II. TROIS. ÉDIÏ
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colonel, qui retournait dans les Indes après un congé de trois ans. Il avait passé à Cheltenham la plus grande partie de ce temps. C'était un Adonis de soixante ans, ayant des joues jaunes et des dents blanches. Il avait passé toute sa vie à ne rien faire ; il s'était élevé dans sa profession sans avoir jamais été employé à aucun service actif, si ce n'est en une seule occasion, et il avait su la faire valoir. Doué d'une excellente constitution , et ayant toujours vécu dans le monde, il avait vieilli sans s'en apercevoir, et il croyait inspirer encore au beau sexe le même intérêt que lorsqu'il était capitaine à l'âge de vingt-cinq ans. Amusant les autres et facile à amuser , il avait tourné les pages du roman de la vie avec si peu d'interruption, qu'il était presque arrivé à la dernière sans se douter qu'il fût si près de la fin.
Il y avait aussi deux jeunes gens qui partaient en qualité de cadets, et à qui leurs familles avaient donné avant leur départ beaucoup d'argent et de bons avis, le tout devant être en pure perte; un commis d'administration , jeune homme qui parlait sans cesse de lady Elizabeth sa mère, et d'autres parents titrés, qui l'envoyaient dans les Indes pour y faire fortune,
ou être enlevé par le choléra-morbus ; alternative qui ne les inquiétait guère; deux officiers dont le régiment était à Sainte-Hélène, et dont la tête n'était pas mieux remplie que leurs bourses. Ils avaient la complaisance de conter des sornettes aux dames jusqu'au dîner, et de gagner quelques livres dans la soirée à ceux qui voulaient dîner avec eux.
Mais tous ces individus étaient comme zéro aux yeux du capitaine Drawlock; c'était une partie de sa cargaison dont il n'était pas responsable. Celle qui lui paraissait la plus importante , consistait en quatre femmes non mariées, dont trois étaient jeunes, belles et pauvres; et la quatrième, vieille, laide et riche.
Nous devons accorder la préséance à l'âge et à la fortune; nous allons donc commencer par la quatrième. C'était une miss Tawistock, née et élevée dans la Cité de Londres, où son père avait été longtemps le chef de la maison opulente de Tawistock Bottlelock et compagnie, teinturiers, calandreurs et dégraisseurs. Elle était seule héritière de son père, qui lui avait laissé environ trente mille livres sterling; mais il s'en fallait de beaucoup que la nature l'eût traitée aussi favorablement. Dans le fait, elle
était un prodige de laideur. Elle avait tous les traits durs et masculins, la tête plus large que longue, les cheveux roux et le visage couturé de petite-vérole. Si elle eût été un homme, on l'aurait regardé comme l'essence de tout ce qu'il y a de plus commun; comme femme, elle en était la quintessence. Malgré sa fortune, elle était arrivée à l'âge de trente-neuf ans sans avoir reçu aucune offre de mariage Comme ou désire toujours le plus ardemment ce qu'on trouve le plus difficile à obtenir, elle était possédée d'une fureur de se marier, et pour dernière ressource, elle avait résolu d'aller dans les Indes, où elle avait entendu dire que toute peau blanche trouvait toujours à se • marier. Cette passion pour le mariage, s'il ne faut pas l'appeler une maladie, occupait toutes ses pensées ; mais elle cherchait à la cacher en affichant une délicatesse qui s'effarouchait à la moindre allusion au précepte de la Bible, de croître et de multiplier. Elle déplorait toujours la faiblesse de sa constitution, mensonge auquel ses membres robustes donnaient un démenti formel. Miss Tawistock avait entretenu une correspondance avec une de ses anciennes compagnes de pension qui s'était mariée dans
les Indes. A mesure que ses espérances de mariage commencèrent à décroître, son affection pour son ancienne amie parut augmenter. Enfin elle lui écrivit qu'ayant résolu depuis longtemps de ne jamais se marier, elle était tentée de passer dans les Indes, de se fixer près de son ancienne compagne, et d'adopter un de ses enfants. Son amie lui répondit qu'elle la recevrait chez elle avec le plus grand plaisir, si elle pouvait se décider à faire un aussi long voyage, et miss Tawistock, lui ayant écrit pour lui annoncer son départ, s'assura d'une cabine à bord du Château de Bombay.
Les trois autres demoiselles étaient sœurs Charlotte, Laure et Isabelle Revel ^ filles de M. Revel, roué de fort bonne famille, qui s'était marié par amour pour la fortune de sa femme, qu'il avait entièrement dissipée, à l'exception d'un capital produisant six cents livres de revenu, auquel il ne pouvait toucher parce qu'il avait été assuré à sa femme par son contrat de mariage. Leur mère était une femme égoïste et intrigante, qui n'avait d'autre pensée que d'établir ses filles, en d'autres termes, de trouver quelqu'un qui voulût prendre sur lui le fardeau de fournir à tous leurs besoins. M. Revel avait
depuis longtemps quitté sa famille. Quand i! y paraissait, c'était pour mettre sa femme à contribution, et pour acheter son absence, elle sacrifiait tous les ans près de la moitié de son revenu. Elle était infatigable dans ses efforts pour établir trois grandes filles, bonnes à marier, et elle était désolée de ne pouvoir y réussir. Mais en rapportant une conversation qui eut lieu un jour entre elle et un vieillard bien poudré, ami de la famille, nous ferons mieux connaître son caractère à nos lecteurs.
— Le fait est, mon cher M. Heaviside, ditelle, que je ne sais plus que faire. M. Revel, qui connaît tous les spectacles et tous les acteurs, m'avait proposé de leur faire tenter la fortune sur le théâtre, en médisant qu'aujourd'hui, — et je crois qu'il a raison, — c'est la meilleure chance que puisse avoir une jeune fille pour épouser un homme titré. Cette idée ne me plaisait pas beaucoup, mais enfin j'y consentis. Isabelle, ma plus jeune fille, est fort bien, comme vous le savez; elle a une belle voix, et nous résolûmes de la faire monter la première sur le théâtre; après quoi, si elle réussissait, Charlotte la suivrait ; mais Isabelle a un caractère obstiné, et quand nous lui fîmes cette propo-
sition, elle refusa positivement, et dit qu'elle se ferait gouvernante, n'importe quoi, plutôt que d'y consentir. J'essayai les caresses, son père essaya les menaces, tout fut inutile. 11 y a un an que cela s'est passé, et elle n'avait encore que seize ans ; mais elle a toujours eu un caractère décidé et opiniâtre.
— Elle a fort mal fait, madame. Elle serait peut-être duchesse aujourd'hui.
— Eh bien, monsieur Heaviside, nous pensâmes alors que Charlotte, notre fille ainée, était celle qui pouvait le mieux réussir dans cette profession, quoiqu'elle n'ait pas la même fraîcheur que sa sœur; car, pour vous dire la vérité — et je sais que vous savez garder un secret,— Charlotte n'est pas bien loin de ses trente ans, et sa sœur Laure n'a qu'un an de moins.
— Est-il possible! s'écria monsieur Heaviside, en regardant la mère d'un air de surprise.
— Oui vraiment, répondit la dame, qui avait oublié qu'en divulguant les secrets de sa fille, elle faisait connaître les siens ; mais je me suis mariée si jeune, si jeune, que j'ai presque honte d'y penser. Quoi qu'il en soit, bien que Charlotte ne soit pas aussi jolie que sa sœur,
monsieur Revel, qui est bon juge en pareille matière, déclara qu'à la lumière et sur le théâtre elle passerait pour une très-belle femme. Nous le lui proposâmes, elle hésita, et enfin elle y consentit. La seule difficulté était de savoir si elle jouerait la tragédie ou la comédie. Elle préférait le tragique, et cela décida l'affaire. Monsieur Revel engagea Monsieur Y..., le premier de nos acteurs tragiques, à venir juger de son débit. Il l'écouta avec attention, dit qu'elle avait un talent distingué, mais qu'un léger grasseyement la rendait peu propre aux rôles tragiques. Alors elle étudia la comédie, et quand nous la jugeâmes assez avancée , monsieur Revel eut assez de crédit sur le fameux monsieur M.. . pour le déterminer à venir nous en dire son opinion. Charlotte débita son rôle parfaitement bien, à ce qu'il me parut ; et quand elle eut fini, elle se retira pour que sa présence n'empêchât pas monsieur M... de donner franchement son avis.
— Qui fut sans doute favorable ?
— Je croyais qu'il devait l'être; mais monsieur M... est un homme fort singulier, pour ne pas dire malhonnête. Dès que Charlotte fut sortie, il se leva, et faisant une grimace en me
regardant en face, il me dit: — Madame, mon opinion est que toute comédie dans laquelle votre fille paraîtra ne peut manquer d'être sifïlée. Je vous souhaite le bonjour.
— Quelle grossièreté ! je n'aurais pas cru cela possible.
— Quant à Laure, pauvre créature, elle n'a jamais eu de mémoire, et par conséquent elle ne peut songer au théâtre. J'ai donc perdu tout espoir de pouvoir établir aucune de mes fdles par ce moyen. A présent que puis-je faire, mon cher monsieur Heaviside? Que me conseillezvous?
— Réellement, madame, il est difficile de donner un conseil sur un point si délicat ; mais si vous désirez les marier, que ne les envoyezvous dans les Indes ?
— Nous y avons pensé bien des fois, car monsieur Revel y a un oncle qui n'est pas marié, et qu'on dit fort riche. Il est colonel dans la marine de Bombay , à ce que je crois.
— Vous voulez probablement dire dans l'armée de Bengale, madame.
— Je crois que vous avez raison. Ce que je sais , c'est qu'il est au service de la Compagnie. Mais le fait est qu'il déteste mon mari, et qu'il
ne veut pas en entendre parler. Je lui ai écrit une lettre fort civile pour lui donner à entendre qu'une ou deux de mes filles se rendraient près de lui avec bien du plaisir pour prendre soin de lui et de sa maison; mais il n'a pas daigné me répondre. On dit que c'est un homme d'une humeur très désagréable.
— C'est un cas dans lequel il est difficile de donner avis , madame ; — très difficile en vérité. Mais je puis vous faire part d'une circonstance arrivée il y a cinq ans à un de mes amis qui avait fait une proposition semblable à un de ses parents qui était dans les Indes. N'en ayant reçu aucune réponse, il supposa que la lettre de son parent s'était égarée en chemin , et il n'en fit pas moins partir sa fille. Son parent fut très surpris en la voyant arriver; mais qu'y faire ? Il ne pouvait laisser sa parente coucher dans la rue; il la reçut donc chez lui; et trois mois après elle fit un mariage très avantageux. Elle envoie souvent à sa mère de beaux châles et d'autres présents.
— En vérité , monsieur Heaviside ! vous me conseillez donc de
— Je ne conseille rien, ma chère dame; je ne fais que vous rapporter un fait. Je crois que
le colonel Mais il est près de deux heures,
et il faut que je vous quitte. Adieu , ma chère mistress Revel.
Le résultat de celte conversation fut une consultation entre M. Revel et sa femme la première fois qu'ils se virent. M. Pievel fut enchanté de ce plan. Il espérait pouvoir tirer plus d'argent de sa femme quand elle serait débarrassée de ses filles , et il jouissait en perspective du plaisir de tourmenter son oncle dont il savait qu'il n'avait rien à attendre. Cependant, comme il était nécessaire d'user de circonspection, surtout à l'égard d'Isabelle, il se borna pour le moment à dire qu'il avait reçu une lettre de son oncle, qui désirait qu'une de ses nièces allât demeurer avec lui. Quelques mois après, il apporta une lettre, qu'il avait composée luimême et fait écrire par un autre, dans laquelle son oncle l'engageait à lui envoyer ses trois nièces, en disant qu'elles y trouveraient leur avantage. 11 surmonta la répugnance des deux aînées en leur mettant sous les yeux les établissement splendides qu'elles pourraient trouver dans ce pays; et Isabelle céda à la persuasion , quand sa mère lui eut déclaré en pleurant qu'il lui était impossible de soutenir plus long-temps
la charge de ses trois filles sans tomber ellemême dans une indigence absolue.
En donnant une hypothèque sur le capital qui lui était assuré par son contrat de mariage, mistriss Revel emprunta la somme nécessaire pour faire un trousseau à ses trois filles, et payer les frais de leur voyage , et les trois sœurs, comme une marchandise à la grosse aventure, furent ainsi envoyées à bord du Château de Bombay.