dans ces petites

phrases. « Pour moi, écrivait sainte Thérèse, je ne trouve rien à quoi l'on puisse comparer la beauté ravissante et la capacité prodigieuse d'une âme. Non, quelque vive que soit la pénétration de nos esprits, ils ne peuvent parvenir à s'en former une idée parfaite. » Ainsi parlent tous ceux pour qui le monde invisible existe.

Newman pénètre résolument dans la voie de ces recherches qui le conduit à l'étude minutieuse du système le plus délicat. Il distingue trois actes par lesquels l'esprit entre en contact avec une proposition : le doute, l'inférence et l'assentiment. Une question exprime le doute, une conclusion, l'inférence, une assertion, l'assentiment. Ici les nuances sont subtiles et les analyses aiguës, chaque philosophe est à peu près obligé de se créer son propre langage, et nous nous servirons des mots de Newman en les accompagnant de la définition qu'il leur donne : « Par exemple, dit-il, douter, c'est ne pas voir si l'on est en droit d'affirmer que le libre échange soit ou non un bienfait ; inférer, c'est professer, en s'appuyant sur des raisons suffisantes, que le libre échange peut, doit ou devrait être un bienfait; donner son assentiment à la proposition, c'est déclarer que le libre échange est un bienfait... Appréhender une propo-

sition, c'est imposer un saûs aux termes dont elle est constituée... En certaines propositions, parfois l'un ou l'autre, parfois l'un et l'autre des deux termes, sont des noms communs, représentant ce qui est abstrait, général et dépourvu d'existence individuelle; ex. : l'homme est un animal, des hommes sont savants ; l'apôtre est une création du christianisme ; il est humain de faillir et divin de pardonner, etc. » Newman les appelle des propositions notionnel/es, et notionnelle également lui apparaît l'appréhensioD, grâce à laquelle nous les inférons et nous leur donnons notre assentiment. Il est d'autres propositions constituées par des noms particuliers et dont les termes s'appliquent à des choses qui nous sont extérieures, à des unités, à des individualités déterminées. Ex. : Philippe était le père d'Alexandre, la terre tourne autour du soleil, les apôtres ont d'abord prêché parmi les Juifs, etc. Ces propositions sont appelées réelles, et réelle leur appréhension. M. Ollé-Laprune, suivant la méthode de Newman et traitant des genres de certitudes qui correspondent à ces genres de propositions, les classe en certitudes abstraites et certitudes réelles.

Newman observe finement que la même proposition sera, soit abstraite ou notionnelle, soit réelle,

selon l'homme à qui elle s'adressera; un détail historique, géographique, demeure pour quelqu'un une simple et froide notion intellectuelle; quelque autre, par une expérience, par des souvenirs, aura la faculté de le réaliser, de le faire vivre. Ailleurs un enfant entendant énoncer une vérité d'ordre général la saisira comme dépendant de la seule circonstance particulière où il lui fut permis de l'expérimenter, de même que Virgile énonce à la fois une notion et un fait, en appliquant le Varium et mutahile semper femina, qu'il considère comme une vérité générale, au cas individuel et déterminé de Didon. Des deux modes d'appréhension, le réel est celui qui a le plus de force, de chaleur et de vie.

Quand nous inférons, nous considérons la proposition relativement à d'autres propositions ; quand nous donnons notre assentiment, nous la considérons par elle-même et dans sa valeur intrinsèque. Le sens doit nous en être connu en quelque degré ; autrement, notre acte serait une assertion, et non un assentiment, car l'assentiment qui peut être envisagé comme une assertion de l'esprit est plus qu'une simple assertion, parce qu'il doit être accompagné d'une certaine appréhension de ce qui fait l'objet de cette assertion.

Parfois c'est l'attribut de la proposition que nous appréhendons d'abord, et nous appréhendons ensuite le sujet en tant que cet attribut le définit; d'autres fois cependant, un assentiment indirect est donné à une proposition, sans que soient compris le sujet ni l'attribut. L'enfant, par exemple, ne peut apporter que son assertion à telle notion de botanique enseignée d'après un dictionnaire, mais il est possible que son assentiment soit obtenu par l'idée que cettte même notion est vraie. Ainsi, dit Newman en l'un de ses plus exquis passages éclos comme une fleur de poésie dans le chemin ardu que nous avons à parcourir (telles ces anémones qui fleurissent la pierre des montagnes au pays de Judée), ainsi, dit Newman, une mère apprend à son enfant quelques vers de Shakespeare dont l'enfant lui demande la signification. « Elle pourra lui répondre qu'il est trop jeune pour le comprendre, mais que ces vers ont une signification admirable, comme il le saura lui-môme un jour, et lui, sur la foi de cette parole, donnera son assentiment non pas aux vers qu'il récite, mais à ce fait qu'ils sont beaux, bons et vrais. »

Et l'enfant n'imaginerait pas qu'on fût tenté de risquer sa vie pour servir une vérité abstraite, un

fait de connaissance générale, mais il serait prêt à l'exposer au danger pour défendre la véracité de sa mère.

L'appréhension, dit Newman, est simplement l'acceptation intelligente d'une idée ou d'un fait énoncés par une proposition. L'appréhension est réelle ou abstraite (notionnelle). C'est par l'appréhension réelle que se constituent notre expérience et nos informations à l'égard du concret. Notre mémoire leur sert de reliquaire. Elle interviendra même dans des cas où elle semblerait hors de cause. Si quelqu'un raconte devant moi qu'un incendie vient d'éclater à Londres, je me rappellerai un incendie dont je fus jadis témoin; une autre personne se fera une représentation différente de la mienne, selon ses propres souvenirs. Par cette mémoire nous atteignons à l'appréhension de certaines choses, de certains objets dont nous ne pourrons avoir l'expérience directe. Il y a des noms généraux qui équivalent à des noms particuliers dans la bouche de certaines personnes. Souvent les représentations évoquées par ces noms sont diverses comme les individus qui les forment ; elles peuvent nous tromper, mais elles peuvent aussi nous aider. « Il arrive à la longue que les propositions réelles se dessèchent en quelque

sorte et deviennent des propositions abstraites. » « Tendre aux appréhensions abstraites, c'est le signe d'un esprit tout en largeur et en superficie; tendre aux appréhension réelles, c'est la marque d'un esprit profond, mais étroit. »

Newman s'étend alors sur l'étude détaillée -de l'assentiment abstrait et de l'assentiment réel. La fonction normale de l'inférence, ce serait plutôt d'appréhender les propositions en tant que notions ou abstractions; la fonction normale de l'assentiment, ce serait de les appréhender en tant que réalités. Il va sans dire que cette distinction ne peut être absolue, mais, quand les inférences s'exercent sur des objets concrets, elles inclinent à devenir des conjectures ou des pressentiments sans aucune force logique, et, quand les assentiments s'exercent sur des abstractions, ils inclinent à devenir de simples assertions sans aucune prise personnelle de la part de ceux qui les ont formulés. Il considère sous cinq aspects différents l'assentiment abstrait ou notionnel.

1° Il est des assentiments si faibles, si superficiels, qu'ils ne sont guère plus que des assertions. Certains se fondent sur l'autorité d'autrui ; certains nous sont imposés par une inférence. Newman les classe sous le titre de profession. Il

se demande à cet endroit si un mystère peut réclamer de nous autre chose qu'une assertion et déclare que, selon lui, un mystère a la possibilité d'obtenir notre assentiment. « Un mystère est une proposition impliquant des notions incompatibles les unes avec les autres, ou une définition de l'Inconcevable. Nous l'appréhendons en quelque sorte en reconnaissant qu'il y a là un mystère; des mots qui créeraient un non-sens ne sauraient constituer ce mystère. » La dernière démarche de la raison, c'est de connaître qu'il y a une infinité de choses qui le surpassent, disait Pascal, elle n'est que faible si elle ne va jusqu'à connaître cela... Elle ne se soumettrait jamais si elle ne jugeait qu'il y a des occasions où elle doit se soumettre. — Le dernier terme de la compréhension humaine, explique M. Fouillée, est de comprendre la nécessité de l'Incompréhensible. » N'avons-nous pas rencontré des êtres simples et religieux qui nous semblaient valoir plus par le sentiment qu'ils avaient de l'Inconnaissable que d'autres par toute leur science du connu ?

2° Sous le nom de créance, Newman comprend cette sorte d'assentiment que nous donnons à des opinions, à des faits, qui se présentent constamment à nous sans qu'il y ait effort de notre part,

et que nous tenons habituellement comme admis, obtenant ainsi une fondation pour nos propres pensées et un moyen de communication entre nous et le prochain. Ils font l'éducation, l'ornement, le bagage de notre esprit. Nous leur devons en grande partie notre moralité, notre politique, notre code social, notre art de vivre.

3° L'opinion a plus de rapports, selon Newman, avec la créance qu'avec l'inférence. Cependant, tandis que la créance est l'assentiment implicite donné à la vérité d'une proposition, l'opinion est l'assentiment explicite donné à la probabilité de cette même proposition. De plus l'opinion est un acte réflexe. Considérons-nous une chose comme admise, nous lui donnons notre créance ; nous mettons-nous à réfléchir sur cette créance, nous nous formons une opinion. L'opinion se fonde sur un assentiment notionnel, car l'attribut de la proposition sur laquelle elle s'exerce est l'épithète abstraite de « probable ».

4° Par le terme présomption, Newman désigne un assentiment donné aux premiers principes, et par les premiers principes il entend les propositions qui forment le point de départ de tous nos raisonnements sur n'importe quel sujet. En énumérant les différentes présomptions de notre

esprit, Newman s'attache à l'idée de causalité : « Une loi n'est pas une cause, elle est un fait, dit-il, mais quand nous arrivons à examiner cette question de cause (ici un point de contact bien fugitif, il est vrai, avec Schopenhauer), nous n'avons l'expérience d'aucune cause, si ce n'est la volonté. Je dois observer que, de même qu'une cause implique une volonté, l'ordre implique une intention. Le pouvoir qui maintient les lois générales de la nature aussi énergiques dans Sirius que sur la terre, et sur la terre des périodes primitives que sur la terre au xixe siècle, doit être Esprit et rien autre, Esprit au moins aussi large, aussi persistant dans son action vivante, que les âges innombrables et les espaces incommensurables de l'Univers. » Ainsi Newman saisit par le sommet cette immense échelle au bas de laquelle Pascal avait placé l'homme sachant qu'il meurt.

5° Newman entend par le mot spéculation une vision mentale, UDe vue intérieure, une contemplation, des opérations de l'esprit et de leurs résultats, opposés à l'expérience, à l'expérimentation.

Dans l'assentiment notionnel, l'esprit envisage ses propres créations; dans l'assentiment réel, il se dirige vers les choses représentées par des images que l'impression de ces mêmes choses a laissées à l'imagination. L'assentiment notionnel peut se transformer en assentiment réel. Combien de grandes vérités flottent à la surface de la société et ne la pénètrent réellement qu'un jour sous l'action des circonstances. Les passages des poètes célèbres, semblant à l'adolescent des lieux-communs de rhétorique, reviennent à la mémoire de l'homme mûr avec un charme accru de toutes les mélancolies et de toutes les expériences de sa propre vie. Ah! comme Nevvman en a parlé là, de ces passages et de ces poètes! C'est encore une fleur à cueillir sur le chemin, fleur toute parfumée de la plus délicate des émotions humaines, toute fraîche, toute vivante, sous une goutte de rosée

qui peut-être est une larme du cœur. Il les évoque, ces matins de l'Ionie et ces soirs de la Sabine dont les siècles n'ont pas fané la beauté distillant son essence en des vers immortels, et les mots pathétiques de Virgile où l'on croit entendre la nature elle-même gémir sur la douleur inquiète de ses enfants et chanter leur invincible espérance. Et la même transformation a lieu dans la sphère plus haute des vérités religieuses : « Seigneur, dit Job après ses épreuves, autrefois mon oreille vous avait entendu, maintenant mon œil vous voit. » Les assentiments notionnels ont plus de rapport avec la commune nature humaine; les assentiments réels mettant en jeu l'individualité de chacun ont un caractère plus exclusivement personnel. Ni l'intellect ni la pure imagination ne conduisent directement à l'action, mais les images représentant les choses concrètes influent sur nos sentiments, sur nos affections, sur nos passions, de sorte qu'elles stimulent notre pouvoir d'agir.

Ceci étant posé, un dogme est une proposition; il représente soit une notion, soit un fait; l'assentiment sera donc notionnel ou réel, religieux dans le second cas et théologique dans le premier. Personne, en cette vie, n'a vu Dieu. Pourtant il est possible de donner un assentiment réel à

l'existence de Dieu. Par quel moyen? Par la présence, la vie, l'action, — mystérieuses en nous, — de la conscience. La conscience ne repose pas sur soi-même ; nous sentons vaguement qu'elle touche à quelque chose au delà; nous discernons confusément que ses jugements ont une sanction plus haute. En outre, elle a ce don qui n'appartiendrait pas à une froide abstraction de soulever nos émotions les plus profondes et les plus vives. « C'est une voix ou l'écho d'une voix, impérative et rigoureuse, comme aucune autre intimation ne le fut jamais dans toute l'histoire de notre expérience1. » Si nous donnons ici un souvenir à Kant, nous sommes bien vite entraînés par Newman. L'enfant qui ne peut expliquer ou définir le mot Dieu montre par ses actes qu'il possède en lui ce qui vibre, s'émeut, répond à ce mot. Et, dans le cours d'une vie humaine, la vivante image de Dieu que porte une àme est susceptible de s'étendre, de s'approfondir, de se compléter. Ainsi donc la proposition : il est un Dieu présent et personnel, sera considérée comme une vérité théologique et comme une réalité religieuse. Si elle est appréhendée afin de prouver, d'analyser, de com-

1. Newman, Grammaire de l'assentiment, chap. v : « De la croyance en un seul Dieu ».

parer, on agit avec elle comme avec une notion; si elle est appréhendée pour une fin de dévotion, elle est l'image d'un fait. Ainsi subsistent, sans se nuire réciproquement, mais au contraire en s'entr'aidant mutuellement, et le symbole dogmatique et la religion sentimentale. Newman développe cette idée dans une des belles pages du livre. Etudiant le mode d'assentiment que nous avons la faculté de donner au mystère de la sainte Trinité, Newman nous montre la possibilité d'une action réelle s'exerçant sur des termes tels que ceux-ci : Père, Fils, Esprit, Un, qui sont concrets et propres à imprimer en nous des images. Pour parler strictement, le dogme de la sainte Trinité, considéré dans son ensemble et comme un mystère, n'est pas l'objet formel d'une appréhension et d'un assentiment réels, car nous n'avons aucune représentation analogue ni dans notre imagination ni dans notre expérience; chacune des propositions séparées qui le constituent peut cependant donner naissance à de telles appréhensions et à de tels assentiments1. Newman célèbre magnifiquement le Credo de saint Athanase, qui évoque le mystère dans une gloire; il démontre que, même si l'ensemble

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