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CHAPITRE VIII

Edouard Forster retourna chez lui avec sa petite protégée, l'esprit soulagé du poids qui l'avait accablé. Il savait que la parole de son frère était inviolable, et qu'une écorce raboteuse couvrait en lui un cœur compatissant et généreux. Ce fut pendant l'automne qu'il revint ainsi dans sa chaumière, et en s'asseyant de nouveau sur son grand fauteuil, il se dit à lui-même : — Me voici encore une fois à l'ancre, mais ce ne sera pas pour longtemps; je sens qu'il me faudra bientôt mettre à la voile pour un long voyage. Ses pressentiments ne le trompèrent pas. Sa blessure se rouvrit encore l'hiver suivant, et sa constitution, épuisée par de longues souffrances, finit par y céder.

lOÔ NEWTON FORSTER,

Il n'avait gardé le lit qu'une quinzaine de jours, quand il sentit sa fin approcher. Il y était préparé depuis longtemps, et il ne lui restait qu'à écrire à son frère. Il remit sa lettre à Robertson, en lui recommandant de la mettre à la poste dès qu'il aurait fermé les yeux, et de prendre chez lui la jeune Ambre jusqu'à ce que son frère l'envoyât chercher.

11 eut pourtant le temps de changer ces arrangements. A peine avait-il remis sa lettre à Robertson, qu'il apprit que lord et lady Avelyn étaient arrivés la veille dans leur château, ramenant leur fils dont la santé était parfaitement rétablie. Comptant sur l'ancienne amitié de lord Avelyn, il lui envoya le vieux pêcheur pour l'informer de la situation dans laquelle il se trouvait, et le prier de venir le voir. Lord Avelyn se rendit sur-le-champ près de lui, et voyant que l'état de Forster n'admettait aucun espoir de guérison, il se chargea de la lettre pour son frère, et lui promit de prendre chez lui la jeune Ambre, jusqu'à ce qu'il convînt à John de l'envoyer chercher. Il faisait nuit quand lord Avelyn prit congé de lui , et avant que le soleil fût levé, l'esprit d'Edouard avait pris son essor vers l'empyrée.

Edouard n'avait pas caché à sa fille adoptive que sa vie ne tenait qu'à un fil. Depuis leur rertour de Londres, il lui avait conté tous les détails de son histoire, car jusqu'alors elle s'était crue sa fille. Jusqu'au dernier moment, il avait employé le peu de repos que lui laissaient ses souffrances à la fortifier dans les principes de religion et de vertu qu'il n'avait jamais cessé de lui inculquer; et il l'avait préparée à supporter avec résignation l'événement qui venait d'arriver.

Ambre était à genoux près du lit du défunt, la tête appuyée sur ses mains, et elle priait le ciel avec tant de ferveur, qu'elle ne s'était pas aperçue qu'il faisait grand jour. Elle entendit tout-à-coup la porte de la chambre s'ouvrir doucement. Elle crut que c'était, la fille de Robertson, qui, depuis la mort de mistriss Beazeley, était entrée au service d'Edouard Forster, et elle ne changea pas de posture. Les pas continuèrent à s'approcher, et elle sentit deux bras qui lui entouraient la taille pour la relever. Elle se retourna, et reconnut le jeune William Avelyn.

— Ma pauvre Ambre! s'écria-t-il avec émotion.

— Oh, William ! dit-elle en fondanl en larmes, tandis qu'il la serrait dans ses bras.

Le chagrin a quelque chose de contagieux dans la jeunesse, et William Avelyn, quoique âgé de dix-sept ans, mêla ses larmes à celles de la jeune fille, et il se passa quelque temps avant qu'il eût pu lui rendre un certain degré de calme.

— Ma chère Ambre, lui dit-il alors, il faut venir chez ma mère. Vous ne pouvez rester ici.

— Et pourquoi, William? pourquoi le quitterais-je sitôt? Je n'ai pas peur d'être seule près de lui. J'ai vu mourir mistriss Beazeley ; j'ai vu mourir le pauvre Fidèle; et maintenant il ne me reste plus personne. Elle pleura de nouveau. — Je savais qu'il allait mourir, ajouta-telle, il me l'avait dit lui-même; mais penser que je n'entendrai plus sa voix, que je ne le verrai plus ! Il faut que je pleure, William.

— Songez que votre père est heureux à présent, Ambre.

— Oui, il est heureux, William; j'en suis sûre. — Mais il n'est pas mon père, — je n'ai point de père, — point de parents que je connaisse. — C'est Fidèle qui m'a sauvée d'un naufrage. — Le bon M. Forster m'a tout appris.

Cette nouvelle excita la curiosité de William. Il fit des questions à Ambre, qui lui raconta les événements qui l'avaient placée sous la protection d'Edouard Forster. Cette conversation contribua à rendre quelque calme à son esprit.

A peine cette relation était-elle finie, que lord Avelyn, averti par Robertson de la mort d'Edouard Forster, arriva avec son épouse qui avait cru que sa présence déciderait plus aisément la jeune Ambre à quitter la chaumière. Cette dame y réussit , et Ambre monta sans résistance dans la voiture , qui la conduisit au château de lord Avelyn, où chacun eut pour elle les soins et les attentions qui pouvaient adoucir son chagrin. Nous l'y laisserons pour retourner dans la capitale,

— Scratton, dit John Forster à son clerc, souvenez-vous que je ne puis voir personne aujourd'hui.

— Vous avez plusieurs rendez-vous, monsieur

— Ecrivez sur-le-champ pour les remettre.

— Fort bien , monsieur. — Et si quelqu'un vient vous demander, je dirai que vous n'êtes pas au logis. ?

— Non. Pourquoi faire un mensonge? Vous

direz que je suis occupé et que je ne puis voir personne.

Le clerc ferma la porte. M. Forster mit ses lunettes et relut la lettre qu'il venait de recevoir. C'était celle d'Edouard, et lord Avelyn y avait ajouté quelques lignes pour lui annoncer la mort de son frère, et l'informer que la petite Ambre était chez lui, et qu'elle y resterait jusqu'à ce qu'il lui convînt de l'envoyer chercher. Edouard le remerciait de la promesse qu'il lui avait faite, et lui disait qu'il mourait tranquille parce qu'il savait qu'elle serait exécutée. John Forster lutta long-temps contre sa sensibilité naturelle, mais plus il cherchait à la réprimer, plus elle prenait de force; il y céda enfin , et les pièces de procédure qui étaient sur son bureau furent mouillées par les larmes données à la mémoire d'un frère. Mais au bout de quelques minutes, John Forster redevint lui-même, toutes les traces de son émotion disparurent, et quiconque l'aurait vu ne se serait pas imaginé qu'il eût été si vivement ému quelques instants auparavant. Le lendemain, il n'entra pas dans son cabinet; il sortit dès qu'il eut déjeuné, pour chercher une maison. L'appartement qu'il occupait ne consistait qu'en une

OU LA MARINE MARCHANDE. l 1 1

étude, un cabinet et une chambre à coucher, ce qui ne pouvait plus lui suffire; et quand il avait fait à Edouard la promesse que celui-ci lui avait demandée, il avait fort bien senti qu'il ne pourrait la tenir sans prendre un autre établissement. Mais il était riche, et il était déterminé à faire toutes les dépenses que les circonstances exigeraient. Comme il voulait conserver son appartement actuel pour continuer à y faire ses affaires, il chercha une maison dans tous les environs, et en ayant trouvé une qui lui convint dans Lincoln's inn Fields, il la loua sur-le-champ pour douze ans.

— Scratton, dit-il en rentrant, il faut me chercher un domestique , une cuisinière, une servante et une femme de charge. Il faut qu'ils vous donnent tous les renseignements les plus satisfaisants sur leur conduite, et surtout la femme de charge, qui doit être chargée de prendre soin d'une petite fille. Il faut que ce soit une femme supérieure à la généralité des domestiques. — Me comprenez-vous?

— Oui, monsieur, répondit Scratton.

Quand l'argent ne manque pas, on trouve

aisément à Londres tout ce qu'on peut désirer. En moins d'un mois la maison fut meublée,

sans recherche, mais avec élégance, et tous les domestiques furent installés à leur poste.

M. John Forster prit alors possession de sa nouvelle demeure, et il y passa une semaine pour voir si tout y allait comme il le désirait. S'étant assuré qu'il ne manquait rien à l'ameublement, que les domestiques se conduisaient bien, que la femme décharge était douce, intelligente et en état de prendre soin d'une jeune fille, il écrivit à lord Avelyn pour le remercier d'avoir bien voulu recevoir chez lui la fille adoptive de son frère, et pour le prier de la confier au porteur. M. Scratton partit, muni de cette lettre, et arriva chez lord Avelyn. Ambre versa de nouvelles larmes quand le moment arriva de se séparer de ses nouveaux amis. Enfin William Avelyn lui promit d'aller la voir à Londres en y passant pour aller à l'Université de Cambridge, et ayant fait ses adieux à ses hôtes, elle monta en chaise de poste avec M. Scratton.

M. Scratton était un de ces hommes qui ne parlent jamais que d'affaires, et ne sachant quelle conversation tenir avec une jeune fille de douze ans, il ne lui parla que lorsque la nécessité l'exigeait. Ambre fut donc abandonnée à

ses réflexions. Je ne puis dire sur quoi elles roulaient, mais l'une d'elles était certainement qu'il n'était pas agréable de voyager deux jours avec M. Scratlon. Elle se trouva fort heureuse quand elle arriva à la porte de la nouvelle maison de VI. John Forster. Il avait calculé l'heure de son arrivée, d'après une lettre que lui avait écrite M. Scratton, pour l'informer de leur départ. Ambre avait une prévention favorable pour le vieux procureur, et elle la devait à Edouard Forster, qui lui avait dit qu'elle trouverait dans son frère un autre père. Elle courut donc à lui, en entrant dans l'appartement, et se jeta dans ses bras en pleurant.

— Consolez-vous, ma chère enfant, lui dit John Forster, je serai pour vous tout ce qu'était mon frère ; regardez-moi comme votre père ; je le serai par amour pour mon frère, et bientôt, j'espère, par amour pour vous.

Au bout d'une heure, Ambre recouvra sa sérénité. Elle fut alors confiée aux soins de mistriss Smith, la femme de charge, et John Forster se hâta de retourner dans son cabinet, pour tâcher de regagner le temps qu'il avait perdu.

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