II. TROIS. ÉDIT
jours après, miss Tawistock fut unie au docteur Plausible, et au bout de quinze jours ils étaient à bord d'un navire qui retournait en Europe. En arrivant à Londres, le docteur reconnut que sa femme ne l'avait trompé en rien; qu'elle avait une assez belle maison dans une rue voisine du quartier à la mode , et que sa fortune lui permettait d'avoir sa voiture, et de recevoir de temps en temps du monde. Cependant le docteur n'aimait pas à rester à rien faire; il était ambitieux, il voulait augmenter sa fortune, et il résolut de chercher à se faire une pratique comme accoucheur.
îl y a de petits secrets dans toutes les professions. Il y en a un pour se faire des pratiques comme médecin , et il consiste à faire croire qu'on en a beaucoup : c'est un fait que le docteur Plausible n'ignorait pas. Il fit mettre à sa porte une seconde sonnette avec les mots : Sonnette pour la nuit ^ gravés sur une plaque de cuivre. C'était une espèce de cloche d'alarme, dont le son se faisait entendre dans toute la rue où demeurait le docteur. Il paya le watchman pour la sonner d'abord deux ou trois fois par semaine, et ensuite une fois au moins toutes les nuits, éveillant ainsi tous ses voisins,
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qui donnaient de bon cœur au diable le docteur et ses pratiques. Tantôt, sa voiture arrivait grand train à sa porte , et il y montait à la hâte en emportant sa caisse d'instruments; tantôt il la demandait à l'heure où il passait le plus de monde dans la rue, et il la laissait attendre une demi-heure, afin qu'on eût le lemps de la voir. Il se faisait alors conduire dans les squares et dans les quartiers les plus à la mode de la ville, ayant soin de se placer dans sa voiture de manière à être vu , et prenant de temps en temps en main son livre de visites, comme pour le consulter. S'il voyait deux ou trois équipages arrêtés près d'une porte, il s'y arrêtait aussi , et entrait pour faire une question insignifiante au portier. Souvent il feignait de se tromper, et demandait si ce n'était pas là que demeurait lord un tel. Sa matinée se passait de cette manière. S'il dînait en ville, il avait soin qu'on vînt le chercher pour quelque cas pressé, et il en était de même quand il recevait du monde chez lui. Mistriss Plausible avait aussi son rôle à jouer, et elle disait à toutes ses connaissances qu'il était bien désagréable d'avoir un médecin pour mari , et qu'elle ne savait jamais à quelle heure on pourrait
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dîner, ni si elle pourrait reposer tranquillement pendant la nuit, Ce fut ainsi que le docteur se fit des pratiques, et quoiqu'il fût inconnu dans le grand monde, il était employé par ceux qui voulaient être regardés comme en faisant partie.
Dans la même rue demeurait un autre médecin , qui était presque le pendant du docteur Plausible, si ce n'est qu'il n'avait pas aussi bien réussi. 11 se nommait le docteur Faisable. Sa clientèle était peu étendue, et il avait une nombreuse famille. Il avait aussi recours à la ruse pour se mettre en vogue et se faire une réputation.
— Ma chère, dit-il un matin à sa femme, je songe à avoir une convcrsazione.
— Une conversazionc , monsieur Faisable! — n'est-ce pas une affaire très dispendieuse ?
— Oh non ; et si elle me procure des pratiques , ce sera de l'argent bien placé.
— Sans doute , si nous avions de l'argent à placer.
— - Il faut faire un effort, j'ai dans l'idée que cela réussira. • — Tenez, ma chère, prenez cette ordonnance , et préparez cette potion anodine pour mistriss Bluestone. Je voudrais avoir une
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douzaine de malades comme elle. J'écris mon ordonnance, je reçois le prix de ma visite , et je me charge de porter l'ordonnance chez l'apothicaire, pour être sûr qu'elle sera ponctuellement exécutée. Vous lui enverrez la potion par notre petit jockey.
— Et quelle est la maladie de mistriss Bluestone.
— Elle n'en a aucune. — Elle mange trop, voilà tout. Abernethy la guérirait en vingtquatre heures.
Quand la potion eut été préparée et envoyée, les deux époux causèrent de nouveau du projet de conversazione; ils en calculèrent les dépenses, et ayant décidé que ce plan serait exécuté, ils firent la liste des personnes à inviter, et mistriss Faisable sortit pour acheter des cartes d'invitation.
— Je reviens sans avoir fait notre empiète, dit-elle à son mari en rentrant. Il y a des cartes à trois shilllings six pence le cent, mais il y en a de plus grandes qui coûtent un shilling de plus. Lesquelles croyez -vous que nous devions prendre?
— Réellement, ma chère, je ne vois pas pourquoi nous ferions une dépense inutile. Les
cartes à trois shillings six pence suffiront. Qu'importe leur grandeur?
— Et voyez, voici les rubans que j'ai achetés pour les bonnets et les ceintures de nos filles, je les ai eus à très bon marché à Waterloo- House. Ils feront de l'effet à la lumière,
— Et avez -vous songé à leurs robes?
— Elles n'en ont pas besoin. Sally et Peggy ont chacune une robe de mousseline blanche, et Betty peut mettre une des miennes.
Quelle est la différence entre une conversazione et un rout? C'est que, dans une couversazione, vous devez parler ou écouter, et être tropspirituali.se pour manger, et que, dans un rout, vous devez être serré ou suffoqué dans une foule, prendre des glaces pour vous rafraîchir, et avoir ensuite un souper splendide, si vous pouvez vous en approcher. Une conversazione a donc un grand avantage, en ce qui concerne la bourse, car on peut trouver de la pâture pour l'esprit à beaucoup meilleur marché que la nourriture pour le corps. Cependant il paraît que, depuis un certain temps, le thé est devenu le breuvage favori des savants, comme le nectar était autrefois celui des dieux. On sert du thé à l'iUhenœum , et j ai vu tout
récemment, dans un journal, que lord G... doit donner un thé à la Société géographique. Mais il faut en revenir à la conversazione du docteur Faisable.
La compagnie arriva. On frappait coup sur coup à la porte, et la rue retentissait du bruit des fiacres qui s'y arrêtaient. Le docteur s'était procuré quelques portefeuilles de gravures , quelques idoles indiennes louées dans une boutique de Wardour-Street, et d'autres babioles qui pouvaient fournir un sujet d'entretien. La compagnie consistait en plusieurs médecins , chirurgiens et apothicaires avec leurs femmes ; une douzaine de soi-disant auteurs ; quatorze à quinze chimistes et naturalistes, tous savant, comme on doit le supposer; un colonel en demi-solde ; une demi-douzaine de capitaines ; et pour couronner l'œuvre , un marchand de la cité, réeemment élevé au grade de chevalier, pour avoir présenté au roi, pendant qu'il était maire, une adresse du corps municipal de la cité de Londres. Tout se passa fort bien, et la compagnie se sépara, ayant grand faim, mais satisfaite de la soirée.
— Que signifie donc tout ce bruit? demanda vers dix heures du soir, mistriss Plausible àson
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mari , qui était assis avec elle dans son salon donnant sur la rue, lisant la Lancette, tandis que sa femme tricotait.
— Je ne saurais vous le dire, mistriss Plausible.
— 11 faut qu'il y ait quelque chose d'extraordinaire. Jamais il n'est venu tant de voitures dans cette rue, et j'ai entendu frapper plus de trente fois à une porte depuis une demi-heure. Il faut que je sache ce que c'est. — Elle sonna, et le domestique arriva. — Thomas, savez- vous pourquoi tout ce bruit dans la rue?
— Non, madame,
— Allez vous en informer.
L'impatience de mistriss Plausible augmenta encore en entendant frapper de nouveau à une porte pendant le peu de temps que Thomas fut absent. — Eh bien, Thomas? lui demanda-t-elle dès qu'il fut de retour.
— C'est le monde qui arrive à la conversion du docteur Faisable , madame.
— La conversion du docteur Faisable! — Que veut-il dire ?
— Une conversazlone j, ma chère. — Il est étrange que le docteur Faisable ait pensé à une pareille chose.
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— Fort étrange! — Il n'a pas de voiture. — Quel peut être son dessein?
— De se faire des pratiques. — Un goujon pour prendre un maquereau.
Le mari et la femme reprirent leurs occupations en silence. Mais les yeux du docteur étaient fixés sur la Lancette , sans qu'il lût une ligne de ce journal , et mistriss Plausible laissait tomber des mailles à son tricot. Enfin elle reprit la parole.
~— Je ne vois réellement pas pourquoi nous ne donnerions pas une conversazione aussi bien que le docteur Faisable.
— C'est ce que je pensais, ma chère. Nous pouvons faire les choses mieux que lui, et nos connaissances sont plus nombreuses.
— Et plus respectables. Cela nous fera connaître davantage dans le beau monde.
— Et ajoutera à mes pratiques.
Le résultat de cette conversation fut qu'on aurait une conversazione s et le docteur Plausible ayant tiré d'une connaissance commune aux deux esculapes rivaux le détail de îa manière dont les choses s'étaient passées chez le docteur Faisable, résolut de l'éclipser, et se mit à l'œuvre.
Montant dans sa voiture, il passa deux ou trois matinées à aller chez tous ceux de ses amis qui avaient quelques objets curieux, et les leur emprunta en leur disant qu'il désirait les montrer à quelques personnes de grand talent à sa prochaine conversazione , et chemin faisant il distribuait ses cartes d'invitation.
Le jour où !a conversazione devait avoir lieu arriva, et ceux qui avaient assisté à l'une et à l'autre s déclarèrent qu'elle était infiniment supérieure à celle du docteur Faisable , et que la compagnie y était plus choisie. Un ami obligeant du docteur Faisable et de sa femme s'empressa de leur rapporter ce qu'on en disait. Ils l'écoutèrent avec un air d'indifférence en se mordant les lèvres pour cacher leur dépit.
— Eh bien, monsieur Faisable, s'écria la dame dès qu'il fut parti , que pensez-vous de cela ? C'est un affront que le docteur Plausible a voulu nous faire. On m'a dit ce matin que plusieurs de nos connaissances ont exprimé le désir de lui être présentées.
— 11 ne faut pas lui céder, ma chère. Le docteur Plausible peut faire claquer son fouet une fois; mais je soupçonne que ses chevaux mangent l'argent qui devrait payer les mémoires
de son boucher et de son boulanger. Si cela est, nous qui ne nous donnons pas les airs d'avoir une voiture, nous pouvons faire mieux que lui. Malheureusement, ce sera un surcroît de dépense.
— Cela est fort contrariant. — Tenez, voici une de ses cartes d'invitation; elle a un demipouce de plus que les nôtres. Je l'ai demandée à mistriss Tomkins pour les comparer.
— Eh bien, ma chère, il faut en commander qui aient un pouce de plus que les siennes. Il ne l'emportera pas sur nous sans qu'il lui en coûte ; j'y suis déterminé.
— Vous venez d'entendre ce qu'a dit M. Smithson. Indépendamment du thé, ils ont servi du négus et de l'eau de cerises.
— Nous en ferons autant. — J'ai grande envie d'y ajouter des glaces.
— Oh! monsieur Faisable, songez à la dépense.
— Vous avez raison; mais nous pouvons du moins servir le négus et l'eau de cerises à la glace. La glace ne coûte que deux pence la livre, à ce que je crois.
— Fort bien. Ce sera renchérir sur eux.
La seconde conversazione du docteur Faisable
fut d'un genre supérieur à la première, et la compagnie était plus nombreuse et plus distinguée. Il s'y trouvait un baronnet campagnard; deux dames de qualité, mais qui, pour certaines raisons, n'étaient invitées nulle part; un aventurier français qui prenait le titre de comte; un baron prussien avec des moustaches; deux étudiants allemands portant leur costume et leurs longs cheveux, et une actrice ayant quelque réputation. Il s'était procuré le crâne d'un guerrier de la Nouvelle-Zélandre , de la neige rouge, ou plutôt de l'eau rouge, car elle était fondue, rapportés des terres arctiques par le capitaine Ross; un morceau de granit des montagnes Kroker, un petit chat, dans l'esprit de vin, ayant deux têtes et douze pattes, et une demi-douzaine d'avortons monstrueux des tribus à plumes ou à poils. Tout alla fort bieu. Le docteur Faisable sacrifia le prix des deux dernières visites qu'il avait faites pour qu'on rendit compte de sa conversazione dans le Morning-Post, et son triomphe fut complet.
Mais ce triomphe ne fut pas de longue durée. Le docteur Plausible en eut une seconde à son tour quinze jours après, et ses cartes d'invitation, encore plus grandes que les dernières du
docteur Faisable, étaient entourées d'une bordure en bosse représentant des lis et des roses. Du thé, du café, des liqueurs, des glaces, des gâteaux et pâtisseries de toute espèce furent servis sur de beaux plateaux , et deux domestiques de louage furent pris pour les présenter. Mistriss Faisable fut sur le point de se trouver mal , quand elle vit entrer chez le docteur- Plausible les pâtissiers portant leurs paniers sur leurs têtes. Les invitations du docteur Plausible avaient déjà été acceptées par cinq bas bleus célèbres ; quatre dames de qualité, ayant une meilleure réputation que celles qui avaient paru chez le docteur Faisable; sept à huit baronnets; l'évêque de Fernando-Po; trois ou quatre officiers-généraux , et une douzaine d'étrangers qui, non seulement avaient des titres, mais qui portaient à leur boutonnière les rubans de différents ordres, quand il rencontra Newton, qu'il ajouta à sa liste. Environ deux heures après, le docteur Plausible rentra chez lui le visage resplendissant de joie.
— Devinez, ma chère, dit-il à sa femme, qui vient de me promettre de venir ici demain soir?
— -Comment pourrais-je le savoir ?
— Le prince Fitzzibelly !
— Est-ii possible ?
— Oui. Il me l'a positivement promis.
— Que dira mistriss Faisable ? — Mais, — estce un véritable prince?
— Si c'est un véritable prince! oui, sans doute, et bien connu en Tartarîe.
— Eh bien, monsieur Plausible, j'ai aussi de bonnes nouvelles à vous annoncer. — Voici la réponse de M. H... à votre lettre, et il consent à vous prêter cette figure en cire venant d'Allemagne, — vous savez, — une femme dans le premier travail de par... partu... je ne me rappelle pas ce mot.
— Excellent ! excellent ! s'écria le docteur en se frottant les mains. A présent, il ne nous manque plus rien.
Une conversazionc était pour Newton une terra incognito, qu'il était curieux de voir, et il ne manqua pas de se rendre chez le docteur un peu avant onze heures. Il fut reçu à la porte du salon par mistriss Plausible en robe de satin bleu de ciel, brodée en argent. Les appartements n'étant pas très grands, on y était extrêmement serré, et personne ne pouvait faire un pas sans marcher sur les pieds de quel-
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qu'un, on sans qu'on marchât sur les siens Vers onze heures et demie, on entendit frapperà la porte à grands coups redoublés; les domestiques de louage ouvrirent les deux battants de la porte du salon, et l'on annonça à voix haute le prince Fitzzibelly. Le docteur aurait voulu le recevoir avec une fanfare de trompettes, comme le héros d'un mélodrame quand il arrive sur le théâtre ; mais l'usage ne le permettant pas, il voulut se hâter de se rendre près de lui, et dans son empressement à fendre la foule, il marcha sur un cor aux pieds delà vieille lady G..., cassa le nez d'un géologue français, et renversa miss Periwinkle. Le prince fit un salut en entrant, jeta un coup d œil sur la cohue, leva les yeux sur le lustre, et au bout de cinq minutes, demanda sa voiture et partit.
Newton, après avoir examiné toutes les curiosités qui couvraient tontes les tables dans les deux premières chambres, remarqua dans la troisième un groupe nombreux et serré, qui semblait examiner quelque objet placé au centre. Ce ne fut pas sans peine qu'il put en approcher, et quand enfin il s'y fur fravé un chemin, il vit, à sa grande surprise, sous une
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giande caisse en verre, la figure d'une femme, modelée en cire, dont toutes les proportions étaient exactes et parfaites, dans un état de nudité complète. Elle était de grandeur naturelle, revêtue de toutes les couleurs de la vie, et construite de manière à ce qu'on pût lever toutes les parties du corps, de manière à faire voir successivement la disposition des muscles, des nerfs, des veines, etc., en un mot, à exposer à la vue, autant que l'œil de l'homme peut les pénétrer, tous les secrets de la nature. Newton avait déjà vu dans les autres chambres quelques objets qui lui avaient paru plus convenables pour un musée que pour un salon, mais ceci était une nouveauté à laquelle il ne s'attendait pas, et quand il vit de prétendues savantes, qui pensaient que ne rougir de rien était aujourd'hui une preuve de science, comme c'en était une d'innocence dans nos premiers parents, considérer cette figure sans songer à en détourner leurs yeux , il sortit de l'appartement, retourna chez lui, et se dit qu'il en avait assez des conversa zione.
Je n'aime pas beaucoup les bas bleus. En général , les femmes n'ont du goût pour les sciences que lorsquelles s'aperçoivent que les
hommes n'en ont pas pour elles, et j'ai presque toujours remarqué qu'une femme savante est laide, ou a quelque chose de désagréable dans le caractère. Il y a sans doute des exceptions, — des exceptions brillantes, et dont une nation peut être fière. Je pourrais citer des femmes qui savent remplir tous leurs devoirs envers leurs maris, leurs enfants, leur prochain et leur Dieu, et dont l'esprit est orné de plus de connaissances que n'en possède un homme sur dix mille; et si on les appelle des bas bleus, il faut du moins dire que le bleu en est céleste.
Du reste, oue Newton fût satisfait ou non de cette conversazione , elle donna le grand coup de grâce au docteur Faisable, qui renonça à toute compétition. Le docteur Plausible eut les honneurs du triomphe, et ce qui était encore plus important, il eut toutes les pratiques.