‹ Newton ForsterChapitre 20 sur 37 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

La flotte arriva en Angleterre sans avoir été exposée à d'autres dangers. Le commodore et les capitaines des différents navires qui la composaient reçurent de leurs concitoyens les éloges que leur conduite méritait si bien. Dès que le Château de Bombay fut entré dans le bassin des docks de la Compagnie des Indes-Orientales, Newton demanda et obtint sans difficulté la permission de quitter ce bâtiment. Il partit sur-le-champ pour Greenwich, aliu de s'assurer de ce qu'était devenu son père, car il n'avait reçu de nouvelles de personne depuis son départ, quoiqu'il eût écrit par toutes les occasions qu'il eût pu trouver. Il est vrai qu'il ne s'était pas attendu à en recevoir, car il sa-

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vait que son père était trop distrait pour songer à lui écrire, et son oncle trop occupé pour perdre la moindre partie de son temps pour une correspondance qui n'était pas indispensable.

Quand on approche d'une demeure qui contient, ou qu'on suppose devoir contenir l'objet de sa sollicitude, de quel tressaillement d'inquiétude n'est-on pas agité! Comme le cœur bat vivement î Comme la respiration est gênée ! Telle était la situation de Newton, quand il mit la main sur le loquet de la porte de son père. Il l'ouvrit, et le premier objet qui réjouit ses yeux, fut Nicolas, assis sur une escabelle, et fumant sa pipe, en compagnie de deux vétérans de l'hôpital, qui avaient jeté l'ancre sur une grande caisse. Ils étaient si occupés de leur conversation qu'ils ne l'aperçurent pas, et Newton, tenant la porte entrouverte, passa quelques instants à examiner ce groupe.

— Cela peut être ou ne pas être, M. Forster, disait l'un des vétérans, mais si c'est un bon fils, comme vous le dites, vous le verrez bientôt, c'est une chose sûre. Dès qu'un bon fils peut sauter par-dessus le bord de son bâtiment, vovez-vous, sa boussole le conduit toujours

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chez son père. A l'aide des verres que vous avez mis à mes lunettes, j'ai pu lire mon journal ; j'y ai lu la liste des blessés et des tués, et je puis vous répondre qu'il n'y a pas eu sur toute la flotte un seul officier qui ait perdu sa ration par suite de cette affaire. Dire que Mounsecr a tourné le dos à des bâtiments marchands ! Et que feront nos braves après cela?

— Ce qu'ils feront, Bill? dit l'autre; il n'y a rien à faire, à moins qu'ils ne coupent la barbe au Grand-Turc, pour en faire un balai pour la cabine du yacht du roi, et qu'il ne distribuent ses sept cents femmes sur toute la flotte. — Je voudrais bien savoir comment il s'y prend pour les maintenir en bon ordre.

— Je puis vous le dire, reprit le premier, car j'ai fait la même question quand j'étais aux Dardanelles. Il y a un grand coquin noir, qu'on appelle un unique 9 qui est toujours en sentinelle à la porte, avec un sabre et un sac plein de sciure de bois, et si une femme parle trop haut, pan ! sa tête tombe dans le sac.

— C'est un bon moyen pour qu elle ne parle plus, dit l'autre. Mais, comme je vous le disais, M. Forster, il ne faut pas vous impatienter. Un marin qui connaît son devoir ne demande ja-

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mais de congé avant que toute la besogne soit finie. Je vous gage deux onces de tabac que M. Newton

— Est arrivé, mon brave homme, dit Newton en entrant. — 0 mon père !

Nicolas se leva à la hâte, et serra son fils dans ses bras.

— Mon cher enfant ! — Mais pourquoi n'êtesvous pas venu plus tôt î je craignais que vous n'eussiez été tué. Eh bien, je suis charmé de

vous voir. — Comment trouvez-vous les Indes- Orientales ?

- — Donnez-moi votre main, mon garçon, dit le plus âgé des deux vétérans, j'aime à serrer la nageoire d'un homme qui a aidé à mettre en fuite l'ennemi. Et ce ne sera pas une honte pour vous de jeter le grappin sur un vieux marin qui servi son pays tant qu'il a pu se tenir sur ses quilles.

— Bien volontiers, camarade, dit Newton en lui tendant la main , tandis que le second vétéran s'emparait de l'autre, en l'examinant de la tête aux pieds. — S'il n'y a que des hommes comme vous sur votre bord , dit-il, l'équipage en est diablement bon ; c'est tout ce que j'ai à dire.

Newton sourit, et se tourna vers son père. Eh bien ! mon père , vous paraissez bien portant. Votre demeure vous plaît-elle?

— Sans doute, Newton. J'y réussis beaucoup mieux qu'à Bristol.

— Il veut dire à Liverpool , M. Newton, dit un des vétérans; mais votre brave homme de père a quelques avaries dans ses œuvres mortes : sa mémoire est comme un tamis. — Allons, Bill , nous sommes de trop ici. Quand un père et un fils se revoient après un voyage aux Indes- Orientales , ils doivent avoir à se dire bien des chosesqui n'ont pas besoin d'écouteurs. — Adieu, M. Forster; puissiez-vous conserver toujours votre fils, et puisse -t- il avoir toujours un navire!

Les deux vétérans se retirèrent, et Newton, resté seul avec son père, lui fit quelques questions auxquelles Nicolas répondit très brièvement, suivant sa coutume. — Il était content de sa situation , — la compagnie des vétérans de l'hôpital lui plaisait, — il avait autant d'ouvrage qu'il en désirait, — il s'était toujours bien porté, il n'avait pas entendu parler de sa femme. — Newton l'interrogea ensuite sur sa situation pécuniaire, car il avait remar-

que que le costume de son père était dans un délabrement complet; et de question en question, il apprit que son père, quoiqu'il eût été chercher quelques livres chez le banquier la première année de l'absence de son fils pour se faire faire un habit neuf, non seulement avait oublié qu'il y restait encore une somme considérable à sa disposition , mais avait même laissé son habit neuf dans un coffre, sans jamais songer à le mettre. Nicolas s'excusa de ces deux oublis, en disant qu'il avait eu l'esprit entièrement occupé de son perfectionnement d'horlogerie.

— Avez-vous vu souvent mon oncle depuis mon départ? demanda Newton.

— Votre oncle ? oh ! non ; je ne sais où il demeure, et j'attendais votre retour. Nous irons le voir demain, car il pourrait croire que je ne songe pas à lui. Sa montre doit avoir besoin d'être nettoyée. — Mais à présent, Newton , racontez-moi tout ce qui vous est arrivé.

Newton lui fit un détail abrégé de son voyage, et il s'aperçut, aux questions de Nicolas, que sa mémoire était encore moins bonne qu'avant son départ, et qu'il était devenu plus distrait que jamais. Il fit ses arrangements pour aller

chez son oncle le lendemain matin, et se promit de prendre ensuite tous les moyens possibles pour découvrir ce qu'était devenue sa mère, même en employant la voie des journaux s'il le fallait. C'était un devoir qu'il avait, depuis bien longtemps, résolu de remplir; mais les circonstances et le manque de temps l'en avaient empêché jusqu'alors.

Le lendemain matin de bonne heure Newton et son père se rendirent à Londres par une des diligences de Greenwich, et ils allèrent ensuite en se promenant à la maison où le procureur avait son étude.

f — Comment vous portez-vous, M. Scratton? Mon oncle est-il dans son cabinet? demanda Newton en entrant.

M. Scratton le reconnut sur-le-champ, et lui dit d'un air gracieux que M. Forster était chez lui, et qu'il serait certainement charmé de le voir, attendu qu'il avait souvent parlé de lui depuis quelques jours.

Newton entra dans le cabinet avec son père. Il y trouva son oncle précisément dans la position où il l'avait laissé la dernière fois qu'il l'avait vu, assis devant son bureau, ses lunettes sur le nez, et examinant les pièces d'un

dossier de procédure. — On aurait dit que le procureur n'avait pas changé de place depuis le départ de Newton.

— Mon neveu, dit John Forster sans se lever, je suis très charmé de vous voir, Je suis bien aise aussi de vous voir, frère Nicolas. — Scratton, avancez des chaises, continua-t-il en prenant sa montre qui était sur la table, et en la mettant dans son gousset. — Eh bien ! mon neveu, j'ai appris de vos nouvelles, et elles m'ont fait grand plaisir, j'ai vu hier M. Bosanquet, et il m'a dit qu'on était très satisfait de votre conduite, et qu'on vous avait élevé au rang de second aide.

— C'est plus que je ne savais, dit Newton enchanté de cette nouvelle. Je vous remercie de me l'avoir appris; c'est une nouvelle obligation que je vous ai.

— Ne vous ai-je pas dit que ce n'est pas une mauvaise chose de trouver un oncle? — Mais à propos , mon neveu , j'ai fait des changements dans mes arrangements domestiques. Depuis que je vous ai vu, j'ai pris une maison dans Lincoln's-Inn-Fields, n° 17, souvenez-vous-en; je puis vous y donner un lit si cela vous convient.— Frère Nicolas, je vous prie d'accompa-

gner votre fils, si vous pouvez rester cette nuit à Londres, car il serait trop tard pour partir après le dîner; mais le lit que je destine à mon neveu est fort grand, et vous pourrez le partager.

— J'accepterai avec bien du plaisir votre obligeante invitation pour quelques jours, mon oncle, si je puis le faire sans vous gêner.

— Non, vous ne me gênerez nullement là; mais vous me gêneriez beaucoup ici, où je suis toujours très occupé. Ainsi donc, au revoir, mon neveu. A six heures sonnant, je serai chez moi. — Frère Nicolas, vous ne m'avez pas répondu?

— Répondu à quoi? demanda Nicolas, dont l'esprit était dans les nuages.

— Je vous l'expliquerai , mon père , dit Newton en souriant. Venez, venez, mon oncle est en affaire.

Nicolas se leva : — Il me paraît que vous lisez beaucoup , frère John, dit-il.

-- Oui, beaucoup.

— Combien de temps lisez-vous par jour?

— Plus ou moins, suivant le nombre d'importuns qui m'interrompent.

— Cela ne vaut rien pour vos yeux , frère John.

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— Possible ! dit le procureur avec un ton d'impatience.

•— Partons, mon père; nous dérangeons mon oncle, dit Newton en prenant le bras de Nicolas.

— Eh bien ! frère John , adieu ! — Qu'est-ce donc que j'avais à vous dire? — Oh! j'espère que vous n'êtes pas fâché que je ne sois pas venu vous voir plus souvent ?

— Humph ! pas le moins du monde , je vous en assure, frère Nicolas. Adieu ! Newton, vous l'amènerez avec vous à six heures. — Et M. Forster avait repris l'examen de ses papiers avant qu'ils fussent sortis.

Newton fut très surpris d'apprendre que son oncle avait pris une maison, et il se demanda s'il ne serait pas possible qu'il eût pris une femme en même temps. En traversant l'étude, il eut envie de le demander à M. Scratton ; mais il réprima sa curiosité pour ne pas avoir l'air de vouloir s'immiscer dans les affaires de son oncle. Comme on était alors dans le mois de février, il faisait nuit long-temps avant six heures, et il ne savait trop que faire de son père jusqu'au dîner. Il entra dans une taverne, s'assit avec lui devant une table, et ayant de-

mandé une pinte de vin de Sherry et quelques biscuits, il laissa à Nicolas le soin d'y faire honneur; lui dit de l'attendre jusqu'à son retour, et alla acheter un sextant et quelques autres objets qui pouvaient lui être utiles dans sa profession. Il avait reçu sa paie, et par conséquent il n'eut pas besoin de recourir aux fonds qui étaient placés chez le banquier. Il alla ensuite retrouver son père, qui avait fini le vin et les biscuits, et dont les yeux étaient fixés sur le plafond. Enfin il fit venir un fiacre, et se rendit chez son oncle avec Nicolas.

M. John Forster venait d'arriver. Ils le trouvèrent dans la salle à manger, transvasant du vin d'une bouteille dans une carafe de cristal , et ayant Ambre à son côté. Newton fut surpris de voir une jeune fille chez son oncle. Il prit la main qu'elle lui offrait, et lui demanda son nom.

— Ambre, répondit-elle. — Papa dit que c'est un nom ridicule.

— Et je le pense encore , ma chère. Mais nous allons diner , et il faut que vous alliez retrouver mistriss Smith. Bonsoir.

Ambre embrassa le vieux procureur, souhaita le bonsoir à la compagnie, et se retira.

— Frère John, dit Nicolas, je ne croyais pas que vous fussiez marié.

— Humph ! je ne le suis pas , grâce au ciel !

— Comment est-il donc possible que vous soyez le père de cette jeune fille ?

— Je ne vous ai pas dit qu'elle fût ma fille. — Mais montons dans le salon jusqu'à ce que le dîner soit sur la table.

On annonça bientôt qu'il était servi. 11 était simple, mais fort bon, et le vin excellent. Quand le dessert arriva , John Forster se leva , et mit sur la table deux carafes , l'une de vin de Porto, l'autre de Sherry.

— > Mon neveu, dit-il, je bois volontiers quelques verres de vin, mais je les bois vite parce que je n'ai pas de temps à perdre. Dans dix minutes il faut que j'aille à une consultation ; je ne vous engage pas à boire plus que vous ne le désirez , mais il faut que ces carafes circulent rapidement. — Faites-les passer, frère jNicoias.

Nicolas , qui n'était pas accoutumé au vin , remplissait et vidait son verre chaque fois que les carafes arrivaient devant lui. Newton, quoique plus habitué à en boire , les laissait passer quelquefois sans remplir son verre. Au bout de

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dix minutes, John Forster, qui avait placé sa montre sur la table , la remit dans son gousset, et se leva. Il enferma le reste du vin dans un buffet et dit à son neveu qu'il pourrait demander le thé quand il le voudrait.

— Mon frère semble avoir beaucoup d'affaires, dit Nicolas à son fils, quand son frère les eut quittés. Quel vin avons-nous bu ? il était très fort. Il me semble que la tête me tourne. Et quelques instants après , il se pencha sur la table et s'endormit.

NevTton , qui s'aperçut que la tête de son père se ressentait du vin qu'il avait pris, — une pinte à la taverne, et une bouteille au moins pendant et après le dîner , jugea à propos de le laisser faire un somme. Il monta dans le salon , prit un livre, et continua sa lecture jusqu'au moment où la pendule sonna minuit. Suivant l'usage de la maison, tous les domestiques étaient couchés, après avoir laissé dans le vestibule une lumière pour leur maître, qui quelquefois rentrait fort tard, et qui prenait toujours la clef de la porte de la maison. Newton prit un bougeoir et descendit dans la salle à manger pour éveiller son père. Mais tous ses efforts furent inutiles; Nicolas dormaitsi profon-

dément que son sommeil ressemblait à une léthargie. Newton vit que les domestiques avaient desservi , et que le feu était éteint, et ne pouvant mieux faire, il rangea les chaises de manière que son père ne pût se heurter s'il s'éveillait dans l'obscurité, et il se retira dans la chambre que son oncle lui avait montrée avant le dîner.

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