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CHAPITRE III

Dans une page émouvante -le Loss and Gain, Newman fait ainsi parler son alter ego, Charl Reding: « Oui, je quille famille, amis, connaissances, tous ceux qui m'ont témoigné de l'estime el voulu du bien. Oui, je le sais, je vais être risée de Ions, je me mets au ban de la ».

11 disait vrai.

Le peuple anglais, . ses prêtres el

prophètes, « Lords el Communes, univei cours ecclésiastiques, chambres de come grandes villes et paroisses «le campagne l'avaie traité, lui el sa doctrine, comme un autre Atl se». i m alla même plus loin.

Grâce au mot imprudent sur la ■• réserve » en matière de religion, grâce surtout aux Qness «l'avocat du Tract 90, beaucoup demeurère il convaincus qu'il n'avait été qu'un traître au s de Rome, acharné ï I i ruine de l'Etablissement.

Aucun des siens ne consentit à le suivre; Francis Newman abandonna l'idée de la révélation, les deux Mozlcy flottèrent vers le libéralisme. L'illustre maître avait si complètement rompu avec son passé « qu'il eut la pensée de se consacrer à une vocation séculière ».

Avec l'humilité d'un saint, il avait remis son épée entre les mains de Wiseman. Elle lui fut rendue sous d'autres conditions ; il revint à la bataille, et ses dernières campagnes furent, comme la première, pleines de surprises et de vicissitudes, mais elles se terminèrent par la victoire.

Quoi qu'il en advienne dans la suite, l'Eglise d'Angleterre est redevable à Newman de son regain d'influence et de sa forme actuelle. « Des mystères qui avaient été rejetés comme autant de superstitions à l'époque de la Réforme, dit Anthony Froude, et dont on n'avait plus entendu parler depuis lors, recommençaient à être prêches par la moitié du clergé, après avoir révolutionné le rituel dans nos églises. Chaque comté possédait ses monastères et ses couvents anglicans ». — « L'Eglise d'Etat, ajoute T. H. Huxley, semble de plus en plus préoccupée de répudier toute complicité avec les principes de la Réforme protestante et de prendre le nom d'Eglise Anglo-catholique ».

Mais où était l'homme dont l'influence avait opéré tous ces changements? En retraite à Maryvalc, ancien collège catholique désaffecté du comté

de Warwick, aussi solitaire qu'il l'avait été à Littlemore. Ou bien à Home, simple étudiant à Santa Ooce, promenant ses regards sur cette Campagne qu'il avait traversée quinze ans auparavant dans des sentiments si différents. Ou bien enfin sous l'habit de S. Philippe de Néri, ce Florentin élevé près de San Marco, surnommé « l'Apôtre de Home », et qui, dans son Oratoire de la Ghiesa Nuova, avait combiné la musique, la littérature, la théologie et la vie commune dans une maison qui n'était pas un cloître, sous une règle gans vœux, telle qu'on eùf pu la rêver pour des prêtres séculiers qui auraient hérité du large et calme esprit des Bénédictins. Mais soil dans la Rome des Papes, soit dans la protestante Birmingham, il menait une vie retirée, comme il avail fait a Oxford.

Rejeté par l'Angleterre, Newman resta morl pour elle jusqu'en lsiii, époque à laquelle il publia l'appel qui lui gagna tous les cœurs, i endant,

les travaux philosophiques et littéraires dont il remplit cette période d'exil sont égaux, sinon supérieurs, sous le rapport du style, à ses premiers

écrits; au point de vue de l'ampleur, du mouvement et de l'éclat, ils dénotent des facultés en progrès et s'adressent à un plus vaste auditoire, existe quelque chose comme un monde des leti ils peuvent prétendre aune assez belle place dans ce temple de la renommée. La prose de Newman avait gagné en souplesse ; elle savait être enjouée et ironique, se prêtait à l'apologue, touchait des cordes demeurées jusque-là silencieuses. C'était toujours le style d'un esprit profondément religieux ; mais Horace et Addison y auraient admiré l'observateur délicat, doué d'un sens pénétrant du ridicule et de l'esprit le plus fin ; l'écrivain qui faisait ses délices de Thackeray et de Jane Austen; l'humaniste qui composait pour les comédies de Térence des prologues de la latinité la plus pure ; l'homme de goût qui demandait que l'instruction fût vraiment une culture, l'homme instruit un gentleman, et l'étude une introduction à l'art de la vie. A elle seule, la lecture de ces pages d'une beauté et d'une sérénité si parfaites : les University Lectures, les Esquisses historiques, Callisia et les Sermons de circonstance, est déjà toute une éducation libérale.

Mais il nous faut revenir à cet Essai sur le développement qui reste à bien des égards Y opus

magnum, le chef-d'œuvre d'une longue carrière. Au dire d'un critique, ce livre aurail été écrit comme dans un transport de fièvre. Mr, Wilfrid Ward insiste sur « l'afflux d'idées e( l'imagination ardente » qui le caractérisent. Newman, dit-il, quand il le composa, étail dans « une tension d'esprit portée aux dernières limites > . et il cite sur ce point le témoignage des compagnons <! vie. En voici, sommairement esquissées, les lignes générales.

Quand Luther consomma sa rupture avec Rome, il en appela à la Sainte Ecriture, règle suprêm suffisante, disait-il, pour les prédestinés. Le christianisme devint « la religion (Tun livre)), la Bible, et la Bible seulement.

Mais d'ap!-'- Laud, el c'était là l'idé Ricane, pour interpréter la Bible, il nous faut suivre la lition, nous conformer à la r S.Vincent

de Lérins: « Ceci est la foi chrétienne qui a toujours été enseigné, partout, et parlous . Or, ses études sur l'Aiïanisme et autres controiwman trouva que cette règle n'était pas toujours d'une application simple et facile. L'antiquité était loin d'offrir le spectacle «lu ntement unanime et pour ainsi dire mécanique, que anglicans prenaient pour accordé. Chilling-

worth avait parlé de Papes contre Papes, de Conciles contre Conciles. Petau, le grand théologien jésuite contemporain de Bossuet, concédait qu'il y avait, en un sens, Pères contre Pères. Et Bull, dans sa Défense du symbole de Nicée, ne faisait qu'aborder une question plus vaste : Etant admis que le christianisme est la révélation divine, d'après quelle loi s'opère son développement?

Au problème ainsi posé, Newman fit cette réponse : « Puisque le développement dans la révélation est chose nécessaire, et que cette révélation, d'autre part, est un don céleste, Celui qui l'a donnée n'a pas pu ne pas mettre ce développement à l'abri de tout risque de perversion ou de corruption. En d'autres termes, l'action intellectuelle, organe de ce développement à travers les siècles, doit être infaillible dans ses déterminations ». Telle était la position romaine.

Or, de toute manière, le développement ou évolution était une suite nécessaire de la nature même des choses.

Ni le texte du Nouveau Testament, ni aucun autre recueil délivres, quel qu'il soit, « ne renferment un exposé de toutes les formes possibles que peut revêtir un message divin pour être accueilli par la multitude d'esprits auxquels il doit être présenté ».

PREMIÈRE PÉRIODE CATHOUQ

— « Plus une idée a de titres à Olrc regardée comme vivante, plus aussi seronl variés ses aspects; plus elle sera sociale et politique de sa nature, plus ses conséquences seront subtiles et compliquées, sa course longue et intéressante ». La Bible est donc écrite loul entière d'après le principe du développement. « Aucune histoire peutelle offrir une apparence plus humaine que celle de l'élévation et de l'accroissement du peuple choisi? » Et il en est du Credo et de l'Église comme de la Bible. « Point de doctrine », — ni d'institution, pourrions-nous ajouter, — « qui soit en possession de tous ses éléments dès le premier jour, qui ne bénéficie, avec le temps, des recherches de la foi et des attaques de L'hérésie». En l'ait, tous les partis contribuent, chacun à sa manU loppement des idées chrétiennes. Ces idées ne s'impriment pas dans l'esprit comme des caractères sur le papier: leur reproduction pure el simple, sous un aspect identique, est aussi peu conforme aux lois de notre intelligence qu'à l'étendue "l à la profondeur de la revelation qui nous est pr< à sa défense el à sa propagation dans un monde <!<• lutte.

u 11 ne peut y avoir de combinaison sur

la vérité sans un organe i frite ». In Bystème

de vérités révélées a pour corrélatif une autorité

infaillible. Si donc le christianisme est une religion sociale, basée sur des vérités reconnues comme divines ; si ces idées font des impressions distinctes sur les divers esprits et aboutissent à des développements vrais, faux, ou mêlés de vérité et d'erreur, « quelle autorité sera assez puissante pour affronter et trancher ces difficultés, si ce n'est une autorité suprême, réglant et conciliant entre eux les jugements individuels en vertu d'un droit divin ? »

Telle était, suivant Newman, la solution du problème soulevé. Mais il ne s'est pas contenté de le résoudre. En montrant dans le christianisme un système vivant, incarné dans les foules, embrassant les siècles, affectant sur tous les points les intérêts les plus graves des peuples et leur présentant son type de civilisation, il a esquissé le prologue indispensable de toute histoire future de l'Eglise, considérablement élargi le plan des Démonstrations, et écarté les raisonnements à priori sur ce qui a été ou sera ; il nous a forcés d'abandonner la région des nuages, pour apprendre des faits euxmêmes à juger de la valeur des faits.

Il savait bien qu'en Angleterre, doctrine et coutume, antiquité et développement étaient traités de

vieilleries, inutiles débris des « siècles d'ignorance » roulés jusqu'à nous parle Ilot. Mais, aux yeux d'un croyant sincère, ce mépris du tout «Hail un témoignage en faveur du tout, puisqu'en fait de développements il n'y en avail pas d'autres que ceux qui se sont opérés depuis le Concile de Nicée jusqu'au Concile de Trente

Toutes les hérésies n'avaient eu qu'une vie éphémère ; Luther et Calvin avaient vu finir leur temps; leurs disciples n'étaient-ils pas en train de se précipiter dans l'incrédulité pure, ou de pousser jusqu'à ses dernières et légitimes conséquences le panthéisme dissimulé au fond de leurs principes ?

Mais les Réformateurs avaient rejeté les développements du moyen âge, sous prétexte que c'étaient autant de corruptions : pour décider la question, quelle méthode suivre < t quel critérium

adopter ?

Newman proposa sept notes : préservation du type, continuité de principe, puissance d'assimilation, conséquence logique, anticipation de l'avenir, action conservatrice sur le passé el vigueur nique. Il consacre près de cenl vingl pages à dépeindre « la merveilleuse identité de type qui d'un bout à l'autre caractérise L'Église catholique

Et le sujet esl loin d'être épuisé. « De l'aveu de

(JH NKWMAN

tous, concluait-il, à partir de l'époque de Constantin, il n'y a dans toute la chrétienté, de Moscou en Espagne, de l'Irlande au Chili, qu'un seul et même culte dans l'ensemble et dans les détails ».

C'est ce qu'il appelait : « l'analogie de foi ».

L'étude approfondie et consciencieuse que Newman avait faite des premiers siècles chrétiens ; sa connaissance de l'antiquité classique ; sa promptitude à saisir des ressemblances entre les choses les plus éloignées, lui permettaient d'établir une suite de rapprochements où l'Eglise romaine des temps modernes rappelle l'ancienne et la primitive Eglise avec une force et une éloquence qui n'ont été que bien rarement surpassées. Ii montre aussi, avec une logique irrésistible, comment, dans ce vaste système, chaque partie suppose toutes les autres ou nous y fait aboutir ; comment chacune est successivement moyen et fm ; comment, en un mot, le type étant supposé organique, il doit être aussi nécessairement unique, tousses éléments obéissant à une loi souveraine d'assimilation. Mais, quelle que soit la beauté de ces vastes aperçus historiques, il nous est malheureusement impossible de les reproduire ici. C'est avec plaisir, nous en sommes sûr, et en leur donnant son approbation sans réserve, que Gibbon aurait lu les quarante

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pages où Newman résume l'idée que se faisaient du christianisme l'Empire romain, ses hommes d'Étal, ses historiens, ses poètes et ses philosophes, et en fait l'application à l'Eglise d<: Rome. Et quelle est la morale de ce brillant et suggestif parallèle ? Ecoutons :

« Il estime communion religieuse qui se prétend chargée d'une mission divine et tient pour hérétiques ou infidèles tous les autres corps religieux dont elle est entourée ; c'est un corps bien organisé, bien discipliné ; c'est une sorte de société secrète qui lie (Mitre eux ses membres par des influences et des engagements dont il est difficile aux profanes de se l'aire une idée précise. Ce corps esl répandu par tout le monde connu ; il peut être faible et inhibant dans chaque localité, mais il est fort dans son ensemble ; il peut être moindre que tous les autres corps religieux réunis, niais il est plus grand que chacun d'eux pris séparément. Il est 1 ennemi naturel des gouvernements qui lui sont étrangers ; il est intolérant et accapareur; il bud à refaire la société sur un nouveau modèle ; il détruit les lois, il divise les familles. C'est une superstition grossière ; on l'accuse des crimes les plus odieux ; les intelligences du jour le mépriat, l'imagination d'un grand nombre s'en effraye.

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Et il n'y a qu'une communion semblable. Plac< / cette description devant Pline ou Julien ; placez-ià devant Frédéric II ou Guizot : Apparent dirœ faciès. Chacun sait aussitôt, sans poser môme nue question, ce que l'on désigne par là. Un objet, et un seul, renferme chacun des détails de ce portrait ».

Gomme pour mettre le sceau à cette identité, à peine Newman venait-il de faire paraître son livre que l'Angleterre entrait en fureur à propos de « l'agression papale». Lord John Russell proposait son Bill contre les catholiques romains, mais dans son réquisitoire il englobait avec eux le parti Laudien. En un mot, il reprenait à son compte l'argument de Newman : « Ou accepter le tout, ou rejeter le tout ». Ce fut l'occasion des plus piquantes et des moins difficiles Lectures de Newman, celles qu'il prononça à la Bourse des grains de Birmingham, sur la Situation actuelle des catholiques en Angleterre. « Elles sont pleines d'habiles satires et de descriptions tracées de main de maître», écrivait George Eliot, qui nous parle de « l'amusement » que lui avait procuré la lecture de ces conférences. L'humour dont elles débordent n'était au fond qu'une indulgente et spirituelle bienveillance. Le Russe imaginaire qui ne comprend pas mieux

Blacks tone, que John Hull les infortunés catholiques, ses voisins ; « l'homme à préjugés » qui ne voyage en Europe que pour voir partout idolâtrie ei superstition ; le fervent lecteur de la Bible qui regarde le service connu sous le nom de Salut du S. Sacrement comme un joli tour de passe-passe : autant de peintures prises sur le vif, ci qui auraient fait sourire le farouche Tertullien. Et cependant, si remarquables que fussent ces discours au point de vue de la force, de la grace et de l'esprit, aucun journal ne les mentionna, pas un n'y fit la moindre allusion. Ils n'en resteront pas moins le seul docunicnl vraiment littéraire que nous possédions sur un incident qui fit autant de bruit que l'explosion causée par la publication du Tract 90, et se termina brusquement comme il avail commencé.

Le Cardinal Wiseman, une fois la tempête passée, convoqua sa nouvelle hiérarchie ei la réunit en synode à Oscott, le 13 juillet 1852. Le grand leader Iractaricn prêcha. Son sermon intitulé : « Le

cond Printemps » , marque en littérature un moment du triomphe romantique, aussi mémorable que l'apparition de Chateaubriand, le Génie du christianisme à la main. La comparaison s'impose entre ce sermon de Newman et son discours d'adieux à l'Etablissement anglican, cette pathétique

« Séparation des amis » où il s'écrie : « 0 ma mère, ma mère ! D'où te vient que tant de bonnes chofi ont été versées sur toi et que tu ne peux pas 1 garder? D'où vient que tu mets au monde des enfants, et n'oses pas les avouer ? Pourquoi tout ce qu'il y a de généreux dans l'intention, de tendre et de profond dans la dévotion, tes fleurs et tes promesses, ô ma mère, tombe-t-il de ton sein et ne trouve-t-il aucun asile dans tes bras ? » Aujourd'hui, ce n'est plus l'accent plaintif de la douleur : c'est comme un chant lyrique de triomphante allégresse. « Le passé est revenu. Ce qui était mort est de nouveau vivant... L'Eglise anglaise avait été, puis elle avait cessé d'être, et la voilà qui revit. Tel est le prodige bien digne du cri de notre joie. C'est la venue d'un second printemps ».

De ce renouveau, Newman était lui-même l'éloquent messager : il méditait encore sur la fragilité de l'homme, sur l'hiver dont le souffle glacial vient le frapper de mort, lui et ses œuvres, que déjà, comme ravi en extase, il contemplait le second temple s'élevant sur les ruines de l'ancien. Ferme, vibrante, pénétrée d'une émotion que l'on sent palpiter tout le long de ses phrases harmonieuses et chantantes, cette œuvre est un poème, un poème qu'il faut juger en se reportant à une scène qui ne

pouvait se représenter une seconde; lois dans l'histoire. Macaulay, dit-on, savait le sermon par cœur.

Une preuve frappante du charme irrésistible des périodes de Newman, c'est l'effet qu'elles produisaient sur une catégorie de lecteur- fori peu versés dans la fréquentation des livres cl qui, dès la première lecture, comprenaient ce discours comme s'ils avaient toujours su ce qu'il leur exposait. A quoi cela tient-il ? Peut-être à ce que Newman, comme Walter Scott, présentait ses idées les plus neuves et les plus profondes dans les termes naturels, je ne dis pas vulgaires, de la langue courante. Kien chez lui de singulier, de prétentieux ni d'affecté ; il s'élevait aux sommets : c'était son allure familière, on le voyait monter. Si, dans certaines questions, il demeurai! obscur, pour luimême parfois, comme il en fait l'aveu dans une lettre charmante de ses dernières années, n'en cherchons pas la raison dans la langue dont il avait fait choix : la cause en est plus profonde.

Il est tout l'opposé de Carlyle, dont nous apprenons le vocabulaire comme s'il s'agissait, el c'est bien le cas, en effet), d'une langue (-Iran endue

plus difficile encore par ses « anfractuosités », comme aurait dit Johnson, vraie langue de pro-

pliète, cl qui n'a rien de connu un avec celle de La conversation de tous les jours.

La langue de Newman, au contraire, c'est de l'anglais ordinaire porté à sa perfection. On peut lui appliquer la réflexion de Renan, quand il disait avoir appris de sa sœur le secret de l'art de bien écrire. « Elle me convainquit, dit-il, que tout peut être dit dans le style simple et correct de nos meilleurs auteurs, et que les expressions nouvelles et les images violentes sont dues aune prétention déplacée, ou à l'ignorance de nos vrais trésors ».

Jugement sévère sur la littérature française moderne !

Sans imposer au génie de lois par trop précises,

— il saura bien tout seul se montrer sobre d'ornements et faire éclater sa magnificence par un instinct plus sûr que toutes les règles générales,

— nous sentons que Newman regardait cette absence d'affectation comme essentielle chez un auteur classique. Prenons un à un ses sermons ; souvent leurs titres sont à eux seuls des poèmes : u Les Audaces de la foi, — « L'Église, patrie de r isolé », et une foule d'autres que nous pourrions citer. Mais réunis en volume, Newman ne veut pour eux aucun titre pompeux ; ces titres sont aussi prosaïques que possible. Qu'attendre, par exemple,

d'un ouvrage intitula : « Sermons pour des congregations mixtes ? » D'ennuyeuses polémiques, ou de sévères remontrances, dans le genre de ces tracts que l'on trouve aux abords des salles (fattente de nos gares ? Eh bien non ! C'est peut-être le plaidoyer le plus vigoureux en faveur de la religion que possède notre langue. Ici, le feu intérieur a gagné la surface, portant avec sa llamme ardente lumière et conviction ; arguments, images, exemples, brillent dans la transparence d'une atmosphère prophétique, solennelle comme celle de la Sixtine, avec la formidable vision d'un Jugement dernier suspendu devant nos regards et fixé là pour toujours. Jamais Newman, sans cesser d'être symbolique, n'approcha davantage du style de la peinture ; dans ces pages, selon le mot de Wordsworth,

Toutes choses, répondant à récriture,

Parlent de l'immortalité, des vicissitudes de la vie,

Et de celles de la grandeur.

Mais la vie dont Newman entretenait ses auditeurs, c'était une vie pleine de possibilités redoutables ; l'immortalité dont il leur parlait, c'était

une immortalité non pas seulement de bonheur et de joie, mais de souffrance et de peine. Trans-

crivez envers et en strophes cette prose mélodieuse

et grave, sous une forme plus concentrée, muis non pas plus ardente, et vous croirez entendre le Songe de Gérontius mis en musique.

En 1854, les évoques d'Irlande offrirent à Newman le rectorat de l'Université catholique de Dublin. Il accepta : cette fois encore il obéissait et se mettait en route sur un signe, comme il nous l'apprend lui-même dans un volume qui n'a pas été publié : Ma campagne en Irlande, fragment d'un récit plus étendu.

C'est au plus fort d'une douloureuse épreuve, le procès Achilli, qu'il avait esquissé les grandes lignes de son programme en prononçant devant ses amis d'Irlande une série de neuf discours sur l'idée et le but d'une Université. En les parcourant aujourd'hui, nous trouvons, sans doute, que les noms et les personnes ont légèrement vieilli ; mais au point de vue philosophique les idées en sont larges et, par les questions qu'elles abordent, très modernes. Newman a toujours sous les yeux le type platonicien d'Oxford ; il en prend la défense contre le « bazar » à la mode de Londres, où l'on entassait pour la vente des marchandises de toute sorte, où l'épreuve décisive était un examen dans lequel la mémoire jouait le rôle principal.

Les nouvelles méthodes pouvaient bien donner une instruction varice : cette instruction n'était pas une culture véritable, si elle se bornait à meubler l'esprit au lieu de le développer et de l'élargir en môme temps. Newman définissait la philosophie : « une connaissance raisonnée ; l'étude des éléments du monde physique et moral, des sciences, des arts, des carrières, des classes et des fonctions sociales, des événements, des opinions, des individus, non pas objectivement et en eux-mêmes, mais comme termes relatifs éveillant en nous l'idée d'une multitude de termes correspondants, convergeant tous et chacun progressivement, par voir de combinaisons successives, vers leur vrai centre ».

Celui-là était vraiment un homme instruit, qui avait acquis cette faculté de juger sainement de toutes choses ; créer cet homme, telle était la fin de l'enseignement supérieur, quel que lui d'ailleurs le moyen employé pour y atteindre : l'étude de l'antiquité classique ou de la littérature contemporaine, celle des mathématiques ou de telle autre branche du programme des sciences. Une Université vraiment digne de ce nom ne vivait pas de compositions ni d'examens : les leçons des maîtres ne suffisaient pas à remplir toute sa tâche : elle devait

iOS NEWMAN

être la source d'un large courant d'activité intellectuelle alimenté chaque jour par un échange incessant d'idées de maîtres à élèves et d'un élève à l'autre.

S'appuyant sur l'autorité de Copleston et de Davison qui s'étaient faits les champions des mêmes principes en face de l'utilitarisme des écrivains de la Revue d'Edimbourg, Newman laissait la porte entr'ouverte, un peu trop discrètement, peut-être, à l'étude de la science moderne, de l'histoire, du droit, de la philologie, d'après les méthodes en honneur dans les Universités allemandes. Mais il ne semble pas avoir soupçonné toute la portée de ce vaste mouvement intellectuel : son horizon ne s'étendait pas jusque-là. En théorie, il avait bien pourvu à cette extension croissante du domaine de la science. Mais il lui fallait aussi ne pas perdre de vue la différence qui sépare une Académie adonnée au travail de la recherche et de la découverte, d'une Université dont le rôle est avant tout d'enseigner.

Dans cette revue générale, Newman négligeait les détails et les distinctions pratiques ; ce qu'il fallait entendre par « un esprit cultivé », il le montrait assez clairement dans sa personne, et l'expliquait avec un bonheur d'expression que Platon lui aurait envié. Il se refusait, il est vrai, à abandonner

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à la critique « ce survivant d'une humanité disparue, ce reste de la féodalité qu'on nomme un gentleman », dont il nous a tracé un si délicieux portrait: un Athénien, sûrement, n'y eût pas consenti davantage. Mais il voulait ajouter à son modèle ; le gentleman, tel qu'il le concevait, devait se distinguer par la « supériorité intellectuelle » ; comme le disait plus lard Matthew Arnold, des Barbares il fallait faire des Grecs.

u Cette intelligence supérieure, répétait Newman, c'est la vision lumineuse, calme, exacte, et la compréhension de toutes choses, chacune à sa vraie place, avec les traits essentiels qui la caractérisent. C'est presque une intuition prophétique, tant elle possède une connaissance approfondie de L'histoire; elle sonde presque les cœurs, tant elle connaît les mystères de la nature humaine ; elle a presque une charité surnaturelle, tant elle est exempte d'aigreur, affranchie de tout préjugé : elle joui! presque du repos et de la tranquillité de la foi, tant elle ne surprend et ne s'étonne de rien ; elle approche pre que de la beauté et de l'harmonie de la contemplation céleste, tant lui son! familiers l'ordre éternel

- choses et la musi [ue des sphères ».

I le petit mot, « presque », répété dans ce passa avec tant d'insistance, laisse pressentir une réserve

qu'on ne fait pas toujours, et aujourd'hui moins que jamais, quand par hasard on discute Les titres à la supériorité intellectuelle. Titres insuffisants, si Ton ne tient aucun compte de la religion, que dis-je ? de la théologie, sous prétexte que l'une n'étant qu'un certain ordre de sentiments, et l'autre l'expression par laquelle ces sentiments se traduisent, elles ne sauraient prendre place dans un programme de connaissances scientifiquement établi. Newman combat cette conception erronée avec une éloquence qui se répand en périodes majestueuses, rappelant la manière ample des Alexandrins. Mais en même temps, sa dialectique est si aiguisée, si pénétrante, que tout en faisant voir à quel point notre intelligence est faible et bornée, il réfute par avance l'agnosticisme qu'il voyait déjà se former et grandir sous ses yeux, attendant encore qu'on lui donnât un nom. Il l'appelle « Tune des formes de l'infidélité du jour » . Il en était troublé beaucoup plus que ses auditeurs : il y revient sans cesse.

C'est chose curieuse que la perspicacité de ce veilleur de nuit, dont le regard perçant voit monter du sein des ténèbres de l'avenir les Spencer et les Huxley.

« L'école de pensée que je décris, il peut se faire

que tous la désavouent ; les maîtres que je signale,

personne, peut-être, ne sera capable de les découvrir ». Mais il ne manquait pas d'hommes autour de lui pour prétendre que la religion n'était pas objet de science ; que les maîtres chargés de L'enseigner, tout en restant parfaitement libres de dogmatiser dans leurs églises, devaient, en conséquence, être mis à la porte des école

Cette exclusion, Newman ne l'acceptait point, et les arguments qu'il apporte, bons ou mauvais, s'adressent à la raison, non aux préjugés aveugles de la passion. A l'exemple de Burke qui souhaitait de voir la religion se montrer mitre en tète au sein des parlements, il réclamait pour elle dans les Universités la fondation crime chaire du haut de laquelle des professeurs compétents enseigneraient son histoire et sa science. Et comment des doctrines si profondes et si saintes seraient-elles professa par des maîtres qui n'y auraient pas foi ?

Sa démonstration de la nécessité d'une Université catholique était achevée. Mais l'entreprise échoua. N'en faisons pas retomber la faute sur le Recteur. Newman, assurément, était loin d'être ce qu'on appelle un organisateur de génie. Mais il avait tous les nobles élans du cœur ; aucune difficulté n'abattait son courage, et c'est avec une ardeur

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infatigable qu'il travaillait à répandre dons le public l'idée qu'il se faisait d'une œuvre comme celle qu'il cherchait à fonder.

Il dut se retirer : son départ fut une défaite, prélude de beaucoup d'autres qui devaient suivre au cours de ces années qui virent Newman isolé, incompris des deux côtés, « pâle prisonnier ceint de la triste ceinture de Paul », solitaire dans sa cellule d'Edgbaston, comme jadis à Oriel ou à Littlemore.

Toutefois, avant de quitter Dublin, il avait enrichi ses contemporains de nombreux Essais dont la lecture est un vrai stimulant pour la pensée, où les plus petits membres de phrase, par les trésors de sagesse qu'ils recèlent, nous font songer aux Paroles en prose de Goethe auxquelles ces Essais ne le cèdent en rien. Newman ne témoigne aucun dédain pour les études élémentaires ; il écrit à leur sujet d'amusants apologues, aussi spirituellement tournés que les articles d'Addison dans le Spectator. Il met en relief toute l'importance d'une bonne discipline de l'esprit, recommande l'exactitude, la pondération, l'étroite vigilance sur les termes dans lesquels nous nous exprimons à nous-mêmes ce que nous croyons connaître. Par contre, il dénonce « cette stérile et pitoyable contrefaçon du

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