CARDINAL NE W M A
PREMIÈRE PÉRIODE CATHOLIQl fi
savoir qui n'a d'autres litres que la fréquentation des cours de tel ou tel professeur en renom, la seule lecture des revues, des magazines, des journaux ou autres productions littéraires du jour qui, malgré tout leur mérite et tout leur prix, ne sauraient être L'instrument dune véritable éducation intellectuelle ». Cette éducation Implique une habitude d'ordre et de méthode, « l'acceptation réelle et l'emploi de principes fixes comme centres de pensée autour desquels viennent se grouper et prendre place nos connaissances ».
Il conclut en ces termes : « Partout où se rencontre ce goût de l'exactitude, l'histoire cesse d'être simplement un livre de contes, et la biographie un roman; les orateurs et les publications du jour ne sont plus regardés comme des autorités infaillibles ; l'éloquence de la forme ne tient plus lieu de la solidité du fond; la hardiesse dc<> affirmations el la vivacité des peintures ne valent pas une bonn • preuve. Telle est, dans les choses de l'ordre intellectuel, cette faculté de perception... qui pourrait se comparer à celle que nous possédons tous de dominer la multitude de lignes el de couleurs qui de toutes parts viennent frapper notre vue, et d'attribuer à chacune sa valeur exacte
On voit par la que Newman, malgré les profon-
(leurs insondables où pénétrait sa pensée, quand elle scrutait les mystères du monde de l'esprit, n'était nullement un rêveur mystique, absorbé dans la contemplation de son propre moi. 11 possédait dans sa parole, soit écrite soit parlée, un don que De Quincey prête à Burke, quand il fait cette remarque à propos de sa conversation : « Chaque pensée surgissait en lui sous l'inspiration, ou pour parler plus exactement, sous l'impulsion de la pensée précédente ». Vous eussiez été incapable de dire, et lui-même d'ailleurs n'y eût pas réussi davantage, où le conduisait son voyage quand il marchait à la suite de l'idée. Il ne prenait pas son point de départ dans une thèse, mais se laissait inspirer par la lumière intérieure. Aussi, dans chacune de ses études, semblait-il être à la poursuite d'un objet perdu : à peine l'avait-il trouvé, qu'il reconnaissait son bien.
Il exerce toujours ce genre de puissance à laquelle correspond exactement Y aucioritas de Cicéron; mais il a beau être dogmatiste, il ne dogmatise jamais. Johnson jouait au dictateur, Garlyle rendait des oracles ; Newman raisonnait et, s'il avait ses principes à lui, du moins les déclarait-il franchement. Sa qualité première c'est la bonne foi, qualité bien marquée, et sous une forme plaisante,
PREMIÈRE PÉRIODE CATHOLIQl B 1 15
dans son habitude de retranscrire mol pom mot chaque argument de l'adversaire avant d'y répondre. Le moyen Age ne nous offre pas de scolastique qui lui soil supérieur dans Tari des distinctions, ce qui portait, il y a longtemps déjà, un excellent juge à le traiter de « Lord Chancelier manqué ». Il avail le goût du mot exact poussé jusqu'au scrupule ; ni chez lui, ni chez ses élèves, il n'aimait la périphrase. Il voulait que les propositions abstraites fussent définies, limitées, éclaircies par des explication* les idées analogues devaient toujours rester marquées de leurs signes distinctifs. Mieux valait prévenir les erreurs que de leur la! ips
de se produire. Cette sage discipline, il en était redevable en grande partie, disait-il, au Dr Hawkins, « lui-même esprit d'une exactitude rigoureuse ». Mais la lecture d'Aristotc ne fit que l'entretenir, el les exigences de la controverse, qu'il s'agît des hérétiques grecs des premiers siècles ou de la querelle entre l'Angleterre et Home, Pâme ; à sa perfection.
Il y a pourtant un inconvénient à un style aussi
délicatement nuancé. L<* lecteur di la
es choses qu'il exprime ; un critique peu
scrupuleux ou inconsidéré s'acharne ;i des
mots dont il ne parvient pas à saisir le vrai sen-,
à la place et dans la fonction que leur assigne l'auteur ; vite, il les détache de leur contexte, les habille à la couleur de son esprit et les dénonce à la réprobation publique. Newman avait horreur du paradoxe ; mais il était souventhardi et ne pouvait souffrir ces expressions qui, à force d'être employées, avaient cessé de signifier quelque chose : selon la juste remarque de Thomas Mozley, « il n'aimait pas à suivre le courant ». S'il faisait tant que de parler, il voulait dire les choses à sa manière. Voilà qui nous explique, entre autres causes, pourquoi anglicans, catholiques, et Anglais moyen se méprirent sur son compte en diverses circonstances et attribuèrent à ses écrits des sentiments et des intentions qu'ils n'avaient point.
Sans chercher le moins du monde à s'envelopper de mystère, — en tout cas, dans les questions de réelle importance, — il s'adressait aux initiés par la seule force d'un style qui ne savait pas s'abaisser au niveau de la médiocrité commune, et parla vigueur d'une pensée qui planait toujours dans les hauteurs. A ce point de vue, ses ouvrages ne sont pas faits pour la foule; ils conviennent aux maîtres, beaucoup plus qu'aux débutants. Ils supposent toujours chez le lecteur un certain degré d'activité mentale, assez rare de tout temps, mais aujourd'hui plus me-
nacé que jamais parla richesse morne des matériaux sous le poids desquels l'esprit succombe, comme autrefois, s'il faut en croire la légende, Tarpeia mourait étouffée sous les boucliers d'or des S abins.
Au cours des vingl années qui suivirent, — depuis son départ de Dublin jusqu'à son élévation au cardinalat, — Newman fut en butte à des ennuis de tout genre. Mais si différents, et parfois même si opposés entre eux qu'aient été ses adversaires : si disposé que nous soyons à reconnaître qu'il se trouvait dans leurs rangs des esprits (rime incontestable valeur, on peut leur adressera tous m< critique : aucun d'eux ne réussit a comprendre une intelligence qui les dépassait tous, à pénétrer un esprit occupé de problèmes dont les va-les horizons s'étendaient bien au delà de la portée de leur courte vue.
Il était dans la destinée de Newman d'être le prophète et le philosophe chrétien du siècle à venir. « Par la seule force de son esprit », comme dit J. A. Proude, il n'a pas seulement rendu au catholicisme, dans les pays de langue anglaise, une place et une autorité qu'il semblait avoir perdues sans espoir de retour; il a aussi réagi sur les habitudes mentales de ceux qu'il atteignait, en leur enseignant unelanguc qu'ils n'auraient pa
se créer sans lui ; en renouvelant leurs méthodes d'apologétique ; en initiant les écoles romaines un genre de philosophie et à un mode de discussion d'où l'on peut attendre l'établissement entre le Nord et le Midi d'un terrain commun, forum ou agora, où l'on pourra du moins discuter en se comprenant de part et d'autre ; enfin, en attirant leurs regards vers l'abîme de l'inconnaissable qui se retrouvera toujours au-dessous de nos affirmations les plus certaines.
Newman comprenait, comme personne, que le christianisme était en passe de disparaître de Tordre public ; que les chrétiens seraient appelés de plus en plus à exercer leur jugement individuel, à se mêler à une société qui ne serait plus désormais ni catholique ni protestante, mais libre-penseuse, comme la société romaine des derniers temps de l'Empire, société sceptique et malgré tout superstitieuse, corrompue et cependant polie et raffinée: déjà il commençait à prendre ses précautions contre les mauvais jours. Sa politique l'engageait dans des voies nouvelles, si on les compare aux idées d'un passé alors tout proche encore, aujourd'hui à jamais disparu, mais identiques, au fond, à celles qu'avaient suivies Clément, Origène, Basile, et les Pères des premiers siècles pour diriger leur
PREMIÈRE PÉRIODE CA THOLIQl E 1 1 9
conduite sous le gouvernement des empereurs
païens.
C'était un programme pour le Lendemain. 11 supposait des pertes graves et durables sur lesquelles la pensée n'aimait pas à s'arrêter, la confiance dans l'énergie substituée à la routim , et un genre d'action que beaucoup prenaient pour un changement de front.
Darwin venait de publier son Origine des espèces; la critique biblique, familière à l'Allemagne depuis Leasing, avait fait son apparition dans les Essays and Reviews ; Golenso soumettait le Pentateuque aux calculs de son arithmétique ; Hegel faisait parler de lui à Oxford. Newman était attentif aux signes des temps ; il les interprétait et leur donnait un sens.
Les événements ont montré qu'il ne s'était pas trompé. Mais en l'absence de toute publication de s;» plume nous permettant de déterminer son attitude en regard des questions nouvelles qui se présentaient, il serait plus que hasardeux d'essayer de l'aire ce qu'il n'a pas fait lui-même.
Ses rapports avec le cardinal Wiseman furent quelque peu tendus à la suite du procès Achilli, malencontreux événement dû à la faute personnelle du Cardinal, et qui aboutit à un désastre dont c'est
1 '20 NE WMA Y
justice de rejeter sur lui l'entière responsabilité. La santé de Wiseman déclinait ; il avait d'excellentes intentions, mais ne donnait aucune suite à ses idées. Il avait oublié de soutenir Newman à Dublin ; il ne fit rien pour lui obtenir la mitre promise à Rome, et après lui avoir donné pleins pouvoirs pour entreprendre une revision de la Bible catholique anglaise, connue sous nom de version de Douai, il les révoqua à la demande d'obscurs libraires. Cette dernière déception ne fut pas, il est permis de le croire, sans conséquence pour la littérature anglaise : aussi convient-il de nous y arrêter un instant.
Newman n'était pas un hébraïsant ; il n'avait fait aucune étude spéciale du grec hellénistique ; il était peu versé, — si tant est qu'il le fût, — dans l'histoire du texte latin de la Vulgate, histoire dont aujourd'hui encore nous ne connaissons qu'une bien faible partie.
Ce n'est donc pas en qualité d'expert qu'il aurait présidé le comité de revision. Mais de tous les prosateurs anglais ses contemporains, il était bien le plus grand. Sa mémoire et son cœur étaient tout imprégnés de la noble langue de nos ancêtres, de ce vieil anglais qui fait le fond de la Bible du roi Jacques ; son oreille, toujours délicate, était
faite à ses périodes, el il avail expo-'' sa doctrine en matière de traduction dans une page classique. Jamais il n'aurait sacrifié un rythme beau en luimême et cher a l'oreille par suite d'une longue habitude, à la recherche d'une uniformité forcément aride. Sous sa direction, le résultat de ce travail de revision, tout en restant aussi exact que le permettait une science indiscutable, eût été une œuvre vraiment littéraire, et non pas une sorte de clef et de lexique, où le souci d'une scrupuleuse exactitude grammaticale laisse s'évaporer l'esprit sans beaucoup éclairer l'ignorant.
Par définition, un comité n'a pas de génie. Mais Newman aurait au inoins égalé Tyndale et surpassé Luther, individualités puissantes dont l'influence a donné à la Bible anglaise el à la Bible allemande, au milieu d'une étonnante diversité de matières, une unité de style qui a pu servir, même à la Littérature profane, d'exemple et de modèle.
Il n'en devait pas être ainsi. Newman fut bien invité à [a revision anglicane de 1881 . niais il n'y prit point part. A l'époque qui avait vu s'épanouir ce qu'on appelle le mouvement romantique, celle brillante période au cours de laquelle les arts, les lettres et la liberté étaient conviés à glorifier l'Eglise, succédaient un autre temps el un autre esprit.
L'esprit dominant, c'était maintenant celui de .Manning beaucoup plus que celui de Wiseman, esprit représenté par Veuillot, Ward, et autres champions de moindre valeur. Ni par la pensée, ni par l'action, Newman ne pouvait sympathiser avec ce parti, en dehors de la sphère où tous les catholiques se retrouvent nécessairement d'accord.
Son cœur allait à Lacordaire et à Montalembert ; c'est avec enthousiasme qu'il partageait, au moins dans les grandes lignes, leurs idées et leurs principes de conduite; à ses yeux, ils devançaient leur temps.
Il « prenait un intérêt tout spécial » à la lecture du beau livre où Montalembert parlait « des aspirations désintéressées, des projets entravés, des labeurs méconnus, de la grande et tendre résignation de Lacordaire » : peut-être, en le parcourant, ne pouvait-il se défendre de quelques applications personnelles. Il méditait sur la chute imminente du pouvoir temporel, et citait encore une fois les vers où jadis il soupirait ses vœux pour l'Eglise d'Angleterre menacée, elle aussi, trente ans auparavant, par le spoliateur. « Proscrite de son antique et majestueux sanctuaire », la religion n'en continuerait pas moins de répandre sur le monde ses rayons « pénétrants, libres, purs de toute souillure ».
Mais il prévoyait que l'Église aurait désormais à poursuivre son pèlerinage au milieu d'une société où il lui serait interdit de réclamer aucun privilège :
on se scandalisa de le voir se tenir à l'écart de la bataille, à l'heure où d'autres s'y jetaient avec tant d'ardeur. Newman ne fut jamais un politicien d'église; il regardait devant lui, et ne voyait que le lendemain : les autres n'allaient pas au delà du présent. De là le malentendu qui dura des année
Des jeunes gens venaient maintenant solliciter ses conseils, entre autres Sir John Acton, depuis Lord Acton, destiné à être un jour, dans son domaine de la bibliographie et de l'histoire, le savant le plus érudit de son temps. Sans avoir l'ait, peutêtre, une étude approfondie de VOrigine des espè v.s-, dont la publication toute récente faisait alors un peu partout tant de bruit, il en discutait le contenu avec un savant d'une compétence reconnue, le DrW. K. Sullivan. Il comprenait toute la portée de cette crise de la bi< . Au lieu de
l'accueillir, comme Carlyle, avec dcr, ma! >ns
el <\i)^ analhèmes, il était prêt à reel- r quel
pouvait bien en être le sens. Mais les sciem naturelles n'étaient pas plus son affaire que la politique romaine.
Kl cependant, ni sur ce point ni sur aucun autre,
il n'était d'avis qu'on restreignit la liberté de
discussion, pourvu qu'on discutât comme on le faisait aux beaux jours de la scolastique, où les problèmes philosophiques étaient examinés sous chacun de leurs aspects, témoin la Somme de S. Thomas. Mais l'Eglise était alors- comme une Cour d'appel en permanence, près de laquelle la religion défendait sa cause el faisait respecter ses droits.
Aujourd'hui, dans des conditions si différentes, comment obtenir les mômes résultats ? Problème embarrassant, on en conviendra. La règle à suivre, disait Newman, c'est la patience : « patienter quelque temps avec ce que nous savons être une erreur, en raison de la vérité qui finira bien par prévaloir ». Et il ajoutait : « Si nous raisonnons, soumettons-nous aux conditions de la raison... Ceci n'est pas pour la religion un triomphe intellectuel, qui n'a pas été précédé d'un exposé complet de ce que l'on peut dire en sens contraire ».
Beaucoup plus tard, au cours d'une controverse avec M. Gladstone, il exprimait ses idées au sujet de la liberté absolue de la presse : elles étaient pleines de modération et d'à-propos. « Quand l'intelligence est cultivée, disait-il, on peut s'attendre aussi sûrement à ce qu'elle se développe et prenne
pin- m i i:ui: PÉRIODE catholique 125
mille (ormes différentes, qu'à voir se refléter à la
surface de la terre une infinie diversité <!•' couleurs, de teintes et de nuances, lorsqu'elle est frappée par les rayons du soleil. Et cela surtout dans 1« questions religieuses, à raison de l'extrême subtilité et de l'obscurité profonde de Taction mentale qui les détermine ». Il ne renonçait pas à l'espoir qu'un jour viendrait où Ton trouverait un moyen d'allier ce qu'il y a de libre dans la structure de la société nouvelle avec ce que l'ancienne avait d'autoritaire, — un moyen terme entre les abus de la censure et l'anarchie d'un journalisme irresponsable dont il avait le spectacle sous les yeux.
Tris sont les principes qu'avec toute la circonspection voulue, quand on s'adresse au grand public, Newman souhaitai! d'appliquer en acceptant de prendre en main la direction du Rambler. Déjà il avait donné à cette revue de délicieux a ri i des sur les ' Saints anciens » et sur l'Ordre de S. Benoît.
Mais il ne tarda pas à quitter la place, et désormais les affaires de la revue ne le regardèrent plus. Il avait fondé à Edflrbaston une admirable école où, comme Lacordaire a Sorèze, il trouvait un délassement à ses « labeurs méconnus ». Une occasion s'offrit à Oxford; il y acheta une propriété de cinq acres, traça les plans d'un Oratoire, et dut
revendre son terrain : Manning et les amis que Manning mettait dans son jeu étaient intervenus pour lui barrer la route. L'archevêque écril à Rome en 1866: « J'appréhende fort un catholicisme anglais dont Newman est le type le plus accompli. C'est, transplanté dans l'Eglise, le vieux genre anglican, patristique et littéraire d'Oxford ». L'année suivante, une pénible correspondance s'engagea entre ces deux hommes très différents de nature, supérieurement doués l'un et l'autre, l'Oratorien incomparablement le plus grand : elle se termina par un éloignement de toute la vie.
Vers ce temps-là, un événement considérable s'était produit. S'il ne pouvait suffire à faire rentrer Newman en grâce auprès de critiques comme ceux qui, du côté catholique, se défiaient de ses idées et redoutaient son influence, il avait amené du moins l'Angleterre tout entière à admirer, à respecter et, dans une large mesure, à comprendre l'homme extraordinaire dont l'isolement était un tribut payé à son génie. L 'Apologia pro vita sua venait de paraître et de se placer au premier rang parmi les classiques anglais.