CHAPITRE VII
La Boadicèe et les bâtiments de la Compagnie des Indes s'avancèrent vers leur destination. Le capitaine Carrington saisissait toutes les occasions que pourraient lui offrir une brise douce et une eau tranquille pour rendre ses devoirs aux dames qui étaient à bord du Château de Bombay, ou pour les inviter à bord de sa frégate. Nous avons déjà dit qu'il était éperdûment épris d'Isabelle Revel, et il lui rendait les soins les plus marqués; mais, quoiqu'il fût jeune, aimable et gai, qu'il fût de bonne famille, et qu'il eût de belles espénuices, Isabelle ne partageait pas ses sentiments : sa société lui plaisait, voilà tout. Au bout d'un mois, leçon-
voi arriva à Sainte-Hélène. Le capitaine Carrington avait, ordre de l'escorter jusqu'à cette île; i! devait alors croiser sous une certaine latitude, et se rendre ensuite aux Indes-Occidentales, s'il ne rencontrait pas les vaisseaux qu'il attendait. Ce n'était donc probablement se séparer que pour se revoir. Mais pendant le peu de temps que les navires restèrent à Sainte- Hélène pour se radouber et faire de l'eau, le capitaine Carrington fit une proposition de mariage à Isabelle, qui la refusa le plus poliment possible. Boudant, comme un enfant à qui l'on refuse un joujou, il accéléra ses préparatifs de départ et mit à la voile dès le lendemain. 11 peut paraître étrange qu'une jeune personne, envoyée aux Indes par spéculation matrimoniale, ait refusé une ofFresi avantageuse; car ce genre de spéculation commence avec le voyage. Parmi celles qui l'entreprennent, il en est qui s'arrêtent à Madère, d'autres à Sainte- Hélène, quelques-unes au Cap de Bonne-Espérance, et souvent ce n'est que le rebut qui arrive à sa destination ; mais Isabelle avait consenti à aller aux Indes par devoir filial, et non pour y trouver un mari, à moins que l'homme qui se présenterait ne lui plût; et le
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capitaine Carrington ne remplissait pas l'idée qu'elle s'était formée de l'être auquel elle pourrait consentir à s'unir pour toute la vie. Le capitaine Carringtoh ne fit part qu'à Newton du refus qu'il avait essuyé. Newton lui garda fidèlement le secret, , et Isabelle en fit autant; car elle n'était pas du1 nombre de ces jeunes personnes qui se targuent d'un pareil refus pour Se donner un air d'importance aux yeux des autres. Maiâ Une autre raison, qu'Isabelle même né connaissait pas encore tout-à-fait, l'avait empêchée de prêter l'oreille aux offres séduisantes du capitaine Carrington. Si elle avait interrogé soh cœur, elle aurait découvert qu'il était prévenu eh faveur d'un autre, qui s'était attaché à elle aussi sans le savoir. Cet autre avait pourtant déjà ouvert les yeux sur ses sentiments secrets, mais il les avait réprimés, sachant qu'il n'avait à offrir que sa personne. C'était Newton Forster. Son intimité avec le capitaine Carrington ; les égards qu'avait pour lui le capitaine Drawlock, qui allait jusqu'à lui Confier le soin de ses chronomètres ; son excellent caractère, et son extérieur prévenant, lui avaient donné plus d'importance qu'il ne pouvait en devoir au grade de troisième aide du
maître. La franchise de ses manières, l'absence totale de prétentions de sa part, et les connaissances générales qu'il possédait, faisaient rechercher sa société même par ceux qui , sans cette circonstance, l'auraient laissé à l'écart comme un inférieur.
Quand ils furent arrivés à Sainte-Hélène, le premier aide du maître se permettait sans difficulté d'aller passer quelques heures à terre, quand il savait que Newton serait l'officier commandant en son absence, et le capitaine Drawlock avait pour lui une si haute estime, que lorsqu'il se promenait sur son pont avec quelqu'une des dames non mariées, dont il se regardait comme strictement responsable, et qu'il était obligé de la quitter pour quelques instants , il croyait sa responsabilité à couvert quand il l'avait confiée aux soins de Newton.
Les bâtiments de la Compagnie des Indes ayant alors à se protéger eux-mêmes, le capitaine Bottlecok devint le commodore du convoi par droit d'ancienneté. Il envoya à bord de chaque navire des instructions très détaillées sur l'ordre de la marche, sur le temps qu'on devait employer chaque jour à exercer les hommes au maniement des armes à feu et au
service des canons, et sur toutes les mesures et précautions à prendre pour la sûreté générale. Le docteur Plausible ne quittait plus miss Tawistock , depuis qu'il s'était assuré qu'elle jouissait d'une belle fortune; les autres dames continuaient à paraître assez fréquemment sur le pont; enfin une sorte d'intimité s'était établie , et pourtant chacun commençait à être fatigué de ce long voyage, quand les calculs des chronomètres et les observations apprirent qu'on n'était qu'à environ deux cents milles de la pointe de Galles, extrémité méridionale de l'île de Ceylan. Le vent était frais et favorable, et les passagers se félicitèrent les uns les autres de voir approcher le moment où ils sortiraient de leur étroite demeure.
Oh! le rosbif de la vieille Angleterre 3 fut l'air qui annonça le dîner ce jour-là. L'annonce du dîner est toujours un grand soulagement dans un long voyage sur mer, parce qu'il écarte l'embarras de ne savoir que faire. Suivant l'arrangementqui avait été invariablement observé depuis le jour qu'on avait mis à la voile , le capitaine Drawlock, qui occupait le haut bout de la table, avait à sa droite miss Tawistock et Isabelle, et à sa gauche Charlotte et Laure Re-
vel. Elles étaient flanquées d'un côté par M. Fergusson et de l'autre par sa femme, afin de prévenir toute collision entre elles et les passagers et officiers du navire. Le colonel était placé près de mistriss Fergusson , et le jeune commis d'administration près de son mari. Venaient ensuite, d'un côté les deux cadets; de l'autre, le docteur et le commis aux vivres, et enfin tous les officiers du navire, le premier aide du maître étant au bas bout de la table. La seule communication permise avec les belles qui étaient l'objet de la sollicitude spéciale du capitaine, était de leur demander la permission de boire un verre de vin avec elles.
Tout cela peut paraître fort absurde; mais un peu de réflexion convaincra le lecteur du contraire. Une responsabilité sérieuse pèse sur le capitaine d'un bâtiment de la Compagnie des Indes, qui a quelquefois sur son bord une douzaine déjeunes femmes qui doivent passer plusieurs naois sur le même navire avec un nombre à peu près égal déjeunes gens. L'amour, puissant partout , a encore plus de puissance sur les ondes , et je présume qu'il la doit à ce que sa mère y est née. L'oisiveté est amie de l'amour , et les passagers n'ont rien à faire pour charmer
l'ennui d'un long voyage. Dans un bal, dans une réunion , un homme rencontre une foule de femmes , et il peut en admirer plusieurs sans être épris d'aucune; car le nombre augmente la difficulté du choix } et il est enchanté sans être esclave. Mais à bord d'un navire , la présence de celle qu'il admire, parce qu'il ne peut la comparer qu'à un petit nombre d'autres , — qui dans le mondeserait bientôt éclipsée par une autre, mais qui ne trouve pas de rivale sur le pont d'un navire, — donne à cette femme un avantage qui, secondé par l'oisiveté et l'occasion, multiplie ses charmes et aiguise les traits de l'Amour. Le capitaine Drawlock le savait peut-être par expérience. Il savait aussi que les amis d'une des parties, sinon des deux, pourraient être mécontents d'une union formée entre elles pendant qu'elles étaient sous sa surveillance, et que sa réputation et celle de son navire, — car les navires aussi en ont une, — pourraient en souffrir. Quelque rigide qu'il puisse paraître , il ne faisait donc que son devoir.
M. Fergusson prononça le bénédicité, qui fut très long, trop long même, car le bâtiment avait beaucoup de roulis, et les dames ne pou-
vaient rester debout qu'en appuyant les mains sur la table. Mais M. Fergusson n'était pas marin , sans quoi il aurait su que la longueur d'un bénédicité doit toujours se régler sur l'état de la voilure. Quand les voiles de perroquet sont déployées, on peut se permettre une homélie ; • — quand on a pris deux ris aux voiles de hune, un court bénédicité suffît, — mais quand un navire est sous ses voiles d'étai , une simple éjaculation est regardée comme orthodoxe.
— Mistriss Fergusson , dit le capitaine , vous servirai-je de la soupe au mulbigatawny . Si vous préférez du consommé , il y en a à l'autre bout de la table.
— Je prendrai un peu de consommé , capitaine.
— Monsieur Mathews, envoyez une assiette de consommé à mistriss Fergusson. — Je suis fâché que la table soit si mal fournie , mistriss Fergusson ; mais un long voyage et le mauvais temps sont funestes aux cages à poulets.
— Vous n'avez pas besoin d'apologie, capitaine.
C'était la vérité, car la table était parfaitement servie.
— Miss Laure Revel me permettra peut-être
de lui offrir une tranche de ce gigot ? dit le galant colonel.
— Je vous remercie, colonel. Je n'ai presque mangé que du mouton depuis quelque temps En vérité, je crois que je deviendrai mouton.
— Prenez-y garde, miss Laure. Telle que vous êtes, nous sommes déjà tentés de vous dévorer.
— Colonel Ellice, dit le capitaine d'un ton sérieux, quand vous aurez fini vos compliments, plusieurs personnes de la compagnie vous seront obligées de découper ce gigot. — Miss Tawistock, me ferez-vous l'honneur de boire un verre de vin avec moi ? Nous n'avons pas eu le plaisir de vous voir sur le pont ce matin.
— J'avais dessein d'y monter, capitaine; mais ma santé est si délicate, que le docteur m'a conseillé de rester dans ma cabine.
— Miss Tawistock, vousenverrai-je une tranche de gigot?
— S'il vous plaît, colonel.
— Qu'avez-vous devant vous, monsieur Forster? demanda le capitaine.
— Une volaille, monsieur.
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— Découpez-la, s'il vous plaît; — miss Isabelle Revel, en accepterez- vous ?
— Non, capitaine, je vous remercie.
— Avez-vous dit oui ou non? lui demanda Newton qui avait rencontré ses yeux.
— J'ai dit non, mais je crois que je vais me dédire, répondit Isabelle en souriant.
Je ne citerai pas mon autorité, mais je sais positivement qu'Isabelle n'avait pas dessein de manger de volaille avant de savoir que c'était Newton qui allait la servir. Il en résulte donc que, pour rendre justice à l'Amour, il faut reconnaître que, s'il ôte quelquefois l'appétit, il peut aussi en donner.
— Miss Tawistock, dit le docteur Plausible, je vais vous envoyer un peu de blanc de dindon; cela est de facile digestion.
— Volontiers, docteur.
— Y joindrai-je un peu de jambon, miss Tawistock? dit le capitaine.
— Volontiers, capitaine.
— Me ferez-vous l'honneur de boire un verra de vin avec moi, miss Tawistock ? demanda le colonel Ellice.
— Volontiers, colonel.
— Miss Charlotte Revel, dit le capitaine, vous n'avez rien mangé.
— Ce que vous dites prouve que vous n'avez fait aucune attention à moi, capitaine; car vous auriez vu que j'ai dîné de fort bon appétit.
— Je suis honteux de ce reproche, miss Charlotte. Me ferez-vous l'honneur de boire un verre de vin avec moi en signe de pardon?
— Un verre de Madère est un faible motif de pardon, capitaine.
— Eh bien ! miss Revel, ce sera du Champagne.
Le capitaine ordonna qu'on en apportât, et cet ordre ne déplut à personne; car, en général, on ne servait de Champagne que les jours que les marins appellent jours de chemise blanche j, c'est-à-dire les dimanches et les jeudis.
— Nous avons une grande obligation à miss Charlotte Revel, dit le colonel, et je propose un toast en son honneur.
La proposition fut accueillie, nemine contradicente. Mais à peine les verres étaient-ils vides, que le second aide du maître entrouvrit la porte.
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— Monsieur, dit-il au capitaine, l'Asie vient de faire le signal, voile suspecte.
— Fort bien, monsieur Jones; ayez l'œil sur le commodore.
— MistrissFergusson, dit le premier aide du maître, vous enverrai-je de cette tarte? Elle est aux prunes de Damas, je crois.
— S'il vous plaît, monsieur Mathews, monsieur Jones vient de parler dune voile suspecte; que signifient ces mots ?
— Us signifient, madame, qu'on croit possible que ce soit une frégate française.
— Une frégate française ! Ciel! ô ciel! s'écrièrent en même temps deux ou trois dames.
— Monsieur Mathews, dit le capitaine, je suis réellement surpris de votre indiscrétion ; vous avez alarmé ces dames. Une voile suspecte, mistriss Fergusson, signifie seulement... un navire qu'on n'a pas encore pu reconnaître.
M. Jones reparut à la porte. —Capitaine, le commodore vient de faire le signal que cette voile est un vaisseau de guerre, et qu'il avance vers nous.
— Fort bien, monsieur Jones, dit le capi-
taine avee un air d'indifférence affectée , mais paraissant mal à l'aise sur sa chaise.
MM. Mathews et Newton quittèrent la table sur-le-champ.
— Un vaisseau de guerre! Il faut que je le voie, dit le colonel; et se levant de table, il salua les dames, et les suivit.
— C'est sans doute un de nos croiseurs, dit le capitaine.
— Le commodore vient de faire le signal de se préparer à l'action, monsieur, dit Jones, revenant une troisième fois.
— Fort bien, monsieur Jones; je vais monter sur le pont. Vous m'excuserez, mesdames ; notre commodore est un homme très-prudent, et je suis sous ses ordres; j'espère vous rejoindre dans quelques instants.
Tous les hommes le suivirent sur le tillac; et il ne restait plus avec les dames que M. Fergusson et le docteur Plausible, qui désiraient aussi aller voir quelle était la situation des choses.
— Eh bien! monsieur Fergusson, où allezvous donc ? s'écria sa femme ; j'espère que vous n'allez pas nous quitter ? Songez que votre profession est pacifique.
— Oh, docteur Plausible! s'écria miss Tawistock, je sens que je vais me trouver mal.
— Je ne vous quitterai pas, ma chère miss Tawistock.
Un coup de canon, tiré à bord du bâtiment du commodore qui était à peu de distance, et au vent du Château de Bombay, ébranla les fenêtres de la cabine et fit danser les verres qui étaient sur la table.
— Oh ! oh ! oh ! s'écria miss Tawistock ; et se laissant tomber sur le dossier de sa chaise, en étendant les bras, elle eut l'air de perdre connaissance.
— L'extrême délicatesse de ses organes... Un peu d'eau, s'il vous plaît, miss Charlotte Revel, dit le docteur.
Miss Revel en emplit un verre. M. Plausible y trempa le bout d'un doigt, et le passa légèrement sur les tempes de miss Tawistock. — Elle se trouvera mieux dans un moment, dit-il.
Mais miss Tawistock ne jugea pas à propos de se trouver mieux si promptement. Mistriss Fergusson prit le verre des mains du docteur, et jeta au visage de miss Tawistock toute l'eau qui s'y trouvait. Non seulement elle revint à