Chapitre ii
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II urrcll Fronde avait toujours été d'une santé délicate. En 1832, les médecins lui conseillèrent de passer l'hiver dans le midi de l'Europe. Ce voyage pouvait le rétablir : il partit, accompagné de son père et de Newman. Par malheur, dans ces régions d'ordinaire si tempérées, il faisait un froid exceptionnel, et Hurrell n'était pas un malade très prudent. Il n'en revint que pour mourir. Son ami s'était épuisé à écrire, ce qui de sa part voulait dire reviser et reviser sans cesse, un volume qu'il finit par intituler : Les Ariens du iv(> siècle.
Dans sa pensée, ce travail, qui est toujours demeuré à l'état de fragment, devait servir d'introduction a l'histoire dus Conciles, à ce que nous appellerions aujourd'hui l'histoire des dogmes.
Ce grand projet n'aboutit pas. Mais l'inspiration <pii en avail suggéré l'idée à Newman durait encore, ! l'en 1885, étant cardinal de l'Église
romaine, il publiait, avec corrections, ses très remarquables traductions de saint Athanase.
Il était déjà plongé tout entier dans l'École d'Alexandrie, école mystique, ascétique, intransigeante, plus libérale cependant envers les Grecs et les incrédules en général (dans les écrits de Clément, par exemple), que l'Ecole africano-romainc, dont Tertullien est le dogmatiste et saint Augustin le philosophe. Cette attitude, Newman devait la garder toute sa vie. C'est un alexandrin. Sa Grammar of assent aurait pu être dictée, dans ses chapitres les plus frappants, par Denis, le pseudo-aréopagite qui, de fait, était égyptien; ses University Sermons, pour peu que j'y entende quelque chose, remontent directement à la même source que le petit livre d'or sur Les Noms Divins, auquel saint Thomas ne se lasse pas d'emprunter des citations.
« La large philosophie de Clément et d'Origène m'entraînait, écrit Newman, dans son Apologie, et je m'en suis approprié quelques traits avec le zèle et la vigueur, mais aussi avec toute la partialité du néophyte. Quelques parties de leur doctrine, magnifiques en elles-mêmes, tombaient comme une musique dans mon oreille intérieure. Elles étaient basées sur le principe mystique ou sacramentel et parlaient d'Economies ou Dispensations diverses
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de l'Éternel... La Nature était une parabole, l'Écriture une allégorie ; bien comprises, la littérature, la philosophie et la mythologie du paganisme n'étaient qu'une préparation à l'Évangile. Les poètes et les sages de la Grèce étaient, en un Bens, des prophètes, car « à ces chantres sublimes, des pensées avaient été données qui dépassaient leur pensée ». Dieu lui-môme avait accorde une dispensation aux Juifs ; mais il y en avait eu, en quelque sorte, une autre en faveur des Gentils... Dans la plénitude des temps, Judaïsme et Paganisme tout à la fois furent réduits à néant... Place était faite ainsi au pressentiment de révélations nouvelles et plus profondes, de vérités cachées encore sous le Noilc de la lettre et destinées à être révélées en leur temps. Le monde visible reste encore privé de son interprétation divine ; la sainte Église, dans ses sacrements et dans ses ordres hiérarchiques, ne sera guère autre chose, jusqu'à la fin du monde, qu'un symbole de ces faits célestes qui remplissent l'éternité. Ses mystères ne sont que l'expression, dans le langage humain, «le vérités supérieur la portée de l'esprit humain ».
La citation est longue, mais elle mérite d'être
étudiée de près avec le plus grand soin par quiconque veut pénétrer la pensée de Newman, (Jans la
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première ou dans la dernière période de sa vie.
En cherchant bien, on la retrouverait, mot pour mot, dans les écrits de l'Aréopagite qui a lui-même exposé avec un rare bonheur d'expression l'idée catholique sur la nature de la Divinité d'une part, de l'autre sur les lois de sa manifestation.
Mais où nous la trouverons particulièrement précieuse, c'est lorsque nous voudrons nous rendre compte de ce que Ton entend dire quand on qualifie Newman de « sceptique ; » lorsque nous chercherons à comprendre comment il se fait que dans ses Sermons on peut, avec le Doyen Church, voir « l'énorme irruption dans le monde de la pensée moderne de l'inconnu et de l'inconnaissable ». Cette même page nous offre encore, appliqué à la Bible, à l'Eglise et au dogme, le procédé de développement appelé depuis évolution.
Enfin, on y reconnaît également l'esprit d'une critique raffinée qui, après avoir accordé au langage tout ce à quoi il peut prétendre, se tient en garde contre la logique superficielle qui prend des mots pour des réalités, et des symboles pour ce qu'ils représentent. Changeons un tant soit peu la langue, et nous voici transportés à Weimar, près de Goethe méditant avec Faust sur l'Innommable. N'oublions rien de tout cela, quand on viendra nous
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soutenir que la philosophie, pour Newman, était un livre fermé.
Il avait sa philosophie bien à lui, philosophie grandiose sur laquelle Qotte l'ombre des éternels mystère ur de la profonde raison créatrice du poêle beaucoup pins que de la science enfermée dans les cadres étroits d'un programme classique.
Des imaginations comme celles-là tendent a fore- à s'exprimer sous la forme du rythme. Inutile d'en apporter des preuves: Orphée avec son luth dans les mythes de la Grèce, David dans ses Psaumes, ces exemples nous suffiront. Un génie nourri de Sophocle ne pouvait manquer de faire écho aux vers sonores et aux strophes du chœur antique, non pour illustrer son nom, mais parce que la forme poétique était un moyen d'expression naturel pour les pensées qui le hantaienl nuit et jour.
Newman, tout enfant, écrivait déjà des Les
Memorial* of the Past nous offrent des poé pleines de trails, rapides mais perceptibles, qui nous donnent l'impression d'une àme initiée au doute, à la lutte, à l'angoisse <il même, lorsqu'il écrit à sa mère, au remords et aux accusations contre soi-même, p< - m véhémentes qu'on en a
critiqué L'accent comme dénotani quelque chose de morbide. Elles appartiennent à cette phase de la
vie intérieure connue chez les mystiques sous le nom de « nuit obscure de Trime ; » elles sont morbides, si la Vallée de l'Ombre, décrite par un voyant et un artiste, est regardée comme une pure fiction.
Newman était profondément sérieux ; il croyait, pour tout de bon, à l'existence « d'un étrange défaut originel dans la nature humaine, » entendant par là, avant tout, sa propre nature à lui. « Nous sommes, disait-il, dans les ténèbres au sujet de nous-mêmes ; quand nous agissons, nous tâtonnons en pleine obscurité et courons risque à tout moment de tomber Dans nos efforts pour influencer nos esprits et les mettre en mouvement, nous faisons, pour ainsi dire, des expériences avec des instruments délicats et dangereux qui agissent nous ne savons comment et peuvent produire des effets inattendus et désastreux. La conduite de nos cœurs est tout à fait au-dessus de nous ».
A ces premières poésies d'enfance venaient maintenant s'en ajouter d'autres, dont quelquesunes dureront tant que l'on parlera anglais.
Elles forment comme un cycle des choses de la mer, et pourraient s'intituler : Mari Magno, pour cette double raison qu'elles ont été composées en pleine mer, et qu'elles éveillent en nous l'idée d'un
I !• na t i H. I Wiuaaroi
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autre abîme dont celle-ci était le séduisant emblème, tantôt voilée d'épais nuages, tantôt étincclante sous les feux du soleil.
Depuis le jour où, en décembre 183*2, il demandait, en attendant l'heure d'embarquer : « Sont-ce la les voies d'un ami qui n'est pas de la terre ? » jusqu'à son départ de Marseille au mois de juin suivant, Newman n'écrivit pas moins de quatrevingt-cinq poèmes exprimant ses pensées sur la vie intérieure et les saints de l'Ancien Testament, les espérances, les craintes et les résolutions qui toutes se rapportaient à l'Eglise et à ses destinées, et le poussaient dans sa course vers l'avenir. Commencé politiquement au moment du vote de l'émancipation catholique, le Mouvement tractarien s'élançail ici, sous l'armure de la strophe lyrique, déliant le monde avec des accents d'une maie et nohle vigueur. Nous pouvons préciser la date. Le 11 décembre 1832, Y Hermès est à la hauteur du cap Ortegal qui se dresse imposant « dans la majesté grandiose de ses lignes ». D'une voix que l'on dirait partie des sphères angéliques, le voyant convie ceux que le «jugement privé » a jetés hors du droit chemin à rentrer à la maison, car « une mère les appelle » qui « maintenant sort de la poussière pour régner comme au temps de sa jeunesse ».
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Et la méditation se poursuit : quant à lui, intrépide gardien, fût-il seul, il ne laissera jamais abattre son courage ; l'Angleterre est la Tyrde l'occident ; il l'avertit de ne pas souffrir que « des langues téméraires défient la Céleste Épouse » ; l'Eglise a fait preuve d'une longue patience, bien plus, elle a été « la risée du païen » ; mais « aujourd'hui, les ombres se dissipent et des lueurs divines montent peu à peu à l'horizon lointain » ; la « force de la vérité habite dans le petit nombre, obéie et pourtant invisible ».
Élevés sur des hauteurs solitaires, et peu nombreux, Ses saints portent toujours allumé leur flambeau. Et le monde insensé voit la lumière qu'il projette au loin, Cherchant en vain à en découvrir la source et à en éteindre les rayons.
Des pensées analogues, traduites en vers âpres et sincères, poursuivent notre voyageur à mesure qu'il continue sa course de Lisbonne à Trafalgar, à Gibraltar, à Alger où il contemple, dans ses méditations, les ruines de l'Eglise d'Afrique, jadis illustre par ses martyrs et ses apologistes, aujourd'hui proie de l'Islam ; elles l'accompagnent à Malte et jusqu'aux îles de la Grèce. C'est un pèlerin chrétien, beaucoup plus qu'un voyageur épris d'antiquité classique ; des noms hébreux inspirent les
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strophes qu'il compose en vue d'Ithaque et de Gorcyre ; s'il médite sur les combattants de Thucydide, c'est pour l'aire celle réflexion (pie « leurs esprits vivent dans une effrayante solitude, entrés chacun dans la sphère ou lumineuse ou obscure qu'ils se sont eux-mêmes formée
A Messine, il reproche à son cœur de se sentir encore attiré « vers ces scènes de l'antique renommée païenne » ; dans sa première excursion en Sicile, il a des songes qui l'effrayent et raniment malgré tout son courage, comme autant d'avertissements d'en haut. Il est toujours solitaire, môme quand ses amis sont à ses côtés ; dans la longue suite de ses poésies lyriques, il ne les mentionne pas une seule fois. Et c'est ainsi que, tel Ulysse après un voyage enchanté, il se trouve à Rome.
Ses lettres abondenl en couleur locale et pittoresque; elles appartiennent à une époque qui ignorait encore la vapeur et ne perdent jamais de vue l'Angleterre ; elles ne connaissent pas mieux l'Europe du moyen âge que l'Europe moderne ; mais elles parlent - d'une crise formidable vers laquelle marche l'Occident toul entier ». Newman déjà commençait à espérer que l'Angleterre redeviendrait la « Terre des saints ».
11 était dans un état d'esprit apocalyptique quand
il quitta Naples, qui le déçut, pour se rendre, en suivant la Voie Appiennc et à travers la Campagne romaine, dans cette ville à laquelle ses Livres d'histoire puritains donnaient le nom de Babylone. Elle le subjugua. « Et maintenant, s'écrie-t-il, que dirai-je de Rome, sinon qu'elle est la première des cités, et que toutes celles que j'ai vues ne sont que poussière (même mon cher Oxford), comparées à sa majesté et à sa gloire? » De jour en jour elle rétonnait davantage. « Quel nom te donnerai-je? Lumière du vaste Occident, ou bien détestable siège de l'erreur? » Telle est la question qu'il s'était posée : mais elle s'acheva sur un cri à l'adresse de Rome chrétienne : « 0 Mère ! » qui rappelle la tendre invocation des Géorgiques :
« Salve, magna Parens...
Magna virum !... »
et les vers fameux de la Première Eglogue décrivent « avec une pénétrante tendresse » ce qu'il ressentait, « tout confus » de se trouver dans la Cité des Apôtres. Il lui faut faire appel à un sentiment « d'orgueil bien opportun » s'il ne veut pas « trahir la cause sacrée » d'Oxford.
Etait-il possible qu'une ville si majestueuse et si sereine fût « la prison d'immondes créatures » ?
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Pour le croire, il lui fallait des preuves. Autrement, il ne s'y résignerait jamais. C'est dominé par ces impressions, « pareilles à des semences déposées dans son âme, » qu'il retourna en Sicile. Un mystérieux aimant l'attirait vers cette reine des îles, pleine de séduction et de charme; il erra solitaire par Taormina, Syracuse et Catane, poussa vers l'intérieur dans la direction de Païenne, tomba malade de la fièvre et fut contraint de s'aliter à Castro Giovanni, où il fut à deux doigts de la morl. Il nous a laissé de cette expédition un récit pathétique où il revit sous nos yeux, peint de sa propre main avec un art admirable ; nous l'y voyons brûlé par la fièvre, en proie au délire, obsédé de rêves que traverse ce cri suppliant : « Non, je n'ai pas péché contre la lumière ».
Il avail écrit en 1832, pendant l'épidémie de choléra : « Nous .sommes destinés à une œuvre qui reste encore a accomplir ». A Rome, il avait répété la même pensée au cours de sa visite à Wiseman ; il en était accablé, maintenant qu'il semblait être aux portes de la mort. Revenu péniblement è la santé, il dut s'arrêtera Païenne, atteint de nostalgie, rongé par une tristesse mortelle. Il tit diversion à ses ennuis en visitant les nombreux sanctuaires de cette ville ; il écri-
vail : « 0 Rome, si seulement ta croyance était vraie ! » Enfin, il prit passage sur un bateau qui transportait un chargement d'oranges ; un calme plat immobilisa le navire toute une semaine dans les bouches de Bonifacio. C'est là que, par une nuit sombre, son cœur exhala ses plus suaves aspirations :
Lead, kindly Light !...
Ce chaut, vrai cantique du pèlerin et le plus tendre de tous, peut être intitulé : la « Marche » du Mouvement tractarien. C'est une mélodie pure, austère, traversée pourtant par un grand souffle d'espérance. Elle offre une étrange ressemblance avec les strophes que Carlyle a rendues familières à toute l'Angleterre, le « Chant du Maçon » de Goethe, si poignant dans sa tristesse sublime et son invincible espoir.
Pour le Nord, comme pour la Judée, ce sont là deux Psaumes de Vie, chantés dans un clair-obscur où la foi s'avance, avec une ardeur héroïque, vers le jour dont la splendeur rayonne par delà nos tristes horizons.
Newman atteignit l'Angleterre et rentra à la maison maternelle le 9 juillet 1833. Quelques heures auparavant, son frère Francis était arrivé de Perse.
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Le dimanche 14, Keble prêcha à Sainte-Marie le
sermon des assises, où il prédisait Y « Apostasie nationale ». Pour son ami, observateur des temps, ce discours fut le point de départ du Mouvement qui devait promptement envelopper, non seulement Oxford, mais le pays tout entier dans une agitation religieuse qui, après soixante-dix ans, est loin encore d'avoir atteint son terme.
( Je n'ai plus de roman à raconter », écrivait Newman avec son habituelle modestie, en achevant le récit des incidents de son dernier séjour en Sicile. Mais les dix années qui allaient suivre à Oxford passèrent par toutes les péripéties d'un ('rame, avec sa catastrophe obligée, et, dans ce drame, Newman fut l'acteur principal.
Qu'on nous permette maintenant d'établir une comparaison, non moins remarquable que juste, entre la cité des bonis i\c l'Isis et Florence, entre le prédicateur de la chaire de Sainte-Marie el Sa- Tonarole. Nous nous en tiendrons à quelques hails ecu (Maux.
De même que le moine dominicain, Newman parlait, Bible en main, avec une profonde conviction personnelle aussi pénétrante que l'intuition du prophète, d'un jugement ou d'une crise menaçant le pays tout entier.
Comme lui, il croyait à la théocratie ; la foule de ses disciples et de ses pénitents déployait un zèle, et souvent une extravagance rappelant les démonstrations délirantes des Piagnoni autour de î'évangéliste de San Marco.
Pour lui, comme pour Savonarole, après une période d'incroyable succès, l'opinion tourna. Le moine florentin mourut frappé d'une condamnation papale : Newman fut banni et, à la fin, contraint de sortir de TEglise qu'il avait aimée au prix du sacrifice le plus absolu de ses intérêts personnels.
Savonarole condamnait la Renaissance païenne, Newman la Révolution française. Ils censurèrent Fun et l'autre avec une âpre sévérité l'amour effréné du luxe, sans se montrer pour cela ennemis de l'arc chrétien. Les Réformateurs revendiquèrent Savonarole comme un des leurs : à tout moment les Libéraux découvrent dans Newman des éléments doni ils seraient heureux de pouvoir s'emparer. La prétention est insoutenable dans un cas comme dans l'autre. Quand l'influence du moine s'éteignit avee les dernières flammes de son bûcher, le paganisme était triomphant ; la sécession de Newman fut pou? ses adversaires le signal qu'ils pouvaient à leur aise reconstituer l'Université sur un nouveau modèle et « répudier les principes sacerdotaux ». La Haute
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Église tomba ; John Stuart Mil! régna à sa place; la logique du nominalisme lit place à Darwin, à Huxley et à Spencer : une grande réaction s'était elle-même attiré une défaite plus grande encore. Mais Y Apologia de Newman est un monument littéraire, avec lequel aucun écrit de Savonarole ne saurait être comparé. Le Florentin laissera toujours dans l'histoire le souvenir d'un prophète déconfit ; le savant d'Oxford survivra et recueillera l'admiration même de ceux qui ne peuvent tolérer ses principes.
L'un est un grand souvenir, l'autre un classique anglais.
« Kien de grand n'a jamais été l'ait par an groupe... Luther était une individualité » : s'appuyant sur ces maximes, Newman entreprit « de son propre chef » la publication des Tracts, pendant que d'autres formaient des associations qui ne tardèrent pas à péricliter, ou signaient des adresses à l'archevêque de Cantorbéry destinées à demeurer sans effet. Mais, dit Mozley, Newman « en avait assez des sociétés. 11 n'aimait pas les comités. Tout ce qui sentait la métropole le mettait en defiance ». Il était toujours prêt <■ à s'inspirer des temps, des circonstances et des personnes », et n'hésitait pas à laisser « les gens croire qu'ils
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agissaient de leur propre mouvement, toutes les fois que la chose (Hail à la rigueur possible ». Les Tracts devaient former une suite. Il en emprunta l'idée aux Evangelicals, mais c'est le clergé luimême et le clergé seul qu'il visait.
De tous ceux qui prirent part à la campagne des Tracts, lui seul était capable de traiter ce genre de composition d'un ordre à part. Il s'en acquitta à la perfection. La phrase courte et nerveuse, l'emploi de l'italique ou du caractère gras, la ligne détachée, le dialogue pétillant d'animation et et de verve, le ton plein d'assurance : il fît preuve en tout cela d'une maîtrise consommée. Des tracts d'un aussi rare mérite firent vraiment trop tôt place au grave traité, à la dissertation ou à l'essai. Newman avait tous les dons d'un journaliste de génie, et ses premiers essais égalèrent en hardiesse les « petites lettres » qui rendirent fameux le nom de Pascal, ou les feuilles volantes de Paul-Louis Courier. Mais si nous voulons le voir dans tout l'éclat de ses qualités les plus rares, incisif, convaincu, ironique, tranchant comme une rapière, il nous faut le suivre dans ses lettres au Times (1841) dirigées contre Sir Robert Peel, sous le titre curieux de The Tamworth Beading Boom.
Ce sont de courts pamphlets, brillants, mor-
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danls, passionnés, où Taulcur cependant Be montre toujours maître de sa pensée et du mot qui l'exprime ; nous aurons l'occasion d'en citer quelques passages, quand nous chercherons à illustrer par
des exemples la théorie logique de Newman.
(Juan! aux Tracts^ nous ne leur emprunterons aucune eilalion : c'est de la littérature vieillie. Lorsqu'ils réclament « une seconde Réforme »,ce qui nous intéresse, c'est le sujet traité beaucoup plus que le style. Or toute la question, pour nous, c'est précisément de savoir si les Tracts continueront de se faire lire pour leur style, comme on lit les Provinciales de Pascal, sans être pour cela ni janséniste ni jésuite; comme on lit VAnti-GoUze de Lessing, sans adopter le moins du monde ses idées de membre du « parti des lumières », ou même en les jugeant aussi superficielles que La bihliomanie luthérienne qu'il accable de ses sarcasmes. A la question ainsi posée nous ne pouvons faire qu'une réponse négative. Aucun Tract pris à part n'est immortel.
Celui qui traite des difficultés parallèles de L'Eglise et de la l>ible (n° 85) nous offre un rare
impie de courage dans la manière d'exposer les objections, et de finesse — à la façon de Butler — dans l'art de les résoudre. Le Tract sur F Antéchrist
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renferme des passages d'une solennelle beauté. Néanmoins, à parler d'une manière générale, si Newman se fût borné à ce genre de composition, son nom serait aujourd'hui oublié. Son impérissable renommée repose sur les sermons qu'il publia soit comme anglican, soit comme catholique ; sur quelques-unes de ses poésies ; sur l'originalité de pensée et la grâce de style qui distinguent Y Essay on Development ; sur les University Lectures ; enfin, sur l'abondante autobiographie qui, disséminée à travers sa vaste correspondance, donne un charme singulier à Loss and Gain, se retrouve dans Callista, et atteint le comble de l'intérêt dans cette œuvre de génie d'une puissance d'émotion irrésistible : Y Apologia pro vita sua.
L'extrême réserve de Newman, jointe à son éducation puritaine, contribua à le rendre aussi formaliste, dans ses premiers essais littéraires, que l'était Ruskin lorsqu'à L'âge de vingt-quatre ans il composait ses Peintres modernes. Mais tandis que Ruskin mûrissait son style johnsonien et lui donnait encore plus d'éclat, le prédicateur d'Oxford, qui avait à parler face à face à des hommes vivants, aiguisait et condensait le sien, le transformait, pour ainsi dire, en un feu rapide de mousqueterie où chaque coup portait. Il était toujours acadé-
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mique, jamais vulgaire. Ses auditeurs lisaient comme lui Cicéron; ils saisissaient au passage les allusions les plus fugitives à Àristote el à Butler; ils comptaient sur <Ir fréquentes citations de traits historiques de l'Ancien Testament avec applications morales. Ce qui faisait le charme et la nouveauté de ces sermons sans apprêt, c'était, avec l'exquise simplicité de leur style, la profonde connaissance qu'ils révélaient du cœur de l'homme, de sa lutte contre des puissances invisibles, de son orgueil de Prométhée, enchaîné dans l'âpre solitude de ses cimes altières, et lançant un audacieux défi au Dieu qu'il n'osait désavouer.
Lorsqu'en 1843 Newman Faisait ses adieux à ses amis d'autrefois et à la chaire anglicane, il disait de la Hihlequc « tout en exprimant nos sentiments elle les recouvrait comme d'un voile ». Sous ce voile, ses auditeurs reconnaissaient un esprit du monde supra-sensihle notant ses pensées, ses épreuves, ses tentations, comme s'il eût été l'un d'entre eux.
Chacun de ses sermons était une expérience. La ligure calme de l'orateur, sa voix claire, grave et pénétrante, le silence qui s'établissait, dès les premiers mots, dans l'Ame de ses auditeurs, pendant cpi'il méditait seul à seul avec le Divin Solitaire
VEWMAN
dans un langage d'une austère majesté : — « pour chacun de nous, leur disait-il, il n1y a au monde que deux êtres : lui-même et Dieu », — tout contribuait avec une force incomparable à rendre visible « cette scène impressionnante et solennelle » que doivent contempler éternellement les regards de la foi. « Nous avons tous le même secret que chacun garde pour soi-même », écrivait-il en traduisant dans un sens religieux le mot de Térence :
...humanum nihil a me alienum puto.
Ses discours étaient autant de poèmes ; c'étaient aussi des transcriptions des harmonies profondes de l'âme, des raisonnements conduits d'après les lois d'une dialectique céleste, des scènes de la vie contemplées sous l'éclat d'innombrables lumières, comme du sommet de quelque Phasgah mystérieuse, montagne sacrée des sublimes visions. Si lointaine qu'en soit déjà la date, on peut toujours les lire pour la beauté de leurs développements, pour la clarté de leur langue, pour l'exquise sobriété de leur pathétique, pour la puissance créatrice, — égale à celle de Dante, quoique d'un ordre absolument différent, — avec laquelle elles évoquent sous nos yeux les morts, le passé, l'invisible, mille apparitions qui nous donnent le frisson.
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Newman ne procède pas par tableaux. Cc n'est pas un coloriste comme Carlyle ; il est suns dimensions ; pour lui, retenons-le bien, l'organe spirituel auquel est confiée la révélation, ce n'esi pas l'œil, mais l'oreille. Ses phrases oui le rythme et le mouvement de la mélodie ; il coule à la manière d'un fleuve, ne se fixe jamais sur la toile ; dans toutes ses pages réunies, c'est à peine si Ton trouverait un portrait de l'homme extérieur.
On peut dire que sa méthode est celle de l'observation intérieure ; mais chez lui l'observation est si profonde, si soutenue, qu'elle laisse après elle quelque chose comme une sensation du concret. Et c'est bien là, pensons-nous, l'un i\(^ traits propres du génie hébraïque, tel qu'il se révèle dans les Psaumes, où nous trouvons bien <\c> paysages, mais aucune figure d'homme vivant , ou encore dans S. Paul, le peintre incomparable de ces états d'âme qui passent toute description.
El de t'ait, pour Newman, les traits du monde en général, ou de l'individu pris à pari sont écrits, pour ainsi dire, à tleurd'eau ; ils sont instables autant qu'irréels.
Les - lois de la nature >• étaient rapportées par lui à l'action d'agents personnels :erçanl derrière le voile des apparences. • 'l'ouï souffle d'air,
tout rayon de lumière et de chaleur, toute belle scène de la nature sont, pour ainsi dire, les franges de leurs vêtements, le flottement des robes de ceux qui contemplent la face de Dieu ». On reconnaît sans peine dans ces idées l'empreinte du moyen âge beaucoup plus que de la Grèce; laissant de côté le portrait pour le portrait lui-même, elles aboutissaient par une pente naturelle à un vaste symbolisme. Nous voilà loin, n'est-il pas vrai, de ces études de caractère où se complaisaient Bourdaloue et autres orateurs de la chaire française.
On peut lire encore les sermons de Newman comme des soliloques à l'occasion des événements du jour qui l'entraînaient vers un but inconnu. Ils protestent vigoureusement contre tout progrès dans la voie du libéralisme. Leur mordante ironie perce de traits acérés la religion qui, selon le mot de Mozley, faisait des jeunes Evangelicals « des habiles ». Ils couchent sur la table de dissection ce produit bien anglais, pharisaïque et philistin tout à la fois, auquel les étrangers, ne sachant comment le désigner autrement, donnent le nom d'hypocrisie.
Savonarole avait mené Florence à « l'incendie des vanités » ; Newman cherchait à introduire dans la religion populaire ces idées sur la pauvreté et le renoncement pour lesquelles elle témoignait tant
miniature le Sir W. < '•' Henry Huck>
urd'hui •>
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d'aversion, alors qu'il y faut voir, en réalité, comme « les premiers principes de la Sainte Ecriture ».
Assurément, il ne rêva jamais, ni alors ni plus tard, de convertir « le monde ; » le jugement qu'il portait sur les mondains, sur leur grâce, leur politesse, leur courtoisie, jusque sur leur affection naturelle, était d'une sévérité digne des Macchabées,
Mais en ses heures de solitude et de retraite, il aperçoit la Danse des Morts, comme s'il avait sous les yeux une fresque d'Orcagna : aucun prophète n'a fait planer sur les splendeurs étincelantes de la fête un nuage plus chargé de sombre mélancoli
Logé comme un simple étudiant dans ses modestes appartements d"( >riel, à la tête d'une pamicomposée dun petit nombre de boutiquiers el de leurs familles, Newman intitula les remarquables discours qu'il adressait à son auditoire : Sermons paroissiaux. Il ne consentit à les faire imprin qu'en 1834, quelque temps après les premiers débuts du Mouvement. Leur succès fut grand et durable. « Ils tuent la vente de tous les autres sermons, disait-on, comme les romans de Scott celle des autres romans ».
Il est certain qu'ils ont si bien réussi à donner
du Ion aux prédicateurs, qu'habitués comme nous le sommes aujourd'hui à attendre du messager de l'Evangile une parole sincère, un langage plein de netteté et de franchise, et tout au moins un air d'oubli de soi-même, il nous est impossible d'en calculer l'effet.
Touchèrent-ils le cœur du pays ? Ni alors, ni depuis, si l'on en juge d'après la marche des événements.
Dans une langue débarrassée le plus possible de tout terme technique, Newman plaidait en faveur d'un retour à « l'Eglise des Pères ». Or les Pères, pour ses auditeurs, c'étaient des moines ou des champions du dogme qu'ils se représentaient uniquement comme des fainéants, comme des compilateurs de légendes, farouchement orthodoxes, écrivant mal le grec, plus mal encore le latin, voués au jeûne, au célibat et à la superstition. La phrase méprisante que Milton leur avait consacrée résumait la pensée anglaise à leur sujet à la date de 1830 ; vingt ans plus tard, un impénitent, Lord Brougham, n'y eût pas changé un seul mot.
Que dis-je ? En 1856, nous trouvons sous la plume de Macaulay ce singulier jugement : « Le Libre Examen est le chef-d'œuvre de Middleton. Il a tranché d'une manière définitive, pour tout homme
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raisonnable, la question de l'autorité des Pries », c'est-à-dire qu'il l'a réduite à sa juste valeur : à néant. Les études d'histoire ecclésiastique étaient
aissées. « Chez nous, disait Newman, la religion du peuple tient à peine compte de la longue période douze fois séculaire qui va du Concile de Nicée au Goneile de Trente ». De tous les écrivains anglais, Gibbon était le plus autorisé-, le seul autorisé, peut-être, à revendiquer le titre d'historien ecclésiastique. Du Nouveau Testament à la Réforme, l'imagination ne faisait qu'un bond, laissant dans un chaos inexploré toute la période de la primitive Kglise et celle qui lui succède immédiatement, le moyen âge. Mais, concluait Newman, quoi
plus arbitraire que de regarder la religion qui avait transformé l'Kurope comme un simple sentiment ef non comme un fait ? Et s'il fallait bien y reconnaître un l'ail, ou plutôt une suite ininterrompue de faits en pro: m constante, était-il donc impossible de le vérifier et de le déterminer comme lesautres fails? Le premier et le plus jusant de tous les devoirs, c'était donc de rej sous les yeux d'une génération indifférente a mêmes Pères, leur vie cl leur s, queles Protestants dédaignaient parc*,' qu'ils ne le.- connaisaï pa
C'est ce qui fut fait, et dans une large mesure. Pusey édita la Bibliothèque des Pères, vaste entreprise dont les reliques encombrent aujourd'hui
les étalages des bouquinistes. Vint ensuite la traduction de la Chaîne d'or de S. Thomas d'Aquin, qui renferme tout un monde de commentaires patristiques sur les Evangiles. La dernière entreprise de Newman, avant sa sortie de l'Eglise anglicane, ce fut la Vie des Saints d'Angleterre : l'histoire s'y arrête à l'époque du moyen âge. Mais ne nous attendons pas à voir nos savants d'Oxford appliquer soit au texte, soit aux idées d'écrits aussi différents, aussi variés, tous cependant caractéristiques, les procédés d'une critique rigoureuse : ils étaient trop légèrement équipés pour aborder l'étude de ces problèmes abstrus. C'est à l'Allemagne, — le patient animal, faut-il dire « l'âne d'or » d'Apulée ? — que nous sommes redevables des recensions et des revisions critiques encore inachevées de l'héritage littéraire des premiers siècles chrétiens. Malgré tout, les travaux dont Newman se chargea pour sa part, simples essais détachés, n'ont rien perdu de leur valeur première ; ils se recommandent toujours à notre estime, non seulement par le charme du style qui chaque jour gagnait en souplesse et en élégance, mais encore par l'intelligence pénétrante,
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par le sens exact des réalités, par l'intensité de vie dont ils témoignent. Il a légué à la postérité de simples esquisses, bien moins un monument achevé qu'une galerie d'études d'après nature : il s'y révèle pourtant le grand écrivain qu'il a toujours été, et lais-;- entrevoir l'historien de premier ordre qu'il aurait pu être. On peut dire sans exagération que ces travaux de Newman et les résultats qu'ils entraînèrent ont permis au peuple anglais de rentrer en possession de ses parchemins d'origine et de ses titres de noblesse chrétienne.
Des noms qui n'existaient même plus à l'état de souvenir ressuscitaient des ombres de l'oubli : Athanase, Basile, Grégoire de Nazianze, Théodore!, Chrysostome redevenaient des personnages vivants. Certes, Newman ne cherche pas à dissimuler la sympathie qu'ils lui inspirent; à la manière dont il parle de ces grands hommes on reconnaît sa tendre vénération pour leur illustre mémoire. .Mais dans cette tendresse, rien de sentimental ; si elle témoignai! de sa part un respect qui aurai! provoqué le sourire de Gibbon, pourtant, non moins que lui, et parfois même beaucoup plus, il tenait toujours compte des Faits avec l'exactitude la plus scrupuleuse.
Le petit volume intitulé : L'Église des Pèr
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parfait en son genre ; le style en est vigoureux et
persuasif, le dessin ferme, l'atmosphère tout imprégnée d'une connaissance des temps et des lieux que son auteur avait encore à acquérir lorsqu'il composait son livre sur les Ariens.
Commençant par la Grèce et l'Asie Mineure, ce livre passe successivement en revue L'Egypte, l'Afrique, l'Espagne et la Gaule, pour expliquer ensuite comme « un drame en trois actes » ce prodigieux quatrième siècle qui fut témoin de la conversion de l'Empire romain au christianisme, du triomphe et de la ruine de l'Arianisme, de la descente en Orient et en Occident de nos ancêtres, les barbares du Nord.
Cette période et la suivante, — pour nous enfermer dans des limites moins précises, l'époque qui s'étend de S. Cyprien au Concile de Chalcédoine, — étaient familières à Newman : il s'y trouvait comme chez lui. Il en lisait les documents, faisait un recueil des plus belles pages pour les revêtir de son incomparable anglais, prenait comme type, ses grands hommes d'Eglise, et trouvait dans ses crises dogmatiques des situations analogues à la nôtre qui pour lui tranchaient la question. Ici encore nous remarquons comment, grâce à de subtiles coïncidences négligées de part et d'autre par
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les controversies des siècles précédents, Newman donnait à sa vie un intérêt dont il se déclare redevable à l'étude «le l'histoire. << L'ombre <Iu cinquième siècle planait sur le seizième ». sur le dix-neuvième, pourrions-nous ajouter, «■ comme un esprit s'élevant du sein des eaux troublées <lu momie antique, sous la forme et sous les I rails du nouveau ».A raisonner de la sorte, était-il possible de se montrer plus moderne? Cbe an, le
génie religieux remontait dans le passé, en quête de continuité, comme le génie historique chez Layard, quand il creusait ses fouilles parmi les ruines des palais de Ninive, ou bien encore chez Ghampollion, lorsqu'il déchiffrait les hiéroglyphes de l'Egypte. C'était aussi la méthode de Lyell, et bientôt ce devait être la tâche laborieuse de Darwin, de reconstruire les roches, les plantes, les animaux, les races humaines elles-mêmes, d'en Taire un document sans lacunes, de rattacher le présent au p et de découvrir dans l'un et l'autre même loi d'identité et de progrès tout à la fois. Déjà se levait l'aube du jour où Ton cesserait d'adm< les
« créations séparées ».
wman se rendait compte qu'il n'y a pas d'histoire ancienne qui ne soit en mêmetemj lerne,
ni d'histoire moderne qui ne soit ancienne égale-
Il NEWMA v
ment. Il apercevait un principe, immense par s.*] portée autant qu'élémentaire, en vertu duquel la
religion chrétienne, organique parce qu'elle es! objective, subsiste en dehors de la conscience individuelle, se laisse traiter comme les savants traitent l'objet propre de leurs recherches, et doit produire à ce point de vue des résultats susceptibles de vérification, une fois bien établis. Il fallait donc, de toute nécessité, combler le vide mystique du sentiment evangelical ; l'histoire fournissait un terrain solide ; sortis du nuage, nous pouvions nous mettre en marche vers la Cité des saints et des martyrs.
Mais comment des idées dont l'unité était la note dominante s'accordaient-elles avec la rupture violente opérée au temps de la Réforme, rupture si complète que de l'Eglise elle avait fait une île détachée du reste du monde ? Que disaient donc les Trente-neuf articles ?
« L'institution la moins universelle de l'Europe, a-t-on fait remarquer, c'est aujourd'hui l'Eglise d'Angleterre ; la plus universelle, c'est l'Eglise de Rome ». Et cependant, si les Anglais acceptaient la tyrannie que faisaient peser sur leur Eglise les Actes du Parlement, ils étaient peu disposés à regarder d'un œil indifférent les entreprises de ce
LES Tl VS ^:>
petit groupe d'Oxford, composé d'enthousiastes qui, en faisant profession de suivre la voie :. ne,
rapprochaient tous les jours davantage de Rome, aussi loin qu'ils pouvaient aller. Le « Tendimus in Latium », poussé par quelques Oxoniens comme un cri de défi, provoquait de furieuses ripostes :
.\o Poperg ! ».
L'assaut que menaient en 1830 contre Hampden les amis de Newman dont pas un seul, peut-être, n'avait lu les Bamplon Lectures qu'ils condamnaient si bruyamment, devait fatalement déchaîner de nouvelles violences ; « la roue devait achever son tour ». Mais en 1839 la position de Newman m apogée. Il prêchait, faisait des lectures, parlait sans relâche. Les ressourc it et de son cœur semblaient inépuisables. Comme Socrate, il étail prêt à discuter avi quiconque avançait un principe. Mais sa logique était au service d'une croyance, ei parmi [ui
lurent dans son intimité à cette époque, nul n'aurait eu l'idée de le traiter de sceptique. <• Je soutenais, dit-il, un système de religion large et hardi, très différent du protestantisme du jour; mais ce n'était que la concentration el rajustement des thèses de grandes autorités anglicanes . Voilà «lu moins ce qu'il croyait, lorsqu'il publiait sa
Via media qui aujourd'hui, en dépit de quelques beaux passages, ne supporte plus la lecture. h' Essai sur la justification est une tentative du môme genre, mais écrite avec beaucoup plus d'agrément clans le but de concilier des écoles opposées.
Dans ce dernier volume on dirait qu'une lumi spirituelle d'une extraordinaire splendeur tombe sur nous du haut du ciel ; les quatre ou cinq pages de la onzième Lecture qui exposent les raisons du succès de la prédication du christianisme sont plus puissantes, peut-être, comme elles sont aussi plus serrées, que le long chapitre sur le même sujet par lequel se termine la Grammar of assent.
Ce qui est bien certain, c'est qu'elles nous livrent la philosophie même de l'auteur, a Les Apôtres, dit-il, faisaient appel au cœur humain, et tel était ce cœur, telle aussi sa réponse ». La foi, comme principe de connaissance, échappait à l'analyse ; c'était quelque chose de mystérieux, d'inexplicable et de spontané ; supérieure aux sens et à la raison, elle usait d'arguments, mais ce n'étaient là pour elle qu'autant « de formes extérieures d'un objet dépassant la portée de tout argument ». La foi « substituait la loi d'amour à la loi du talion; elle mettait la souffrance au-dessus du plaisir ; elle
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remplaçait la polygamie par le célibat; dans son
estime, elle donnait le pas à la pauvreté sur l'opulence, à la communion des saints sur la puissance de l'Etat, au monde a venir sur la vie présente ». Qu'on rapproche ces « preuves du christians de celles de Paley, reçues à cette époque dans les deux Universités comme texte classique, et Ton sentira qu'il y avait de la révolution dans Fair. Les Recteurs avaient bien lieu de s'alarmer. Mais déjà se préparait une suite d'événements foudroyants, inexplicables pour ceux qui en furent les témoins, et qui devaient avoir pour conséquence de joler hors d'Oxford Newman et sa logique transcendante.
Depuis 1836, il avait du vivre seul à seul avec m propres pensées. Fronde n'était plus. « Ah ti cher ! •> s'écrie avec un accenJ plus passionné que de coutume l'ami douloureusement éprouvé par la privation de cette douce présence :
Ah très cher! D'un mot il savait dissiper Tout doute, et ravir
Nos cœurs, murmurant : « Tout vu bien! » Et changeanl la prière en louange.
D'autres secrets encore il -avait révél D'après des modèles tout divins, Retouchanl ça et là - mee terrestre,
approfondissant chaque ligne.
Quand il prêche sur « la grandeur et la petitesse
de la vie humaine », il pense, à part soi, à c hommes de génie chez qui l'esprit lance « de ces lueurs soudaines, rapides comme les rayons du soleil, fulgurantes comme l'éclair, qui révèlent
bien leur immortalité et nous font reconnaître
en eux des anges sous un déguisement ». Et ailleurs, il ajoute : « Sûrement, c'est pour quelque grand dessein qu'ils sont ravis à la terre ; leurs dons ne sont pas perdus pournous ; leurs sublimes pensées, l'ardeur de leurs contemplations, la sainteté de leurs désirs, la vigueur de leur foi, la douceur et le charme de leurs sentiments ne leur ont pas été donnés sans raison ».
Les amitiés de Newman furent nombreuses et d'un ordre véritablement idéal. Il avait, certes, « un caractère impérieux et volontaire; mais à côté de cela quelle grâce séduisante, quelle douceur, quelle simplicité de cœur et d'intention î » Ainsi s'exprime Anthony Froude : il le décrit tel qu'on pouvait le voir dans ces années de crise. « Son extérieur était saisissant, il était d'une taille audessus de la moyenne, maigre et élancé. La tête était forte, le visage d'une ressemblance frappante avec celui de Jules César. Le front, la forme des oreilles et du nez étaient presque les mêmes. La
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bouche, d'un dessin très spécial, était, je n'hésite
pas à le dire, exactement la môme. J'ai souvent pensé à cette ressemblance, et je crois bien qu'elle s'étendait à l'ensemble du tempérament ». Elle s'accusa jusqu' à l'extrême vieillesse; même en cet fige avancé, Newman continuait, comme toujours, « d'attirer le dévouement passionné de ses amis et de ses disciples ».
Mais il portait la peine de son génie dans une solitude de jour en jour plus profonde ; comme il l'observe en soupirant, « S. Jean dut vivre enfermé dans ses pensées ».
Après Ilurrcll Froude, ses principaux cor, pondants sont ses disciples ; il est condamné à donner, beaucoup plus qu'il n'a occasion de recevoir. L'étrange combat spirituel qui remplit \ années de l'automne de 1839 jusqu'à son dernier sermon à Littlemore, le 25 septembre 1843, poursuit presque sans témoin.
Ceux-là même, en cfTet, qui comme F. Hoger^ H. Wilberforce, étaient le plus près de son cœur, n'en savaient rien réellement. Un autre s'esi demandé s'il en savait lui-môme quelque chose. On le voit, la situation était tragique de sa nature. Mais ce qui contribuai! à la rendre plus émouvante encore, c'était la force dv> motifs en conflit, la
personnalité unique du héros, l'incertitude du dénouement, douteux jusqu'au moment qui décida de tout. Voilà de quels éléments est née une grande œuvre littéraire.
Et le héros de cette tragédie nous l'a lui-même exposée dans son Apologia, qui restera pour l'Angle terre ce que sont pour la France les Confessions de Rousseau, et pour le monde entier celles de S. Augustin, je veux dire un portrait de l'artiste peint par l'artiste lui-même, avec une telle richesse et une telle puissance de coloris, que tout autre pâlit devant lui. Le prologue est admirable.
« Oui donc, s'écrie Newman, se connaît luimême tout entier, avec la multitude d'influences subtiles qui agissent sur lui? Gomment, à la distance de vingt-cinq ans, se rappellerait-il tout ce qu'il a su jadis de ses pensées et de ses actes, et cela, pendant une période de sa vie où, en raison même de l'angoisse et des terreurs dont il était accablé, il avait moins qu'à tout autre moment, soit avant, soit après, la possibilité de s'étudier luimême ou d'observer les choses du dehors? Gela, précisément à l'heure où, s'il y aurait ingratitude de sa part à sembler même supposer qu'au sein de ses ténèbres il ne disposait pas d'une lumière pleinement suffisante, c'était pourtant pour lui, et
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absolument, la nuil noire, les ténèbres épaisses ! Comment se lancer toul d'un coup dans une entreprise nouvelle et hasardeuse dont il aurait pu, certes, se tirer à son honneur, s'il avait eu le temps de relire tranquillemenl et à loisir toul ce qu'il avait écrit? Mais d'autre part, pour ce qui esl de cette paisible contemplation du passé, si désirable en elle-même, est-il possible d'être calme et de sens rassis, quand on pratique sur soi-même cette cruelle opération consistant à rouvrir d'anciennes blessures, au risque de raviver 1' « infandum dolorem» d'un temps où les étoiles de ce ciel inférieur
teignaient l'une après l'autre ? Non, si je n'avais dû me rendre à l'appel impérieux du devoir, jamais je n'aurais entrepris de sang-fr >id la lâche que je me suis imposée ».
A mesure qu'il avance dans SOD récit, abondent sous sa plume d'étranges coïncidences, des accidents fortuits qui se trouvent avoir un but, voire même des incidents comiques, comme celui de l'évêché de Jérusalem, et ce que De Quinc appelle des *echo auguries », nous voulons di
paroles fatidiques dont une seule produit autant d'effet que des air e réflexion OU des monceaux
de volumes. Le champion de l'Anglicanisme bles.^e avec ses propres armes. Son dévouement
BO NEWMA V
tremblant à la vérité, impressionnable et <1<'; comme la passion d'un amant, le conduit à la fin à la rétractation la plus noble que l'on connais Wiseman, nature ardente et généreuse où se retrouvait quelque chose du grand d'Espagne, avait cité à l'appui de l'unité catholique le mot de S. Augustin : « Securus judical orbis terrarum ». Les Anglicans séparés, comme autrefois les Donat: d'Afrique, de l'Église universelle, doivent donc être dans l'erreur. Ces paroles tintent aux oreilles de Newman comme le : « Turn again, Whittington », du refrain des cloches, ou le : « Toile, lege — toile, lego), de cette voix d'enfant qui convertit Augustin lui-même. « Ces grandes paroles de l'ancien Père réduisaient absolument en poudre la théorie de la Voie moyenne ».
Mais elles tombaient dans les oreilles d'un auditeur qui leur apportait une imagination déjà préparée. Ses études, au cours de l'été de cette année de 1839 qu'il regardait comme le point culminant de son enseignement dans l'Eglise anglicane, portaient sur des hérétiques oubliés comme Eutychès, sur des ergoteurs abstraits et subtils, comme les Monophysites de l'an 450, et sur le Concile de Chalcédoine.
Elles lui avaient fait voir un Pape qui était
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purement et simplement dans le vrai, le majestueux S. Léon, et le lui montraient étendant sur l'Orient et l'Occident sa boulette pastorale, dictant un Credo el sauvant le christianisme. Cette scène visible trouvait dans l'axiome de S. Augustin un commentaire et une continuation. Criait « un appel de Dieu », et dans sa chaire de Sainte- Marie Newman se demandait : « Que sert d'être applaudi, admire, courtisé, suivi, en comparaison de l'unique but à poursuivre: ne pas désobéir à une vision céleste? » Les cieux s'étaient ouverts, puis refermés. Mais « celui qui a vu un esprit ne peut plus être comme s'il n'en avait jamais vu ». « L'avocat du diable », — c'est le nom que nous avons donné à ce virulent critique de Newman, le Dr Abbott, — lai! à ce propos un rapprochement assez heureux cidre celte parole cl un passage d'Hamlet où l'infortuné prince se demande avec inquiétude m ><>:i surnaturel visiteur vient bien du ciel, ou ne i pas plutôt du sombre abîme. Les doutes de twman révélaient presque mot pour mot la même tonne. 11 abandonnait sa « théorie de l'anglicanisme positif », mais refusait d'aller à Home. Il retomba dans se> premiers arguments, dans celle croyance que la Ville Eternelle était gouvernée par un
genius lue; », par le i vieux monstre du paLra-