‹ Newton ForsterChapitre 21 sur 37 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Il était entre deux et trois heures du matin, quand John Forster rentra chez lui. Après avoir fermé la porte, poussé les verroux et tiré la chaîne, il prit la lampe qui brûlait dans le vestibule, et il avait le pied sur la première marche de l'escalier pour monter dans sa chambre, quand il entendit un ronflement sonore dans la salle à manger. Il y entra, et y trouva son frère endormi , la tête appuyée sur la table.

— Humph ?dit le procureur. Frère Nicolas ! — frère Nicolas !

Nicolas, qui avait alors cuvé une partie de son vin, répondit quelques mots inintelligibles.

OU LA MARINE MARCHANDE. i65

— Eh bien! frère Nicolas, avez-vous dessein de passer là toute la nuit?

— Revenez demain, dit Nicolas encore à demi endormi; je vous réponds que votre montre marchera bien.

— Humph ! je ne sais si l'on peut en dire autant de vous, dit John Forster; et il secoua fortement le bras de son frère.

Nicolas leva la tête, et regardant le procureur en ouvrant de grands yeux ;

— Eh bien! lui demanda-t-il, qu'y a-t-il donc ?

— H y a que je vais me coucher, et que je désire que vous en fassiez autant.

— Très-volontiers, frère John. — Où est mon lit ? — Je crois vraiment que je me suis endormi.

— Vous pouvez en être sûr, dit le procureur en lui allumant une bougie. — Suivez-moi , frère Nicolas.

Quand John Forster arriva à la porte de sa chambre, qui était au premier étage, il s'arrêta. — Etes-vousbien éveillé maintenant, frère Nicolas? Puis-je vous confier ce chandelier sans crainte?

—Pourquoi non? je vois qu'il est d'argent;

mais vous ne supposez pas que j'aie envie de le voler , j'espère ?

— Humph! ce n'est pas ce que je veux dire. Je vous demande si je puis me fier à vous pour éteindre la bougie ?

— Oh ! oui, oui. Mais où est ma chambre ? — La première porte à main gauche en arrivant au second étage.

— La première porte?

— La première porte à gauche. M'entendezvous bien?

— Oh, oui, oui. — La première porte à gauche.

< — C'est cela. Bonsoir, frère Nicolas.

— Bonsoir, frère John. Et Nicolas continua à monter l'escalier, tandis que John entrait dans sa chambre.

Nicolas arrive au second étage. Ses idées n'étaient pas encore bien nettes. Il s'arrêta un instant. — Voyons, se dit-il à lui-même, il m'a dit la première porte. — Oui , je crois que je ne me trompe pas. —La première porte à droite; je m'en souviens. Et au lieu d'entrer dans la chambre à gauche, où Newton était couché, il entra dans celle qui était à droite, et c'était

la chambre de mistriss Smith, la femme de charge.

La bonne dame dormait profondément. Nicolas s'aperçut que le lit était déjà occupé, mais il crut que c'était son fils. Il se déshabilla, éteignit sa bougie, et se mit au lit, en prenant des précautions pour ne pas éveiller son compagnon supposé. Au bout de quelques minutes, leurs nez faisaient un duo.

Le jour parut. Les watchmen, rossignols de Londres, cessèrent de chanter, et allèrent se coucher. Les ramoneurs de cheminées, allouettes de la métropole , parcoururent les rues en grelottant, et en poussant leur cri aigu. Les filles de cuisine et les chambrières commencèrent à montrer leur dos au peu de passants qui étaient déjà sur pied, en lavant et frottant les degrés de pierre qui conduisaient à la porte de leurs maîtres. Enfin la laitière frappa à la porte du procureur, et mistriss Smith s'éveilla.

Elle poussa un cri d'horreur en voyant un homme couché à côté d'elle, et se mit à genoux sur son lit, les bras étendus de surprise et d'effroi. Son premier cri éveilla Nicolas, qui, à la vue d'une femme, fut également saisi d'étonnement et de confusion; il poussa un cri à son

tour, et se mit en face d'elle dans la même posture. Ils se regardèrent l'un L'autre, ouvrirent de grands yeux, et poussèrent en même temps un nouveau cri de surprise.

— Est-il possible ! s'écria la femme de charge.

— Est-ce bien elle? dit Nicolas.

— Oui , c'est lui ! c'est mon cher Nicolas !

— Ce n'est pas elle , dit Nicolas en entendant cette épithète.

— C'est elle! — c'est votre pauvre et malheureuse femme; et elle vous demande pardon, Nicolas, dit la femme de charge en lui tendant les bras.

— Ma chère femme ! dit Nicolas en l'embrassant.

Précisément en ce moment M. John Forster arriva. Pendant qu'il était à se raser, il avait entendu les cris qui partaient de la chambre de sa femme de charge; et essuyant le savon qui lui couvrait encore une joue, il y était monté à la hâte. En ouvrant la porte, il les vit à genoux sur le lit, pleurant, s'embrassant, et serrés mutuellement dans les bras l'un de l'autre; ils ne l'aperçurent pas, et il resta quelques instants muet d'étonnement.

— Que diable signifie cela, vieux fou que vous êtes? dit-il enfin.

— C'est mon mari! — C'est ma femme! s'écrièrent-ils en même temps.

— Humph! dit le procureur, et il descendit dans sa chambre pour finir son opération interrompue.

Nous laisserons le lecteur se figurer les explications qui eurent lieu entre la femme véritablement réformée de Nicolas, et son mari, son fils, son beau- frère, Ambre, et tous les domestiques, car il fallut bien mettre toute la maison au fait de la singulière reconnaissance qui venait d'avoir lieu; et nous rapporterons les événements qui amenèrent ce dénouement imprévu.

Nous avons laissé mistriss Forster dans une maison de santé, se remettant lentement d'une fièvre cérébrale qui avait été suivie d'une rechute. Elle passa plusieurs semaines dans un état de grande faiblesse, et pendant sa convalescence, quand elle allait se promener dans le jardin, comme elle aimait à se rendre utile, elle aidait volontairement dans leurs fonctions les personnes chargées de maintenir le bon ordre parmi les malheureux qui, n'étant attaqués

que d'une démence tranquille, avaient la permission d'y passer quelques heures tous les jours, quand le temps le permettait. Le docteur Beddington en fut instruit, et sachant qu'elle était sans ressources, il lui offrit une place de sarde-malade dans son établissement. Mistriss Forster accepta cette proposition. Son caractère était totalement changé. Bien loin d'éprouver du ressentiment contre ceux qui étaient cause qu'elle se trouvait dans cette maison , elle se disait à elle-même que sa propre conduite avait occasionné son infortune*, et que ceux qui avaient contribué à lui ouvrir les yeux lui avaient rendu un véritable service. Elle était humiliée et malheureuse, mais elle baisait la verge qui l'avait châtiée. Tout ce qu'elle désirait, était de retrouver son mari, et de réparer ses fautes passées par sa conduite future. Elle avait prié un homme attaché à l'établissement de s'informer dans quelle partie de l'Angleterre Nicolas Forster était allé; mais il ne put rien apprendre, et mistriss Forster résolut de rester ehez le docteur Beddington, jusqu'à ce qu'elle pût en avoir quelque nouvelle.

Pendant les neuf mois qu'elle passa dans cette maison, elle avait amassé une somme suf-

fisante pour faire un voyage et pourvoir à ses besoins pendant quelque temps. Elle résolut de se mettre à la recherche de son mari, pour obtenir de lui le pardon de sa conduite, ce qui semblait être le sine c/nâ non de son existence. Elle prit congé du docteur, qui lui dit que si elle ne retrouvait pas son mari, ou qu'elle apprît qu'il n'existait plus, il la reprendrait avec plaisir dans son établissement, et ce ne fut pas sans regret qu'elle quitta une maison où elle n'était entrée qu'avec horreur et dégoût.

Mistriss Forster se rendit à Londres ; elle avait entendu dire à son mari qu'il avait un frère dans cette ville, mais c'était tout ce qu'elle en savait. En arrivant dans la capitale, elle consulta l'Almanach des Adresses, mais elle y trouva une si grande quantité de Forster , dans tous les rangs et dans toutes les professions, qu'elle en fut d'abord découragée. Elle résolut pourtant d'exécuter la tâche qu'elle s'était imposée, et elle alla successivement chez tous ceux dont elle avait pris l'adresse. Il lui était facile de parvenir près de ceux qui vivaient dans une humble sphère, et quant à ceux qui étaient dans le grand monde, elle se bornait à interroger leurs domestiques. Cependant elle ne

put rien apprendre, elle était presque à la fin de sa liste et de son argent, elle commençait à songer à retourner chez le docteur Beddington, quand elle vit dans les journaux l'annonce mise par M. Scratton pour demander une femme de charge. Désirant rester à Londres, elle alla le trouver, et comme il obtint du docteur Beddington les renseignements les plus satisfaisants, il lui donna la préférence sur toutes celles qui s'étaient présentées.

Son cœur tressaillit de joie quand elle apprit que son maître s'appelait Forster; et quand elle le vit pour la première fois, elle s'imagina trouver quelque ressemblance entre ses traits et ceux de son mari. Mais toutes ses espérances s'évanouirent quand Ambre , à qui elle fit quelques questions, lui eut dit que M. Forster avait eu un frère, décédé tout récemment, et qui n'avait jamais été marié, et qu'elle n'avait jamais entendu dire qu'ils eussent eu un autre frère. Mistriss Forster, qui avait pris le nom de Smith , fut donc obligée d'avoir recours à la patience et à la résignation. Cependant elle trouva bientôt une source de plaisir dans les soins qu'elle donnait à la jeune Ambre; elle était respectée par tous les domestiques , et elle

était aussi heureuse qu'elle pouvait l'être dans sa situation.

On pourra trouver étrange que, pendant tout le temps qu'elle passa dans cette maison , elle n'eût jamais entendu parler de son mari ni de son fils; mais il faut se rappeler que Nicolas n'avait jamais été voir son frère, et que Newton était en voyage. D'ailleurs John Forster était peu communicatif, et il ne la voyait presque jamais. Le premier jour de chaque mois, après avoir dîné, il la faisait venir pour régler les comptes des dépenses de sa maison, et cette affaire terminée , il lui offrait un verre de vin , en signe de satisfaction, et la congédiait. Le jour où il avait invité à dîner son frère et son neveu, il en avait donné avis à sa femme de charge par un billet conçu dans le style laconique qui lui était ordinaire.

« Mistriss Smith , — j'ai invité deux amis a dîner avec moi aujourd'hui à six heures précises.

» John Forster.

» P. S. Faites préparer le lit vacant. »

Mistriss Forster donna tous les ordres nécessaires, veilla à ce que rien ne manquât, et se

IJ2 NEWTON FOIISTER,

retira dans la chambre où elle passait ordinairement la journée avec Ambre. Elle ne vit donc pas les conviés quand ils arrivèrent. Ambre , qui était descendue pour voir son protecteur, passa une ou deux minutes avec eux , mais elle n'entendit rien qui pût lui faire penser qu'ils étaient parents de M. Forster. Tout ce qu'elle put dire, fut que l'un était un homme d'un certain âge, et l'autre un beau jeune homme. Ce peu de mots suffirent pour accélérer le mouvement du pouls de mistriss Forster. Il était extrêmemeut rare que le procureur invitât quelqu'un à dîner; jamais le lit vacant n'avait été occupé : pour qui donc avait eu lieu un événement si extraordinaire? N'était-il pas possible que ces deux étrangers fussent son mari et son fils, — le frère et le neveu de son maître? Un instant de réflexion chassa cette idée désagréable. Elle croyait son fils mort, comme le bruit en avait couru pendant qu'elle était chez le docteur Beddington. Elle soupira , et bannit de son esprit ce qui lui paraissait une illusion. L'heure à laquelle Ambre se couchait arriva enfin. Mistriss Forster resta près d'elle, suivant son usage, jusqu'à ce qu'elle fût endormie; elle se retira ensuite dans sa chambre, se cou-

cha, s'endormit, et nous avons dit comment elle fut éveillée.

— Je me trouve dans un étrange embarras, Newton , dit le procureur à son neveu quelques jours après; je ne puis me passer de votre mère, c'est une chose certaine. Mais que faire de votre père? humph! il faut qu'elle se charge de lui

comme d'Ambre ; qu'elle lui apprenne

humph!

— Qu'elle lui apprenne quoi, mon oncle? demanda iNewton en souriant.

— A ne toucher ni à ma montre, ni à mes lunettes. Je n'ose plus les laisser un moment sur une table.

— Je crois que nous pourrons le lui apprendre, si c'est tout ce que vous exigez.

— Je ne lui demande rien de plus. Alors il peut courir dans toute la maison comme un lapin apprivoisé. — Et quand votre navire doitil mettre à la voile?

— Dans une quinzaine de jours. Je l'ai appris hier chez le capitaine Ougthon , mais il n'était pas chez lui; je ne l'ai pas encore vu.

— Quel est le nom du bâtiment?

— Le Château de Windsor.

— Tous les bâtiments de la Compagnie

semblent être des châteaux. Celui sur lequel vous avez servi ne se nommait-il pas le Château de Bombay ?

— Oui, mon oncle; il s'en trouve beaucoup qui se nomment ainsi.

— Il y a sans doute des dames parmi les passagers ?

— Assez souvent.

— Et vous faites échecs aux reines avec vos châteaux (1)? Humph!

Un calembourg pour M. John Forster était une rareté. On ne lui en avait jamais entendu faire un avant celui-ci , et Newton assure qu'il n'en fit jamais d'autre par la suite. Il méritait donc , tout mauvais qu'il est , d'être rapporté.

(1) Les Anglais appellent cas tle , château, ou rock, la pièce que nous nommons tour au jeu des échecs.

{Note du Traducteur.)

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