‹ Newton ForsterChapitre 24 sur 37 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le capitaine Oughton , qui commandait le Château de Windsor, était un original. Il était petit et trapu, avait la tête large, et le visage couturé de petite vérole. Son nez n'était qu'un tubercule qui s'élevait entre de petits yeux et une grande bouche qui déployait deux superbes râteliers de dents blanches. Au total , il était impossible de regarder sa figure sans être frappé de sa ressemblance avec un boule-dogue. Son caractère et ses goûts y répondaient. Il était amateur prononcé du pugilat, et il ne s'était pas livré un combat de boxeurs depuis trente ans , dont il ne fût en état de donner la date et tous les détails. Il entrelardait souvent sa conversation de termes d'argot de la noble science

OU LA. MARINE MARCHANDE. îq5

à laquelle il était passionnément dévoué. A tous autre égards, c'était un officier plein de bravoure et de mérite; mais il attachait plus de prix à la pratique qu'à la théorie de sa profession, et il était plus content lorsqu'il faisait arranger une pomme d'étai , ou placer des cordes à une poulie, que lorsqu'il donnait son compte du soleil \ comme il le disait en en prenant la hauteur, ou qu'il se cognait la caboche contre celle de la vieille femme , quand il faisait une observation lunaire. Newton lui avait été fortement recommandé , et le capitaine Oughton lui tendit la main comme à une ancienne connaissannce quand il le vit pour la première fois à bord de son navire. Après avoir fait quelques tours sur le gaillard d'arrière, le capitaine Oughton demanda à Newton s'il savait faire jouer ses manivelles (() , et Newton , qui ne connaissait pas cette expression , lui ayant répondu négativement, il lui offrit de lui donner quelques leçons pendant le voyage.

— Vous savez comment le dernier combat s'est terminé , je suppose? dit le capitaine.

— Quel combat? demanda Newton.

(1) Jouer des poings. — Argot de boxeur.

— Celui de Spring contre Botter. Spring l'a battu , et j'y ai gagné trois cents livres.

— En ce cas, monsieur, je suis charmé que Spring ait été vainqueur.

— Je parierais toujours trois contre un pour lui , j'ai dans ma cabine le journal qui contient tous les détails du combat. — Ils se sont repris quarante-sept fois, — mais je ne puis vous le lire en ce moment , il faut songer à ces soldats qui arrivent avec leur bagage; — regardez-les, continua le capitaine, en montrant à Newton un détachement de soldats qu'il avait ordre de prendre à bord, et qui étaient sur le passeavant et les boute-hors, il n'y en a pas un qui n'ait son pot d'étain à la main, et sa redingote sur le dos. Et voyez le petit tambour , il a mis son habit à l'envers, de peur de le salir.

— Combien d'officiers attendez-vous, capitaine ?

— Je n'en sais rien. On fait tant de changements à chaque instant; cinq à six, je suppose; je leur ai envoyé une embarcation ce matin à neuf heures, et elle est déjà revenue sept fois, chargée de leur bagage. 11 y a un lieutenant , — j'ai oublié son nom, dont les caisses suffiraient pour remplir le premier pont. Tenez,

en voilà encore une demi-douzaine entre le mât d'artimon et le grand mât.

— Le lieutenant Fondivert, dit Newton, lisant le nom écrit sur les caisses.

— ' Je voudrais quelles fussent au fond de la mer, dit le capitaine, ou que leur maître eût passé l'hiver en Angleterre. Je ne sais où diable nous pourrons arrimer tout cela. — Oh ! les voici qui arrivent. — ■ Contre-maître, attention à la hanche !

Les officiers s'approchèrent du gaillard d'arrière, après avoir examiné leurs gants, pour voir si, en prenant les cordes pour s'aider à monter à bord , ils ne les avaient pas souillés de poix ou de goudron. Le capitaine s'avança pour les recevoir.

— Vous êtes les bien venus sur mon bord, messieurs, leur dit-il, mais je n'ai pas l'honneur de savoir vos noms ; faites-moi le plaisir de me les apprendre.

— Le major Clavering, monsieur, répondit celui qui marchait à la tête des autres, grand et bel homme, qui le salua avec grâce. Et il lui montra successivement de la main les autres officiers à mesure qu'il les nommait. — Ces messieurs sont — le lieutenant Fondivert.

IqS NEWTON FORSTER,

— Le lieutenant salua.

— J'ai eu le plaisir de lire plusieurs fois ce matin le nom de monsieur, dit le capitaine, en lui rendant son salut.

— Vous voulez sans doute parler de mon bagage, capitaine?

— Ma foi! s'il faut que je le dise, vous en avez assez pour un général.

— En ce cas, je voudrais que mon rang répondît à mon bagage, capitaine ; mais c'est une plainte générale, toutes les fois que j'ai le malheur d'avoir à m'embarquer. Au surplus, j'espère que ce sera la seule que vous aurez à faire de moi pendant tout le voyage.

— Le capitaine Marjoribanks, continua le major, je lui dois des excuses de ne pas l'avoir nommé le premier.

— Pas du tout, major, dit cet officier en riant; vous venez d'entendre le grade auquel son bagage donne droit à Fondivert.

— Monsieur Ansell, — monsieur Peters, — monsieur Irving, dit le major.

On se salua réciproquement, et M. Williams, premier aide du maître, fut chargé de montrer aux officiers leurs cabines, d'y mettre la partie

de leur bagage qui pourrait y tenir, et de placer le surplus dans la cale d'arrière.

— Voilà un gaillard qui ferait un excellent boxeur, dit le capitaine à Newton, en jetant un coup d'ceil sur M. Ansell, tandis qu'il suivait M. Williams avec ses compagnons.

Le Château de Windsor mit à la voile, et au bout de quelques jours il sortit du canal Britannique. Newton , dont toutes les pensées se dirigeaient vers Isabelle Revel, n'eut pas, en quittant son pays, le regret qu'éprouvent ceux qui laissent derrière eux tout ce qu'ils ont de plus cher au monde. Il savait que ce n'était qu'en suivant sa profession qu'il pouvait avoir une chance d'obtenir sa main, et cette idée, jointe à l'espoir de la revoir dans peu de mois, ouvrit son cœur à la joie, tandis que le navire traversait la baie de Biscaye avec un vent du Nord-Est. La table du capitaine était libéralement servie, et tous les officiers étaient des hommes aimables et instruits Le capitaine mit bientôt sur le tapis ses gants à boxer, et il ne tarda pas à reconnaître que l'officier qu'il avait jugé devoir faire un excellent boxeur était en état de lui rendre la monnaie de sa pièce. Les matinées se passaient à tirer au fleuret, à boxer

avec les gants, à lire, à se promener sur les ponts, ou à s'étendre sur les cages à poulets placées sur la poupe. L'annonce du dîner était un signal de joie, et l'on restait longtemps à table, car le capitaine avait d'excellent vin de Bordeaux, et il ne l'épargnait pas. On finissait la soirée à l'aide de contes, de cigarres et de grog à l'eau-de-vie. Ainsi se passèrent les trois premières semaines du voyage, et une intimité parfaite régnait à bord.

Mais un long voyage est une chose fort ennuyeuse en elle-même, et elle le devient encore davantage pour ceux qui n'ont aucun devoir à remplir, et qui n'ont que peu de ressources. Dès que les jeunes officiers crurent pouvoir prendre quelque liberté, ils examinèrent les cages à poulets, et prirent les coqs qui paraissaient avoir l'humeur belliqueuse. Chacun choisit ceux qui lui convinrent pour être ses champions, et eut soin qu'ils fussent bien nourris. Ils gagnèrent le maître armurier du vaisseau pour qu'il leur fabriquât deux paires d'éperons, et quand tout fut prêt, ils saisissaient le moment où le capitaine était occupé à faire l'estime de la route du navire, et où le poulailler était à dîner, c'est-à-dire de midi à une

heure, pour attacher les éperons aux pattes de leurs coqs et les faire combattre. Les coqs qui succombaient dans ces combats étaient remis dans leurs cages, et le poulailler, qui les y trouvait morts, et qui avait souvent un verre de grog dans la tête, supposait qu'ils s'y étaient battus et avaient été tués.

Un matin, le capitaine Oughton dit à son cuisinier : — Pourquoi ! diable , nous donnezvous, depuis quelques jours, tant de poulets à dîner ? Nous n'en aurons jamais assez pour tout le voyage. Hier nous avions deux poulets rôtis, deux poulets bouillis, des poulets au curry, et un pâté de poulets ! A quoi diable pensez-vous donc ?

— J'en ai parlé au poulailler, monsieur; mais il m'apporte tous les jours déjeunes poulets qu'il dit avoir été tués en se battant dans leurs cages.

— En se battant ! je n'ai jamais entendu dire que des coqs en cage se battissent.

— Je puis vous assurer, dit M. Peters, qu'en me promenant sur la poupe, j'ai vu plus d'une fois les vôtres se battre.

— Et moi aussi, ajouta M. Ansell, et je puis vous dire qu'ils se battaient fort bien.

— Cela est fort étrange. Jamais je n'ai perdu un seul poulet de cette manière dans tous mes voyages. — Envoyez-moi le poulailler.

— Oui, monsieur, répondit le cuisinier en sortant de la cabine.

A l'exception du maj'or, qui n'était pas au fait du passe- temps de ses camarades, tous les officiers jugèrent à propos de disparaître, afin de ne pas être présents au dénouement. Le poulailler arriva. Il avait découvert la veille le pot aux roses; il accusa les officiers, et à l'appui de son accusation , il montra deux éperons qu'il avait trouvés attachés aux pattes d'un jeune coq qui avait perdu la vie en combattant vaillamment, et qu'un des officiers avait jeté à la hâte derrière une cage à poulets, parce que le capitaine était remonté sur le pont inopinément.

— » Je suis très-fâché que mes officiers aient pris une telle liberté, dit le major d'un ton grave.

— N'y pensez pas, major; permettez-moi seulement de m'acquitter envers eux. — Ils auraient dû tout au moins m'inviter à voir le combat. — Ne m'avez-vous dit que vous avez

OU LA MARINE MARCHANDE. 2o3

dessein de faire faire l'exercice à vos hommes ce matin?

— Si cela ne vous gêne en rien.

— Pas le moins du monde. Le gaillard d'arrière est à votre service. — Je présnme que vous n'y présidez pas vous-même ?

— Pardonnez-moi ; c'est assez mon usage.

— Eh bien, faites-moi le plaisir de n'en rien faire aujourd'hui; mais ayez soin d'y envoyer tous vos officiers. Je leur réserve un tour qui vaudra bien celui qu'ils m'ont joué.

Le major y consentit, et donna ses ordres en conséquence. Les soldats furent divisés en trois pelotons sous les ordres, l'un du capitaine Marjoribanks, l'autre du lieutenant et de M. Irving, et le troisième de MM. Anseli et Peters.

Pendant que les officiers étaient occupés à commander les manœuvres des soldats, le capitaine donna ordre qu'on ouvrît tous les hamacs, et qu'on battît et secouât les couvertures sur le gaillard d'avant. Des couvertures qui ont été un mois sans prendre l'air sont sujettes à être pleines de poussière, de petits poils de laine que le frottement en détache, et quelquefois même de certains animalcules encore plus désagréables, et l'odeur qui s'en exhale, n'a le par-

2o4 NEWTON FORSTER,

fum ni de la rose ni du jasmin. Les marins qui se doutaient que le capitaine n'avait pas donné tout-à-coup un pareil ordre sans de bonnes raisons , battaient et secouaient leurs cou. ertures à tour de bras , et il en partait un tourbillon de poussière que le vent poussait vers les officiers et les soldats.

— Que diable signifie cela? s'écria le lieutenant Fondivert en tournant la tête vers la poupe.

— Rien n'est plus désagréable , dit M. Peters en toussant.

— J'étoufFerai, pour peu que cela dure, dit M. Ansell.

— Je ne conçois pas pourquoi le capitaine a donné un pareil ordre, dit M. Williams. Nous ne secouons jamais les couvertures que quand nous marchons le vent arrière.

Cette remarque consolante ne fit qu'ajouter à l'impatience des officiers. Il n'y en avait pas un qui n'eût préféré d'avoir à soutenir le feu d'un régiment français. Cependant ils n'osaient interrompre la revue sans l'ordre du major Clavering; et le capitaine Marjoribanks, disant qu'il ne pouvait y tenir plus long-temps, descendit dans la cabine, expliqua au major la si-

OU LA MARINE MARCHANDE. 2o5

tuation des choses, et obtint de lui la permission généralement désirée. Les officiers en profitèrent pour descendre à l'instant même dans la cabine.

— Eh bien , messieurs, qu'y a-t-il donc ? demanda le capitaine Oughton.

— Ce qu'il y a ? s'écria M. Irving; y songer méfait venir la chair de poule. Réellement, capitaine Oughton , cela l'emporte sur. ...

— Sur les combats de coqs ? s'écria le capitaine en éclatant de rire; eh bien! à présent nous sommes quittes.

Les officiers ne pouvaient trouver mauvais que le capitaine eût usé de représailles; ils allèrent changer de linge et faire une ablution, et l'harmonie générale ne fut pas interrompue un seul instant. N'ayant plus de combats de coqs pour s'amuser, ils passèrent le reste de la matinée à s'ennuyer sur le pont.

— Je voudrais, dit Irving qui était étendu sur une des cages à poulets , son bonnet d'uniforme tiré sur ses yeux, je voudrais que ce maudit voyage fût fini. C'est tous les jours la même chose. — Point de variété, nul amusement. — Du curry pour déjeuner, — le soir, du grog à l'eau-de-vie. — Réellement, je corn-

merice à détester la vue d'un cigarre ou d'un jeu de cartes.

— Rien n'est plus vrai, Irving, dit Ansell, couché sur la cage voisine, et semblant l'indolence personnifiée. Je commence à croire que notre situation est pire que si nous étions en garnison dans quelque petite ville de province où il n'y aurait personne à voir. Du moins nous pourrions varier nos promenades.

— Cela vaudrait beaucoup mieux. On peut du moins trouver à échanger un mot avec quelque paysanne qui vient au marché.

— ■ Que ne prenez-vous un livre, Irving? demanda le major fermant celui qu'il tenait en main , et prenant part à la conversation.

— Un livre, major? Oh! j'ai lu à me faire mal aux yeux.

— Qu'avez-vous lu depuis que vous êtes à bord ?

— Ce que j'ai lu? — Aidez-moi, Ansell; qu'ai-je lu!

— Rien. Vous le savez comme moi.

— Cela peut être. Nous n'avons pas de journaux ici. Le fait est, major, que je n'aime pas infiniment la lecture; je n'y suis pas habitué. Quand nous sommes à terre, j'ai trop de beso-

gne. — Mais j'ai dessein de lire quelque jour.

— Et quand ce jour arrivera-t-il ?

— Quand je serai blessé ou prisonnier , et que je ne pourrai faire autre chose. Mais voici le capitaine. — Capitaine Oughton , lisez-vous baucoup ?

— Oui, sans doute, monsieur Irving.

— > Puis-je prendre la liberté de vous demander ce que vous lisez ?

— Ce que je lis? — Je lis d'abord la relation de chaque combat de boxeurs.

— Je crois, dit Ansell, que celui qui lit les journaux et les romans du jour lit beaucoup.

- — J'en conviens, répondit le major ; mais c'est une lecture sans utilité.

— C'est ce dont je ne tombe pas d'accord. Je pense que la connaissance de ce qui se passe chaque jour et des principaux événements qui ont eu lieu depuis une vingtaine d'années, vaut mieux que toutes les histoires de l'antiquité. Quiparleaujourd'huideCésaroudeXénophon?

Un coupe-jarret moderne qui s'échappe de prison fournit plus de matière pour la conversation que la fameuse retraite des Dix Mille.

— Sans aucun doute, dit le capitaine Oughton, et un combat bien disputé entre Hum-

phreys et Mendoza inspire plus d'intérêt que les célèbres batailles de de

— De Marathon et des Thermopyles , dit Ansell.

— Je conviens, reprit le major, qu'il y a de l'affectation à vouloir montrer qu'on a beaucoup lu ; mais cela ne prouve pas que la lecture n'ait pas de grands avantages. L'esprit qui a reçu une nourriture solide s'agrandit et prend une nouvelle force.

— La nourriture solide dont vous parlez, major, est une noix dure à ouvrir. Je n'ai jamais pu en venir à bout quand j'étais au collège ; et je n'ai pas envie de me casser les dents à présent pour l'essayer.

— Vous êtes un homme très sensé, capitaine Oughton, dit M. Ansell en souriant, et j'espère que nous vous verrons souvent à notre table, quand nous serons à terre.

— C'est ce que vous dites à présent, et beaucoup d'autres m'en ont dit autant avant vous: mais vous autres militaires, vous avez la. mémoire diablement courte une fois que vous êtes débarqués.

— J'espère, capitaine Oughton, dit le major

Clavering, que vous n'aurez pas à porter une accusation générale à cet égard.

— N'y pensez pas, major; je ne prends jamais un oubli pour un affront. Une [pareille offre est inspirée par l'affection et la sincérité au moment où elle se fait; mais quand on est arrivé à terre et qu'on ne songe plus qu'à s'amuser, il n'est pas étonnant qu'on l'oublie. Il fut un temps où cela me contrariait, j'en conviens; car quand je dis que je serai charmé de voir quelqu'un, je le pense; et si je ne ïe pensais pas, je ne le dirais point : mais j'ai assez vécu pour savoir qu'une invitation en termes généraux n'est faite qu'à condition qu'elle ne sera pas acceptée.

— En ce cas je ne dirai plus rien à ce sujet quant à présent, capitaine, dit le major. Mais il me semble qu'il est tard !

— Six heures, dit le capitaine; le dîner sera servi dans quelques minutes.

— En ce cas, messieurs, il est temps d'aller nous préparer. — Quoi, monsieur ïrving, vous ne vous êtes pas rasé ce matin ?

— Non, major; je compte le faire après le dîner.

Page 1