Grammar of assent, p
d'intuition et de démonstration, et que, dans les choses concrètes, l'assentiment comprend plusieurs degrés, selon la force ou la faiblesse des évidences, c'est-à-dire des raisons sur lesquelles reposent les propositions. Il participerait de la nature de l'inférence, et l'inférence étant conditionnelle, il le serait également. « Les arguments abstraits sont toujours dangereux, dit Newman, je préfère m'éclairer par les faits... Tl est beaucoup de vérités concrètes que personne ne peut démontrer, mais que tout le monde accepte sans condition. Locke lui-même ne peut rester fidèle à la logique de son école; iladmetlesdegrésd'assentiment varianUivec les degrés de probabilité, et il avoue que parfois « ces probabilités arrivent si près de la certitude que nous ne formulons aucun doute, qu'elles gouvernent nos pensées aussi absolument et exercent une influence aussi plénière sur nos actes que la démonstration la plus évidente. Notre croyance ainsi fondée vajusqu'à l'assurance. «Assurance — ou certitude, ajoute Newman. Nous voilà donc en face d'un assentiment absolu. Non, continue Newman, l'assentiment n'est pas une simple répétition, un simple écho de l'inférence. Combien d'assentiments périssent en nous dont nous avons depuis longtemps oublié les raisons! Combien d'autres
ne sont jamais, ou sont tardivement donnés, bien que nous ayons déjà perçu les raisons qui peuvent leur servir de base ! Combien d'autres encore s'éteignent en nous, quoique leurs raisons fondamentales demeurent présentes à notre esprit ! Qu'il existe des assentiments à la plausibilité, à la probabilité, à l'incertitude d'une proposition, ce ne sont pas des assentiments variés donnés à une inférence, mais c'est un assentiment donné à des inférences variées.
Ainsi l'assentiment est toujours l'assentiment; cependant, quand il suit un divin message et est vivifié par une grâce divine, il y a une adhésion transcendante de l'esprit, adhésion intellectuelle et morale, et une sécurité supérieure aux lois ordinaires de la pensée qui seules ont une place dans cette discussion.
Nous venons d'étudier l'assentiment simple, c'est-à-dire une forme d'assentiment primitive et spontanée. Ce que Newman appelle l'assentiment complexe est un assentiment réfléchi. 11 est bien des cas où nous donnons notre assentiment, sans nous dire précisément que nous le donnons, et sans analyser les raisons qui nous engagent à le donner. La certitude est la perception d'une vérité accompagnée de la perception que c'est une vérité,
ou la conscience de le savoir, comme l'exprimerait cette phrase : « Je sais que je sais » ou « je sais que je sais que je sais » ou simplement « je sais ». L'esprit se repose dans une certitude. Les philosophes discourent sur le plaisir que procure la connaissance. Le doute n'en procure-t-il pas? Ce fragment est trop beau pour que nous ne tentions pas de le traduire : « Non, si le doute signifie simplement l'ignorance, l'incertitude, l'indécision sans espoir, mais il est une sorte de grave acquiescement dans une certaine ignorance, dans la conscience de notre impuissance à résoudre de vastes et urgentes questions, et cela implique une satisfaction particulière. Après de hautes aspirations, des essais renouvelés, un travail incessant, après de longues recherches, après l'espoir, l'effort, la fatigue, l'insuccès, alternant et recommençant péniblement, c'est un immense soulagement pour l'esprit épuisé de pouvoir dire : « Enfin je sais que je ne sais rien sur rien », tandis qu'il se maintient dans une attitude de pensée n'ayant aucune promesse de permanence, car elle n'est pas conforme à la nature. Ici la satisfaction ne consiste pas à ne pas savoir, mais à savoir qu'il n'y a rien à savoir. C'est un acte positif d'assentiment, une conviction en faveur de ce qui, dans
le cas actuel, n'est pas la vérité. Un assentiment et une fausse certitude sont causes de cette tranquillité de l'esprit. L'ignorance demeure un mal comme elle le fut toujours, mais quelque chose de la paix qui accompagne la certitude s'obtient du fait qu'on connaît le pire et qu'on a réconcilié l'esprit avec l'idée de le supporter. »
L'homme qui avait écrit ces lignes était capable de comprendre tous les problèmes intellectuels et d'analyser tous les états d'âme; il était resté noblement et merveilleusement humain; il devait être cru lorsqu'il annonçait à ses amis qu'il avait vu paraître une lumière à l'horizon, alors qu'il veillait sur les hauteurs de son âme pour interroger l'Infini.
Dans le langage courant, ces deux termes, assentiment et certitude, se confondent. Newman circonscrit à l'assentiment réfléchi la signification de ce mot : certitude. Des multitudes d'êtres vivent ici-bas en donnant uniquement à leur religion un assentiment simple. Et cela peut leur suffire pour devenir des saints et des martyrs. Newman fait cette concession à l'usage d'accepter ici le mot certitude en le modifiant par les épithôtes de « matérielle » et d' « interprétative » .
La certitude réfléchie, intellectuelle, celle qui
naît après l'analyse et l'épreuve, est sérieusement armée pour la défense de la vérité, mais elle a moins de fraîcheur, elle paraît moins vivante que la certitude matérielle. La certitude a, de plus que l'assentiment, un caractère d'immutabilité. C'est pourquoi la religion demande, avec un assentiment, une certitude, ou du moins un assentiment convertible en certitude.
L'objet de la certitude est la vérité, la vérité ne peut changer ; l'esprit humain est fait pour la vérité et se repose dans la vérité comme il n'est pas susceptible de se reposer dans l'erreur. L'indéfectibilité entre donc dans l'idée même de la certitude, et, selon la règle générale, la certitude ne trompe pas. Rares sont les égarements de ce que l'on a pris pour une certitude et quand nous avons acquis une fausse certitude, notre erreur provient de ce qu'elle est fausse, et non pas de ce qu'elle est une certitude. Dans la majorité des cas, ne remplaçons-nous pas une fausse certitude par une vraie, et la vraie certitude est-elle moins une certitude parce que nous nous sommes trouvés en faute une première fois! Si l'on nous objecte qu'en matière de religion, par exemple, ceux qui sont le plus certains de leur foi sont quelquefois les mômes qui la perdent un jour et embrassent
de nouvelles croyances dont ils deviennent aussi certains qu'ils le furent des anciennes, en répondant nous ferons remarquer que l'assentiment et la certitude se rapportent à des propositions entendues une par une, quoique nous puissions donner notre assentiment à plusieurs propositions, c'est-à-dire donner en une fois plusieurs assentiments. Or une religion n'est pas une proposition; elle exige toute une série d'assentiments, variés, simples, complexes, réels, notionnels, actes de profession, de créance, d'opinion, de spéculation. En des pages très curieuses, très originales, très fines et très ingénieuses, Newman nous montre que les changements de croyances ou les conversions sont souvent l'œuvre d'une certitude fondamentale à laquelle on a toujours adhéré, mais qui elle-même accomplit en vous son travail mystérieux. « Il est donc concevable qu'un homme aille du paganisme au catholicisme, à travers le mahométisme, le judaïsme, l'unitarianisme, le protestantisme et l'anglicanisme, sans jamais perdre une seule certitude, mais en accumulant continuellement des vérités qui réclament de lui et forment dans son intelligence des certitudes nouvelles et nouvelles. » Newman n'appelle pas « certitudes » des imaginations sans réalité et des
préjugés sans fondement auxquels il arrive qu'on renonce un jour.
L'objet de l'assentiment est donc une vérité, dit Newman, et l'objet de l'inférence une vérisimili tnde. Il nous prouve que l'inférence est essentiellement conditionnelle et nous démontre comment on passe de l'inférence conditionnelle à l'assentiment inconditionnel. « Raisonner, dit-il, c'est acquérir des vérités nouvelles par le moyen de vérités déjà connues. » Comme souvent celui qui parle fait de la prose sans le savoir, celui qui pense fait de la logique inconsciente. De même que, par le moyen de certains signes, l'algèbre nous donne la clef de l'inconnu, la logique, dans la rigueur de ses propositions et de ses syllogismes, se sert d'une représentation symbolique représentée par des mots, mais des mots séparés de ce qui leur sert d'atmosphère, privés de ce qui constitue leur histoire et leur poésie, diminués, réduits, vidés de tout le réel et de toute la vie, des mots qui ne sont plus que les ombres et les fantômes d'eux-mêmes. Ils deviennent des abstractions, des généralisations, de pures notions, et sur eux l'inférence s'exerce avec toute sa virtuosité. Ils ont une valeur intellectuelle, ils n'ont plus de valeur propre; s'ils intéressent notre raison, ils
demeurent sans prise sur notre imagination et nos sentiments. N'étant plus que des symboles et ne correspondant plus à la réalité, ils laissent échapper de toutes parts la vie immense, puissante et multiforme, infiniment variée, infiniment nuancée. La logique trace une sorte de carte des opérations de notre esprit ; elle dessine les lignes de la pensée, mais pour faire la preuve vivante dans des matières concrètes, nous avons besoin d'un organon plus subtil, plus souple et plus délicat. Ainsi l'inférence devient une sorte de symbole de l'assentiment; comme telle, elle a quelque influence sur l'action ; mais, envisagée à sa place dans l'argumentation verbale, elle ne fournit pas à Fasssentiment une base adéquate à luimême. Voilà pour l'inférence formelle.
L'inférence que Newman appelle informelle, parce qu'elle ne peut revêtir, telles quelles, les formes logiques du raisonnement, s'exerce sur une accumulation de probabilités indépendantes les unes des autres, surgissant de la nature des choses et des circonstances de chaque cas particulier ; probabilités trop variées, trop subtiles, trop nombreuses, pour être converties ou même convertibles en syllogisme. Cette méthode ne renverse pas la forme logique de l'inférence, mais elle la transporte dans les réalités
de la vie, enposant comme prémisses la substance de cette masse de probabilités. Ainsi la certitude résulte parfois d'arguments qui, en toute rigueur logique, ne seraient que des probabilités. Par exemple, nous sommes complètement sûrs que la Grande-Bretagne est une île, bien que personne ne nous l'ait démontré par des syllogismes ; nous sommes également sûrs que les œuvres des classiques latins n'appartiennent pas aux moines du xme siècle.
Ainsi la preuve vivante et concrète formée par un ensemble doit être interprétée dans cet ensemble. Une multitude de faits, pris séparément, apparaissent entièrement naturels, et, réunis, doivent provenir d'une source supérieure à la nature. Il est des cas où l'évidence, sans constituer une preuve scientifique, est cependant suffisante pour déterminer l'assentiment et la certitude : telle est la doctrine de Locke et de la plupart des hommes. Pascal accumule des faits pour prouver la vérité de la religion chrétienne. «La vérité de notre religion, dit Butler, comme la vérité des choses concrètes, doit être appréciée par l'entière évidence prise dans l'ensemble. » A propos d'un écrivain discutant l'origine d'un livre : « Les raisons de sa conviction, écrit Newman, sont trop
délicates, trop subtiles ; elles sont en quelque sorte invisibles ; invisibles, excepté pour ceux à qui les circonstances ont donné une perception intellectuelle de ce qui reste caché au grand nombre. » Dans les lignes qui précèdent, le nom de Pascal s'est trouvé plusieurs fois sous notre plume, comme il a dû se trouver dans la pensée de ceux qui les parcouraient. Il y revient ici ; nous ne pouvons taire cette citation extraite du morceau intitulé : De la différence entre F esprit de finesse et l'esprit de géométrie. «... Dans les choses de finesse, les principes ne se laissent pas ainsi manier. On les voit à peine, on les sent plutôt qu'on ne les voit ; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes ; ce sont des choses tellement délicates et si nombreuses qu'il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir et juger droit et juste, selon ce sentiment, sans pouvoir le plus souvent le démontrer par ordre comme en géométrie ; parce qu'on n'en possède pas ainsi les principes, et que ce serait une chose infinie que de l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard... » En somme, journellement, nos raisonnements s'exercent sur des choses concrètes, et il arrive que les inférences se dissimulent ainsi que les antécédents. L'esprit
agit comme par une sorte de divination. Cette faculté est souvent développée chez les gens incultes et chez les hommes de génie, chez ceux qui se passent d'une discipline mentale, et chez ceux qui la dépassent. Il semble qu'elle atteigne son but sans l'intermédiaire d'aucun raisonnement. Son domaine varie, selon les individus. Tel était Napoléon en matière de stratégie, un artiste le sera dans la province de son art; une humble religieuse aura la perception spontanée de ce qui est conforme à la vérité sur le terrain de la doctrine révélée. Voilà ce que Newman entend par cette désignation : Yinférence naturelle. Il cite une phrase d'Aristote sur la confiance que nous devons avoir, même en dehors de toute démonstration, dans les hommes expérimentés, âgés, parce que, « ayant l'œil de l'expérience, ils voient le principe des choses ».
Une branche du jugement est cet Illative sensé de Newman, le « sens de la conclusion », celui qui contrôle les raisonnements de l'esprit; qui a, dans toute sa perfection, le pouvoir de juger et de conclure, et qui va joindre dans les régions philosophiques l'esprit de finesse de Pascal et le phronèsis d'Aristote. Aucun traité n'en exprimera les règles. Ce qui s'écrit est trop vague,
trop négatif et ne paraît jamais si clair, Newman le fait observer, que lorsqu'on n'a pas besoin d'y recourir. Cette faculté a son siège dans un esprit vivant, individuel, qui lui sert de loi, de maître et de juge. Elle mûrit dans la pratique et l'expérience. La loi publique, la loi d'Etat est inflexible; cette règle mentale a toute l'élasticité suffisante pour s'appliquer à chaque cas particulier, pour varier selon chacun de ces cas, et pourtant, — remarquons-le en passant, — c'est elle qui se rapproche le plus de l'éternel et de l'absolu; c'est elle qui dirige Antigone; c'est elle qui représente la véritable équité. « Dans l'esprit de finesse, les principes sont dans l'usage commun, déclare Pascal, et devant les yeux de tout le monde... Il n'est question que d'avoir bonne vue, mais il faut l'avoir bonne, caries principes sont si déliés... » Elle prolonge la logique un peu courte et brutale du langage « par la logique plus subtile et plus élastique de la pensée». Elle peut agir suides éléments erronés, mais elle a souvent de secrets et impérieux triomphes et demeure invincible à toute une argumentation. Si nous voulons prendre encore des mots de Pascal, elle sera parfois dans l'impuissance de prouver « une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme ».
Le Christianisme, ajoute Newman, ne renverse et ne contredit pas la nature , il la reconnaît et, si miraculeux qu'il soit, il y fait appel. Ainsi saint Paul, s'adressant aux Athéniens, leur parle du Dieu inconnu. C'est également notre nature qu'observe M. Maurice Blondel lorsqu'il affirme que « le progrès de notre volonté nous contraint à l'aveu de notre insuffisance, nous conduit au besoin senti d'un surcroît, surcroit humainement inaccessible, car il n'y a pas de continuité réelle entre le monde de la raison et celui de la foi », et c'est une grâce divine qui comble l'abîme. « Que la paix de ton règne vienne jusqu'à nous, car nous ne pouvons aller à elle, malgré notre intelligence ! » a dit Dante admirablement. « Newman, pour connaître la religion naturelle, s'adresse à la totalité de l'être humain, au lieu de circonscrire uniquement l'étroite province de la raison. « Deux excès contraires, avait dit Pascal : exclure la raison, n'admettre que la raison. » Ne pas la restreindre, ne pas exagérer son rôle. Pascal introduit dans la philosophie un élément qu'il appelle «le cœur».
Philosopher est donc une affaire de «cœur», selon Pascal, et de «toute l'âme», selon Platon, en un mot heureusement rappelé par M. Ollé- Laprune.
C'est une affaire de raison aussi, mais pas de raison exclusive. Newman n'interroge donc pas une religion artificielle que se forgerait le pur intellect ; il s'attache aux rites primitifs et populaires ; il abandonne ce qui découle dune expansion partielle de l'esprit, ce qui peut être un progrès, mais un progrès incomplet et, par contre, en même temps une rupture d'équilibre, en attendant que la révélation connue et acceptée transpose dans la lumière la totale harmonie d'un être humain, et qu'elle inonde ces intuitions obscures de clartés qui rejailliront jusqu'à la raison même. La raison n'a pas toujours besoin de comprendre les « raisons du cœur » pour accepter les bienfaits qu'elle en reçoit. Et, partout dans les intuitions universelles de la nature primitive, Newman reconnaît les idées de jugement, de sacrifice, d'expiation, de purification, de réparation, de satisfaction, de prière et d'offrande. Ainsi Newman se félicite de suivre le théologien Amort, qui dédia son ouvrage au grand pape Benoît XIV. Dans cet ouvrage était adopté l'argument de la plus grande probabilité. Newman préfère s'appuyer sur l'accumulation des probabilités variées. Un des effets les plus importants de la religion naturelle, déclare Newman, est qu'elle fait naître
le désir et l'attente d'une Révélation. C'est le «besoin senti d'un surcroît », selon M. Maurice Blondel, mais, d'elle-même, notre intelligence n'ira jamais jusqu'à cette Révélation. C'est la paix du règne divin qui descendra jusqu'à notre intelligence.
Quivi e la sapianza et la possanza Ch'apri la strada tra'l cielo e la terra Onde fu già si lunga disïanza1.
Ici sont la sagesse et la puissance qui ouvrent entre le ciel et la terre la voie dont on eut de si longs désirs !
Ceux qui dressaient un autel au Dieu inconnu devaient aspirer à connaître ce Dieu. La Révélation chrétienne comprend les idées que nous énumérions tout à l'heure, mais elle remplace par des clartés splendides les lueurs vagues qui filtraient à travers la conscience : le Verbe est cette lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde! « Le christianisme seul», écrit Maine de Biran, « embrasse tout l'homme ; il ne dissimule aucun des côtés de sa nature et tire parti de sa misère et de sa faiblesse pour le conduire à sa fin, en lui montrant tout le besoin qu'il a d'un secours plus élevé. »