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Apologia pro vita sua, par John-Henry, cardinal Newman

« Palmer ne devint jamais réellement un homme d'Oxford », déclare VApologia. L'occasion de ce groupement avait été la suppression de dix évèchés irlandais, et le but était de maintenir les droits de l'Eglise en face du libéralisme menaçant. Maintenir les droits de l'Eglise, c'est le programme sur lequel toutle monde s'accordait. Keble,NewmanetFroude, comprenant que le principe du libre examen est un dissolvant puissant, voulaient aller plus loin et reconstituer une tradition, soigner la liturgie et faire respecter le P rayer Book, affirmer un dogme et répandre la doctrine de la Succession apostolique. Dès le mois de septembre, Newman inaugura le mouvement tractarien par la publication du premier tract; ces tracts étaient des écrits destinés à porter les principes qu'on voulait sauver et propager, destinés également à secouer l'apathie religieuse. Ils se multiplièrent. En même temps, on faisait circuler une adresse à l'archevêque, et l'on agitait un vague projet d'association qui rencontrait des opposants parmi les auteurs ouïes approbateurs des tracts. Malgré cela, l'établissement d'associations locales fut inséré dans le programme. L'âme des tracts, c'était Newman luimême. Et déjà, tandis qu'il se jetait dans la lutte, les coups commençaient à tomber sur son cœur.

Ce fut d'abord la missive de son ami Rickards, missive à laquelle il fît l'admirable réponse que l'on connaît, mais que l'on ne saurait trop citer : « Vos lettres sont toujours bienvenues, et ne songez pas qu'une d'elles le soit moins si elle apporte un reproche. Les coups d'un ami sont fidèles, et, sûrement, je puis avoir la certitude de les mériter en beaucoup de manières. Quant à nos actes présents, nous sommes lancés, et, avec la grâce de Dieu, nous irons en avant, à travers le bon et le mauvais renom, à travers les bévues réelles et supposées. Nous ressemblons à des hommes escaladant un rocher, qui déchirent leurs habits et leur chair, qui glissent çà et là, et qui progressent cependant (Ainsi soit-il!) et qui ne prennent pas souci d'être critiqués par les spectateurs, pourvu que leur cause gagne ce qu'ils perdent. Nous sommes lancés et nous ne défaillerons pas. Telle est notre position. Nous ne sommes liés par aucune issociation, nous ne sommes responsables devant [ui que ce soit, sinon Dieu et son Eglise; nous ne nous confions à personne, nous portons le blâme, nous accomplissons l'œuvre. J'ai la conviction de parler sincèrement en disant que je veux bien être accusé d'aller trop loin si je pousse un peu sur le chemin la cause de la vérité.

« Sûrement, c'est l'ardeur qui aiguillonnne toute entreprise, et l'ardeur est toujours imprudente, portée à l'exagération. Je ne dis pas cela pour excuser de tels défauts, ni parce que je suis conscient de les avoir moi-même ; je veux donner une consolation et une explication à ceux qui m'aiment et s'attristent de certains de mes actes. Qu'il soit ainsi : il est bien de tomber si Ton renverse un adversaire. Et je ne puis souhaiter à personne un sort plus heureux que d'être soi-même infortuné et de faire avancer une cause triomphante.

« Telle soit la part de ceux que j'aime, de vivre dans le cœur d'un ou deux à chaque génération successive, ou d'être complètement oubliés, tandis qu'ils auront aidé à la marche en avant de la vérité. »

Dans ces lignes circule comme un souffle de flamme, un parfum d'holocauste sanglant mais joyeux. On trouve plus loin : « Souffrir est une faiblesse que j'espère surmonter. Il fut un temps où cela m'aurait peiné de savoir la plus grande partie d'Oxford contre moi. Ce temps est passé, je crois, mais je souffre quand je suis critiqué par des amis. Ne supposez pas que je sois jamais infatué d'éloges. Je n'entends jamais parler que de

mes fautes : cela est bon pour moi, mais quelquefois je suis prêt à me désespérer, et je me retiens difficilement à mon œuvre. » La sensibilité de Newman se trahit toujours plus qu'elle ne se divulgue; elle ressemble à cette goutte mystérieuse emprisonnée dans un morceau de cristal et que d'anciennes légendes disent ôtre une larme du Christ. Le cristal qui la contient l'empêche de s'évaporer. Mais, parfois, comme dans cette lettre à Rickards, on sent trembler la larme sacrée dans cette âme de cristal où elle ne se répand pas ! Avec Whately, le ton est autre. 11 était archevêque protestant de Dublin. Newman demeurait vicaire de Sainte-Marie d'Oxford. Le supérieur avait, le premier, cherché quelque explication. Newman répondit avec une rigoureuse franchise ; il ne dissimula pas ses griefs : « J'ai pleine confiance, ajouta-t-il, que, bien que vous puissiez regretter mon jugement, vous m'accorderez non seulement de l'honnêteté, mais un sentiment plus profond quand j'expose ainsi ce jugement à vos yeux. » Et Whately ne connut jamais cette phrase douloureuse de Newman : « On ne sait pas ce que fut mon angoisse lorsque je dus croiser froidement Whately dans la rue. » Newman avait toujours la faiblesse de soutfrir, et la larme tremblait dans son étui de cristal. On se rappelle

un mélancolique et délicieux passage de YApologia : « Bénédiction des amis qui vinrent à ma porte, sans être demandés, sans être espérés! Ils sont venus, ils sont partis. Ils vinrent à ma grande joie, ils partirent à mon grand chagrin. Celui qui fît le don le reprit. » Quand, à la fin de sa vie, le cardinal Newman, en écrivant ce livre, jetait un regard sur la route parcourue, l'ombre des amitiés passées se levait au bord du chemin, et son âme leur restait fidèle.

Entre la lettre à Rickards (novembre 1833) et la lettre à Whately (octobre 1834), se place un épisode (juillet 1834) qui mérite d'être retenu. C'est une violente controverse soulevée au sujet d'un mariage. Il s'agissait, pour l'Eglise anglicane, de donner sa sanction à l'union d'un de ses enfants avec une dissidente non baptisée. Newman refusa d'agir dans cette circonstance au nom de son Eglise. Il prévoyait qu'il déchaînerait la tempête, mais il tint bon. Quand il luttait pour la stabilité du dogme, il ne songeait pas qu'il pût fléchir. Comme le Prométhée symbolique, il avait le droit de s'écrier : « J'ai osé ! » Les clameurs du monde n'éveilleraient aucun écho dans les profondeurs de sa conscience, et l'intime harmonie ne serait pas atteinte. Dieu permet, aux heures d'héroïsme, que

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le cœur humain, s'il ne se trouble pas, se déchire et saigne quelque peu. Newman avait un cœur inébranlable, mais prompt à saigner : c'est là sa gloire et c'est ici son charme.

<( Jusqu'à la dernière heure, écrit-il à sa mère, je me suis senti un homme contre une multitude. Personne, en apparence, pour m'encourager, et tant défigures sombres, détournées, que, si, depuis ma jeunesse, je n'avais été stylé à retomber sur moi-même, j'aurais été à bout de mon cœur. Je me suis assis vingt minutes avec Mrs Small (la vieille institutrice de Littlemore) en guise de consolation. »

11 avait alors trente-trois ans. Il était un des plus purs et des plus beaux génies de son siècle. Sa seule présence, a-t-on dit, infiltrait dans l'atmosphère je ne sais quelle influence d'héroïsme. Sa parole pénétrait les âmes. On se sentait grandir auprès de lui. Comme historien, comme philosophe, comme poète, il brillait au premier rang. Il était, de plus, exquisement musicien. Tous les dons ornaient cette riche nature. La gloire le cherchait et voulait le conquérir. Mais il avait écrit : « Nous propageons la vérité par le sacrifice de nous-mêmes. » Il s'était sacrifié. C'est pourquoi, sur le territoire de Littlemore, John-Henry Newman, ayant, malgré l'énergie de son cœur délicat

et tendre, soif d'une sympathie humaine, en était réduit à chercher pour quelques minutes la compagnie d'une vieille institutrice de village. Il s'était sacrifié comme le grain de blé qui meurt à luimême pour donner naissance à l'abondante moisson, et c'était le secret de son action sur les âmes, de cette action si puissante qu'à Oxford toute une génération de penseurs et d'étudiants en fut exaltée et soulevée. On l'a bien dit : une seule âme qui s'élève soulève le monde.

Il souffrit encore sans doute à cette déclaration d'un haut dignitaire de l'Eglise anglicane concédant que lui, Newman, avait raison au point de vue ecclésiastique et théologique, mais que l'Etat, en donnant leur fonction aux ministres du culte, attendait d'eux qu'ils bénissent de tels mariages : ils devaient donc rendre les services sur lesquels l'Etat comptait. De telles considérations ne pouvaient sembler à Newman qu'étrangement douloureuses. Je gage qu'il tâcha de fermer les oreilles aux clameurs du dehors, et que, réfugié dans sa conscience parmi les livres qu'il aimait, il s'assit à sa table de travail avec l'intention d'être heu- \ reux, suivant sa propre expression, plus touchante qu'une plainte, car elle recèle tout un poème de sensibilité blessée et refoulée.

Il eut pourtant d'autres consolations que sa visite à Mrs Small : l'approbation d'esprits hauts et largement doués (Pusey et Keble ; Froude se soignait à la Barbade); ces marques de sympathie, auxquelles il avait renoncé, lui firent goûter l'ineffable douceur des choses que Dieu nous rend après que tout lui fut donné ; tout s'infmise de ce qui passe à travers la flamme du sacrifice! La dissidente voulut être baptisée quelques mois après le début de la controverse; sa sœur prit le même parti non sans avoir suivi pendant toute une année les conférences de Newman : elles avaient senti l'une et l'autre une force mystérieuse dans cette implacable résistance.

Cette habitude qu'il avait de retomber sur son propre cœur indique une longue expérience des froissements et des déceptions.

Le mouvement d'Oxford continuait; il paraissait de nouveaux tracts; en 1833, Pusey en avait consacré un au jeûne ; en 1835, il en donna sur le baptême un autre qui fut grandement apprécié de Newman. Les tracts étaient habituellement sous le couvert de l'anonymat. Pusey, le premier, désira signer son œuvre de ses initiales. Il y avait pourtant quelque chose d'assez touchant dans la coutume établie, et l'on comprendra toujours

l'admirable lettre de Pascal qui loue l'absence d'un nom humain entre une vérité divine et l'âme qui l'a reçue, même par un intermédiaire humain. Il faut dire que, si Pusey revendiquait le droit de reconnaître publiquement ses tracts, c'est pour en accepter la responsabilité, et peut-être parce qu'il y avait un certain péril à le faire.

Froude se mourait, « ce beau et brillant Froude », comme disait une des sœurs de Newman. Il se refusait à croire aux défiances de Newman contre l'Eglise catholique romaine, et tous les deux étaient d'accord pour maintenir la notion du système sacramentel et le principe d'une hiérarchie ecclésiastique. Ils s'appuyaient sur les textes de l'Ecriture et sur certains écrits des Pères.

Parfois, un autre argument, purement suggestif, celui-ci, se présentait au cœur, sinon à l'esprit de Newman : c'était le souvenir d'une promenade à travers les terres de Sicile au cours de laquelle il était entré dans une église de village. On y célébrait le service du matin, — la messe, Newman sut cela plus tard, — parmi les chants d'une congrégation réunie. Et, dans les brumes de son Angleterre, il avait emporté le mystique parfum de prière de la petite paroisse ensoleillée ; peutêtre une âme simple y avait-elle prié Dieu pour

e jeune homme austère et pâle qu'elle avait eviné, sans doute, étranger à son peuple et à sa toi, et que l'Eglise devait compter un jour parmi es conquêtes les plus glorieuses. Quoi qu'il en oit, Newman se rappelait avec attendrissement a paroisse sicilienne. Et, quand il attaquait l'Eglise omaine, il éprouvait le sentiment d'un homme ui se croit obligé de porter témoignage contre on ami.

L'accusation de papisme n'était pas ménagée aux courageux « tractarians », et Newman se persuadait que l'avenir dissiperait toutes les équivoques. Les tracts étaient dévorés par de nombreux lecteurs appartenant à l'Angleterre religieuse, intellectuelle et pensante, et le Révérend John-Henry Newman composait un ouvrage sur Y Office prophétique de V Eglise considéré relativement au romanisme et. au protestantisme populaire. En juillet 1835, Froude lui racontait par lettre l'histoire d'une jeune fille très intelligente, — en proie, depuis des années, à une douloureuse maladie, — qui s'était mise à lire toute seule des sermons de Newman et avait salué je ne sais quel souffle printanier dans l'atmosphère de l'Eglise anglicane ; elle avait écrasé sous l'autorité de ces serinons les arguments d'un pasteur évangélique et s'intéressait ardemment à ceux qu'elle appelait les « hommes nouveaux ».

Vers l'automne, Newman alla passer quelque temps auprès de son ami. La santé de R. Hurrell Froude était plus défaillante que jamais. Ce fut le soir du 11 octobre 1835 que Newman prit congé de lui. Dans l'ombre de la chambre, le rayonnement du cœur illumina le pâle visage — comme un reflet de l'éternité. Newman le regarda pour la dernière fois sur la terre, puis il s'éloigna, conservant le souvenir de cette figure lumineuse dans les ténèbres du soir.

Il reprit sa vie d'Oxford; la jeunesse continuait à se presser autour de la chaire quand il devait parler. Credo in Newmannum, telle était la devise de plusieurs centaines déjeunes gens. J.-A. Froude, M' Gladstone nous ont laissé les témoignages écrits de cette influence, et, selon le premier, il y avait chez le docteur anglican, fellow d'Oriel et vicaire de Sainte-Marie, une force originale que nulle circonstance ne pouvait entraver ni déformer, mais qui maîtrisait les circonstances pour les modeler sous sa touche puissante. Newman était doux, affectueux, délicat, « le plus transparent des hommes ». — « Il était lui-môme tout ce qu'était sa poésie, et quelque chose au delà », dit encore J.-A. Froude. Cela rappelle le mot d'Emerson : v- 11 est des sentiments que notre âme transforme

en poésie ; il en est d'autres qui font de notre âme elle-même une poésie. » Parmi les derniers se range l'amour de la vérité, la soif de l'absolu. S'il savait communiquer aux intellectuels le sublime frisson de Pascal et donner aux âmes altérées la fraîcheur d'une céleste rosée, Newman avait le pouvoir de s'adresser simplement aux simples, car il aimait les humbles au cœur fervent, aux mains patientes.

Un des moments glorieux de sa prédication anglicane fut celui où, prêchant la Passion du Sauveur, il s'arrêta- soudain au milieu du récit. L'assistance, haletante, demeurait suspendue à ses lèvres d'où jaillissait l'eau vive de la parole évangélique. Pendant quelques secondes, chacun retint sa respiration. Puis, dans ce silence où l'on entend la vibration des âmes, il dit : « Maintenant, je vous prie de vous rappeler que Celui à qui ces choses furent faites était le Dieu Tout-Puissant. » Il y eut comme un choc électrique dans l'assemblée. Chacun croyait comprendre cette pensée pour la première fois, et beaucoup datèrent sans doute le commencement de leur vie intérieure de l'instant où Newman prononça cette phrase. Tel il était en chaire.

Dans ses relations privées il se montrait tendre,

affable, exquis, causant avec les jeunes gens, jouant au besoin avec les enfants. Tout héroïsme le touchait, et quand on lui demandait ce qu'il pensait d'un livre militaire dont il venait d'achever la lecture : « (le que j'en pense!... Gela vous fait brûler d'être soldat! » J.-A. Froude le comparait à Jules César. Xewnian fut un conquérant d'àmes, et si, comme h; déclare Léonard de Vinci, il n'est pas de plus haute seigneurie que celle de soimême, il n'est pas de conquête comparable en beauté à celle d'une âme humaine. Un autre témoin signale le degré auquel était monté le sentiment moral chez la jeunesse d'Oxford, sous l'influence de Newman. Celui-ci ne songeait pas à remarquer les copies, multipliées par ses admirateurs, de ses façons et de son costume: il ne fut averti de cel engouement qu'après bien des années; il avoua qu'au moment même il en aurait souffert, toute affectation lui étant pénible.

Dans le cadre harmonieux du vieil Oxford. Newman, assez pauvrement vêtu, passait grave et recueilli, les yeux lixés sur une vision d'au delà : on se poussait du coude en murmurant : « C'est Newman! » Il y avait une admiration mêlée de crainte, un respect mêlé de timidité. Pourtant on le savait bon et accueillant, celui que les plus

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grandes angoisses morales n'empêchaient pas de s'intéresser à la conversation d'un enfant ou d'un adolescent, mais il apparaissait un peu comme un mystère aux êtres qui ne connaissaient pas les ressources de son cœur, les trésors de son amitié. « C'est Newman! » Le chuchotement effleurait toutes les lèvres. Un instant auparavant, les jeunes gens riaient, causaient, plaisantaient, puis les rires cessaient, les voix tombaient d'ellesmêmes, et, dans le silence où son pas glissait sans bruit, la jfetite phrase courait, comme un frémissement: « C'est Newman ! » Sans doute plusieurs avaient cru voir passer leur propre conscience. Il est impossible de ne pas rapprocher le tableau que nous donne de cette vision le Principal Shairp, dans ses Études de poésie et de philosophie, de la description que nous fait M. Maeterlinck, d'après Saint-Simon, d'un personnage du « petit troupeau «traversant la foule de Versailles. « On a beau chuchoter le long de la route du sage qui disparaît; il a tracé sans le savoir, dans les erreurs et dans les vanités, un sillon qui s'effacera moins vite qu'on ne croit, car il reverdira à l'heure des larmes. »

Newman s'étonnait peut-être de sentir reposer sur lui le précieux et fragile édifice des affections

cl des admirations humaines; un jour, en une heure de crise, il exprima ainsi sa pensée : « Souvent, je ne puis réaliser qu'on m'aime, et, quand je le puis, je ne l'ose. » Ces natures nuancées ont des facultés inouïes de jouissance et de souffrance. Elles se créent des tortures où les autres ne soupçonneraient rien. Quand je le puis, je ne l'ose. Est-ce un écho de la voix de Pascal? «Je ne suis la fin de personne... quelque douceur que j'eusse à consentir au* mensonge... » Le P. Faber, appartenant encore à l'anglicanisme, avait trouvé la plus délicieuse solution au terrifiant problème. Surpris lui-même de la puissance qu'il avait d'attirer les affections, il alla simplement s'agenouiller pour offrir à Dieu cette puissance et l'exercer à son service. Les amitiés humaines reposent trop souvent sur l'intérêt, sur l'humeur du jour, le caprice du moment : il ferait reposer la sienne sur l'Eternité. Sans doute, elle n'y perdrait rien, elle serait même plus intense, car les saints, en donnant l'exemple de toutes les vertus, ont été les plus parfaits modèles d'amitié que l'on puisse présenter au monde. En l'année 1836, Newman, à travers la douleur, devait monter d'un degré dans la vérité.

La mort de R. Hurrell Froude lui fut annoncée par une lettre de- l'archidiacre Froude, Newman se trouvait frappé en plein cœur ; il écrivit à Bowden :

« Oriel Collège, 2 mars 1836.

« La matinée d'hier m'apporta la nouvelle de la mort de Froude, et, si je pouvais rassembler mes pensées en ce moment, je vous dirais quelque chose de lui, mais je le puis à peine. Il m'a été si cher que c'est un effort pour moi de réfléchir à mes propres pensées à son sujet. En considérant l'ensemble de ma vie, je ne pourrai jamais subir de perte plus grande, car il y avait entre lui et moi ce même lien de familiarité continuelle dont je goûtai la douceur avec vous-même, à l'époque où nous étions undergraduates, au point que de temps en temps je vous confondais l'un et l'autre, ne

l'appelant de son vrai nom, ne me souvenant de ce qui lui appartenait et de ce qui vous appartenait que par un travail de mémoire. J'aurais été si heureux de vousle faire connaître ! En réalité, vous l'avez vu, mais quand sa santé l'abandonnait et quand vous ne pouviez avoir aucune idée de lui. C'est un mystère que le rappel d'un être orné de dons si variés et si remarquables et de talents s'adaptant si bien à cette époque ! Pour le nombre et la puissance des facultés, je crois qu'ildépassait de beaucoup Keble lui-môme. Quant à moi, je ne puis exprimer ce que je lui dois en ce qui regarde les principes intellectuels de la religion et de la morale. Il est inutile de se laisser aller à parler de lui. Pourtant il a plu à Dieu de le prendre en usant de miséricorde à son endroit, mais en infligeant une très lourde épreuve à ceux qui l'approchaient. Cependant tout ce qui le concernait était si brillant et si beau qu'il sera toujours réconfortant de penser à lui! Je m'attriste en songeant que l'on ne peut retenir dans sa propre mémoire tout ce qu'on voudrait y conserver et que, les années succédant aux années, cette image deviendra plus pâle et plus pâle. » — « Puis-je commencer cette lettre sans penser à l'incomparable ami que nous avons perdu ? » écrivait Robert Wilberforce à

John-Henry Newman. La vie de Froude avait été courte ; il resta de lui quelques pages pieusement recueillies par ses intimes, sans parler d'un trésor de souvenirs pour le sanctuaire de la mémoire. « Tout ce qui le concernait était si brillant et si beau ! » (Test dans les âmes vivantes que demeurent en ce monde les reliques de notre vie mortelle.

Les voyageurs parcourant la mer ensoleillée que TEvangi-fè traversa pour aller de l'Orient à l'Occident cherchent en vain sur l'azur endiamanté des flots le sillage de la navigation apostolique, mais, s'ils rentrent un instant dans leur âme, ils y saisissent la trace lumineuse de tous les pas de Pierre, de Paul et de Jean. Et c'est surtout dans le monde moral que se vérifie le symbole, — vrai pourtant, — du mystérieux pied humain dont la marque, après de longs siècles d'ombre et de silence, fut retrouvée intacte sur le sol de l'intérieur d'une Pyramide; pas un souffle d'air n'y avait, depuis une succession d'âges, dérangé le moindre grain de sable ; dans l'esprit de l'homme, une trace anonyme survit quelquefois aux fastes des puissants empires.

Mrs Newman mourut au mois de mai de la même année, quelques semaines après avoir marié l'une de ses filles. Après le service funèbre,

Newman resta longtemps agenouillé devant l'autel. Il fallut que quelqu'un lui touchât l'épaule pour 1 ramener au sentiment de cette existence douloureuse. D'ailleurs, il pouvait trouver une goutte d'amertume au fond de son calice. Mrs Newman, dont la fine intelligence n'avait pas suivi son fils dans la voie des études, avait été plus d'une fois surprise et peut-être alarmée; mais elle avait cru que le brillant succès et la gloire croissante suffisaient pour faire oublier une note qui manquait au concert des éloges. Il n'en était rien. Une telle supposition devait blesser le cœur si délicatement filial de Newman. L'absence de cette note le peinait plus sans doute que la clameur des hostilités. Alors qu'il priait au pied de l'autel, il s'adressait aussi probablement à la chère âme invisible pour lui dire : « Maintenant vous savez... vous comprenez! » Et ce sera toujours une consolation pour les vivants de songer que Dieu communique aux morts de sa science qui sonde les âmes, et que, si l'on voit tout, on comprend tout!

Rose Bank, la maison de famille, fut désertée; Harriett Newman rejoignit à Derby sa sœur, M" John Mozley ; Newman, profondément atteint, ne laissa pas sombrer son être moral dans la douleur. Le travail lui fut un asile. N'ayant plus

sa mère ni l'ami de toutes ses pensées, il connaissait les souffrances de la solitude ; il se trouvait près du Ciel, au-delà des sympathies humaines, écrivit-il, à l'heure où Dieu se penchant sur les hommes ramène dans leurs cœurs l'ineffable présence de ceux qu'ils ont remis entre ses bras.

Newman aimait la société des invisibles : «Après tout cette vie est très courte; il vaut mieux poursuivre ce qui semble être la Volonté de Dieu que chercher sa propre consolation; j'apprends plus que jamais à vivre en présence des morts, c'est un gain que les nouvelles figures ne peuvent nous ôter. a

Plus tard il adressa ces paroles à Rogers, dont la sœur était mourante : « Sûrement Dieu ne séparerait pas de nous de tels êtres si ce n'était pour leur bien. » Puis celles-ci : « Plus nous vivons dans le monde invisible, plus nous sentons que l'entrée des amis dans ce monde invisible est un rapprochement, non une séparation; je ne pense réellement pas que ce soit imaginaire. Je pense que c'est concevable à la façon dont le départ de notre Sauveur le rapprocha — quoique invisiblement — en Esprit! »

« Je serai le vent qui soufflera dans les voiles de mon frère » (ce frère était officier de marine), disait

M"e Amélie de Vitrolles en sentant l'approche de la mort. Ne sachant rien les unes des autres, à travers les mers et les détroits, à travers les époques différentes, les âmes qui planent ont des rencontres mystérieuses. Elles n'en ignorent pas moins, — un Dieu même a voulu l'éprouver, — la torture qu'inflige à tout homme le déchirement de son propre cœur. L'expression de Newman ne nous livre jamais sa douleur que voilée et contenue, et Ion songe encore à la larme qui tremble dans le cristal, sans se répandre, sans s'évaporer, et qui subsiste ainsi, plus durable que les autres larmes de la terre. Dans la solitude, quand il se trouvait au-delà des sympathies humaines, Newman avait un compagnon : un livre choisi par lui sur l'étagère de Froude, en souvenir de l'ami, — je veux parler du Bréviaire romain. Pour lui cette fois encore, la voix des siècles se lit consolatrice en prononçant une parole d'éternité.

Au-delà des sympathies humaines ! On évoque les sommets des grands monts qui s'élèvent au-delà de la zone des floraisons terrestres et ne sont consolés que par la pitié des étoiles. Il n'est pas difficile de se représenter les réflexions et les méditations de Newman, inspirées par la lecture du Bréviaire romain.

Nous savons qu'il avait compris avec la plus merveilleuse lucidité philosophique que la vérité ne saurait être l'apanage exclusif d'une individualité solitaire. Il sentait de plus en plus que nous n'avons pas le droit de nous séparer de la race humaine, et que, au sein de cette race, la vérité possède nécessairement un organisme vivant, solide, un et compact, dont elle est l'àme. Gomme tous les organismes, celui-ci semblait être susceptible de développement, mais cette notion fut lente à se préciser. Il repoussait la conception d'une Eglise divisée, désagrégée, dispersée, faite de consciences éparses, d'une Eglise pulvérisée, dissoute. Et, comme il rêvait la splendeur de l'Eglise anglicane, il était naturel qu'il voulût lui donner le point d'appui d'un dogme défini, en la rattachant à la filiation apostolique. Newman était trop profondément chrétien et trop profondément historien

>our croire que l'on peut s'abstraire du passé. L'Eglise embrasse l'ensemble des siècles. Une époque ne s'isole pas de la masse. Nous n'effacerons jamais les luttes que nos aïeux ont soutenues, les larmes qu'ils ont versées, les souffrances qu'ils ont subies, les joies qu'ils ont goûtées, les enthousiasmes qui les ont exaltés, les gloires qu'ils ont recueillies. Tout cela, nous le portons en nousmêmes. C'est le meilleur de notre héritage humain. Aussi, quand nous voyons, sous la plume de Newman, éclore des mots tels que la « Succession apostolique», la «Tradition», les «Pères», ils paraissent s'éclairer d'une flamme intense et devenir, au milieu du texte, des foyers d'ardeur concentrée. Ce frêle moi humain s'élargit de toute l'histoire humaine et s'ouvre à toutes les vibrations séculaires; il n'est pas un atome, jouet d'un moment qui passe; il est Y humanité, puisqu'il renferme toutes les luttes et toutes les victoires des hommes, et que chaque génération lègue aux générations suivantes son message d'amour, de paix et de sérénité.

L'Eglise catholique repose sur cette solidarité touchante. Elle comprend le ciel, la terre, le lieu d'expiation et de transition, les mondes connus et inconnus, les âmes qui combattent, celles qui se

purifient, celles qui triomphent; elle enveloppe tout d'un vaste réseau de prière et de charité. Newman fut vivement frappé par la liturgie romaine. Le Bréviaire devint pour lui la « voix des saints » . Il aima l'immense et sereine beauté de ce livre composé d'hymnes, d'homélies, de prières, de psaumes, de fragments de l'Ecriture, de morceaux de traités. La liturgie romaine est ineffablement belle, belle à la façon des cathédrales où les âges superposent leur œuvre, en s'harmonisant sous l'empire d'une pensée unique, — ces cathédrales où se mira l'âme des foules unifiée dans un cri d'amour et de foi! Pour que les époques soient réellement grandes, il faut que les foules aient une âme, les sciences une synthèse, les idées une unité. La liturgie romaine est indiciblement poétique ; elle a sa poésie vivante et profonde, aussi vivante que les lèvres qui l'exhalent, aussi profonde que la racine de l'âme humaine, par laquelle cette âme tient au principe des choses, à Dieu ! Newman fut frappé. Sur son livre de dates, parmi les jours endeuillés de ces mois funèbres qui lui prirent sa mère et trois de ses amis, il inscrivait comme un événement de son existence la connaissance qu'il fit du Bréviaire romain. Après l'avoir choisi dans la bibliothèque de Froude, il se mit à traduire en anglais les

hymne* des matines, dos laudes, dos vêpres. Notre Racine avait obéi à la même inspiration; son œuvre est d'une haute et pure élégance, dans la belle langue française du xvu" siècle. Xewman, avec une élégance indéniable quoique différente, exprime souvent plus de pathétique et d'émotion. Soit en latin, soit on français, soit on anglais (dans les doux traductions libres et poétiques), ces accents ont une exquise et ravissante pureté. C'est souvent sur un thème de la prière d'Electre que modulent les chants des matines. () pure Lumière! Mais ils s'adressent à la Lumière incréée, dont la lumière créée n'est qu'une faible et obscure imago.

Tout le charme fugitif dos heures est exprimé par quelques vers dos hymnes latines: dans la nuit qui touche à sa fin, elles attendent et pressentent le lever du soleil; après le repos nocturne qui délasse les membres fatigués, elles s'élancent avec l'ardeur d'une vie renouvelée et refaite; elles s'unissent au concert éternel des Ames, elles appellent la Lumière sans déclin, elles célèbrent leur foi dans l'aube attendue et dans la Lumière invisible, elles offrent au Ciel le fardeau de la terre, elles prient Dieu d'être le Principe de tous les actes qui seront accomplis dans ce jour nouveau.

Après les Matines, les Laudes peignent la blancheur du Ciel dans la nuit pâlissante, le premier trait du matin qui perce les nuages, la clarté dorée de la glorieuse aurore; elles évoquent l'oiseau messager du jour pour comparer son chant à l'accent du Christ, qui tire les cœurs de leur mortel sommeil; elles rendent le frémissement de joie de la nature qui s'éveille. Chaque heure a sa nuance et son parfum. Elles les signalent d'un joli mot, puis elles montent sans effort à l'éternité, chantant l'Eternel présent dans ses lois, et du monde visible elles passent à l'invisible, du firmament aux âmes. Les Vêpres ont un charme de maturité sereine; ici encore, un regard est accordé aux changements de la terre, mais c'est pour mieux acclamer l'immuable au-delà ; je n'en veux comme preuve que cette strophe :

Jam sol recedit igneas,

traduite par Racine avec une puissance admirable de largeur et de simplicité :

Source éternelle de lumière, Trinité souveraine et très simple Unité, Le visible soleil va finir sa carrière, Fais luire dans nos cœurs l'invisible Clarté.

Nevvman atteint mieux que Racine peut-être à la fraîche naïveté de la poésie primitive dans les évocations de la nature. Les Gomplies terminent heureusement ce cycle d'heures sanctifiées. Ainsi, depuis la première, celle où, pour parler comme Dante, « l'Epouse de Dieu se lève afin déchanter à l'Epoux Matines et de mériter son amour ^jusqu'à celle où le soleil a cédé son royaume aux ténèbres envahissantes, l'Eglise, de sa grave et suave poésie, a touché toutes les phases du jour, appuyant leurs variations sur la base de l'Immuable, leur fugitivité sur le Principe de l'Eternel, et donnant au pauvre cœur humain toujours prêt à s'accrocher et à laisser de ses lambeaux aux choses qui passent et le fuient, le ferme point d'appui de l'Eternité.

Newman écrivit un traité sur ïe Bréviaire romain; son âme de chrétien saluait en ce livre un touchant et beau monument de la dévotion séculaire des saints; son intelligence d'historien y voyait une chaîne mystérieuse et sacrée reliant la Yadition parmi les différents âges; sa sensibilité de poète s'imprégnait du charme exquis de cette virginale poésie ; son cœur humain tressaillait à la pensée des voix humaines qui s'étaient élevées dans le silence des cloîtres et dans l'ombre des

églises, d'heure en heure, de jour en jour, de siècle en siècle, pour glorifier l'invisible Lumière, et des vies humaines, pacifiées à l'abri des monastères, qui s'étaient modelées sur ces chants vénérables, n'accordant aux phases changeantes du jour que ce qu'ils accordent eux-mêmes : à peine un regard, et pas un regret.

Aux moments de luttes et de controverses, je gage qu'il se fit un refuge de la sérénité du Bréviaire romain.

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