CHAPITRE XVI
Le voyage se termina enfin sans aucune aventure et sans le moindre intérêt, le Château de Windsor n'ayant rencontré sur sa route que deux ou trois navires. Les officiers se félicitèrent quand ils entendirent donner l'ordre de jeter l'ancre dans la rade de Madras, et ils se trouvèrent encore plus heureux quand ils eurent mis le pied sur le rivage. De leur côté, le capitaine Oughton et ses officiers virent avec grand plaisir le débarquement des troupes qui avaient si longtemps encombré leur pont et gêné les manœuvres. De part et d'autre, cette séparation ne causa qu'un doux chagrin, et c'est ce qui arrivera toujours quand on manque de place et qu'on craint de manquer d'eau.
On ne saurait peindre l'impatience qu'éprouva Newton pendant qu'il fut obligé de s'occuper de son service en faisant ferler les voiles et carrer les vergues. Le temps lui parut d'une longueur insupportable jusqu'au moment où il put passer sur l'arrière pour tâcher d'obtenir des nouvelles d'Isabelle Revel, des Dubashes qui arrivaient en foule pour offrir leurs services. Le temps et l'absence n'avaient fait qu'augmenter sa passion, et il était bien rare qu'Isabelle ne fût pas présente à ses pensées. Il avait quelque espoir qu'elle partageait ses sentiments , mais cet espoir était presque étouffé par la crainte. Comment savoir quel effet pouvaient avoir produit sur elle l'absence et les importunités! Si son oncle n'avait pas continué à la traiter avec affection et bonté, son esprit d'indépendance ne pouvait-il pas l'avoir déterminée à quelque mariage qui lui aurait offert une perspective de paix et de tranquillité ?
Enfin les vergues furent carrées à la satisfaction du contre-maître; les câbles furent roués, et les matelots furent appelés pour dîner. Newton s'avança vers l'arrière, et la première personne qu'il rencontra fut le dubask qui avait
OU LA MARINE MARCHANDE. 2l3
été employé à bord du Château de Bombay. Les joues de Newton s'animèrent, son cœur palpita, ses lèvres tremblèrent, pendant qu'il lui demandait des nouvelles du colonel et de sa famille.
— Le colonel se porte bien, monsieur. — Deux de ses nièces ont épousé des officiers.
— Lesquelles? demanda Newton avec empressement.
— Je ne sais pas leurs noms, monsieur; mais celle qui n'est pas mariée est la plus jeune et la plus belle.
Newton tressaillit de joie, car il était certain que ce n'était qu'Isabelle qu'on pouvait désigner ainsi ; et quelques instants après, un Anglais qui vint à bord lui confirma cette nouvelle. Leur séjour à Madras devait être fort court, et il résolut de demander sur-le-champ la permission d'aller à terre. Ayant prié le capitaine Oughton de l'excuser s'il lui faisait si promptement une pareille demande, il en donna pour raison le vif désir qu'il avait de voir des amis dont il venait d'apprendre des nouvelles. Le capitaine, qui était pleinement satisfait de la conduite de Newton, y consentit sans hésiter, et lui permit même de rester avec
ses amis s'il le désirait. — Nous pourrons nous passer de vous, ajouta-t-il; mais n'oubliez pas que nous mettons à la voile jeudi soir. Newton le remercia, et quitta le Château de Windsor avec le major Clavering, en l'honneur de qui il faut dire que, pendant le peu de temps que ce navire fut à l'ancre, il ne manqua pas d'envoyer chaque matin un billet au capitaine Oughton pour le prier de venir prendre place à la table des officiers, ce qui dut convaincre celui-ci que, du moins pour cette fois, l'invitation faite en termes généraux avait été sincère.
Dès que Newton fut à terre, il loua une des voitures du pays et se fit conduire au bungalo du vieux colonel. Il tremblait en disant son nom au sommelier, qui, comme tous les naturels du pays, trouvant de la difficulté à prononcer les noms anglais, l'annonça sous le nom de Burrah Saïb. Le colonel ne put donc savoir qui on lui annonçait; mais les mots Burrah Saïb s'appliquant à tout homme de bonne condition, il donna ordre qu'on le fît entrer dans le salon, où il était avec sa nièce qui lui faisait une lecture. Quelle fut la surprise d'Isabelle, qui ne se doutait pas de l'arrivée de
Newton, quand elle le vit paraître I Le cri de joie qu'elle poussa encourant à lui et en lui tendant la main rendit Newton trop heureux. Son esprit, pendant quelques secondes, ne put s'occuper que d'elle ; mais un coup d'œil qu'Isabelle jeta sur son oncle lui rendit sa présence d'esprit. Il s'avança vers le colonel, qui lui Ht le meilleur accueil, et qui lui dit: — J'espère que vous allez établir ici votre quartier-général, monsieur Forster?
— J'aurai beaucoup de plaisir à profiter de votre offre agréable un jour ou deux, colonel, J'espère que vous vous êtes toujours bien porté depuis que je vous ai quitté !
— Pas très bien depuis quelque temps. Je pense à changer de climat, j'ai dessein d'aller en Angleterre en octobre. — Vous savez sans doute que les deux jeunes femmes sont mariées ?
— Quelqu'un qui est venu à bord me l'a appris.
— Oui. — Isabelle, veillez à ce qu'on prépare une chambre pour M. Forster, ma chère. — Isabelle sortit. < — Oui, mariées toutes deux. — Elles ne songeaient pas à autre chose, — elles avaient spéculé sur cela. — En moins d'un mois
2l6 NEWTON FORSTER,
elles savaient exactement le rang exact de chaque employé civil et militaire de cette résidence, connaissaient leur perspective d'avancement, et le montant de leurs appointements, car elles avaient déjà appris à convertir les roupies en livres sterling. Elles interrompaient une conversation avec un enseigne quand un lieutenant survenait; plantaient là le lieutenant pour un capitaine; tournaient le dos au capitaine pour sourire à un major, et faisaient positivement des avances à quiconque était garçon et avait un rang plus élevé. Enfin elles ont fait leur choix , et sans perdre beaucoup de temps; je ne les ai eues sur les bras que quatre mois. Elles sont toutes deux maintenant dans l'intérieur du pays.
— J'espère qu'elles ont trouvé de bons partis, monsieur ?
— Cela dépend des circonstances. Elles ont épousé des jeunes gens qui ne sont pas encore acclimatés, et elles peuvent être veuves dans six mois. Si leurs maris peuvent résister au climat, ils auront sans doute, comme les autres, leur part des bonnes choses qu'on trouve à ramasser dans ce pays ; mais je réponds qu'ils ne pourront jamais le quitter.
OU LA MARINE MARCHANDE. 2\r]
— Qu'ils ne pourront jamais le quitter ! Puisje vous demander pourquoi?
— Parce qu'ils ont épousé des folles, des extravagantes, qui leur feront contracter des dettes; et quand une fois on a fait des dettes dans ce pays, il n'est pas facile d'en sortir; ils ne peuvent trouver à emprunter qu'en faisant assurer leur vie, et comme les assureurs doivent gagner à leur mort, ils ne souffriront pas qu'ils évitent les chances du choléra-morbus en quittant le pays. — Ne trouvez - vous pas que ma petite-nièce a remarquablement bonne mine?
— Le climat n'a produit sur elle aucun effet.
— Pardonnez-moi; il l'a embellie. Elle n'est plus aussi maigre qu'elle l'était à son arrivée. — Ah! monsieur Forster, combien d'obligations je vous ai de m'avoir décidé à aller chercher cette chère enfant ! C'est un trésor pour moi. — Elle a eu je ne sais combien d'offres de mariage, — et quelques-unes très avantageuses; mais elle les a toujours refusées. Deux ou trois fois, quand l'occasion était particulièrement favorable , j'ai appuyé la demande qu'on lui faisait de sa main; je croyais qu'il était de mon devoir d'agir ainsi. — Mais non;
aiô NEWTON FORSTER,
sa réponse a toujours été la même — elle ne voulait pas me quitter. — Pendant ma maladie, elle m'a soigné et veillé comme si elle eût été ma fille. — Que Dieu la protège et la rende heureuse!
Ce fut avec délices que Newton entendit l'éloge d'Isabelle, et apprit la résolution qu'elle avait prise de ne pas se marier. Il aimait à penser que cette résolution n'était pas uniquement causée par le désir qu'elle avait de ne pas quitter son oncle; mais quoi qu'il en fût, elle ajoutait à ses espérances. Isabelle, qui avait voulu laisser au colonel le temps de s'entretenir avec Newton, reparut enfin, et la conversation devint générale. Newton leur raconta les détails de son voyage , et les amusa en leur citant quelques anecdotes.
Au bout d'un certain temps, le colonel se leva pour aller s'habiller pour le dîner, et ce fut alors que Newton remarqua le grand changement qui s'était opéré en lui. Sa taille était courbée, ses jambes n'étaient plus fermes, et il chancelait en marchant. Newton le suivit des yeux, et les siens rencontrèrent ensuite ceux d'Isabelle.
— Vous le trouvez bien changé? lui dit-elle.
— J'en conviens, miss Revel; le climat paraît avoir épuisé ses forces. J'espère qu'il ira en Angleterre, comme il se le propose.
— ïl a été fort mal. Il parle sans cesse d'aller en Angleterre, mais quand arrive le moment d'exécuter son projet, il le remet toujours. Je voudrais que vous pussiez l'y déterminer.
— Je ferai tout ce qui me sera possible; mais si vos moyens de persuasion ont échoué, comment puis-je me flatter de réussir?
— Je pense tout autrement, monsieur Forster. Vous avez de l'influence sur mon oncle, et je n'ai pas oublié comment vous l'avez employée en ma faveur. — Nous avons.... je veux dire, mon oncle a souvent parlé de vous, depuis que vous nous avez quittés.
— Son souvenir me flatte infiniment. — Mais vous êtes en deuil, miss Revel; si ce n'est pas trop de liberté pour un homme qui prend intérêt à tout ce qui vous concerne, puis-je vous demander de qui?
— C'est de mon père, répondit Isabelle avec émotion.
— J'ignorais sa mort, et je dois vous faire mes excuses d'avoir été assez indiscret pour re-
nouveler votre chagrin. Quelle était sa maladie?
— Il n'a pas été malade, répondit Isabelle en essuyant les larmes qui coulaient sur ses joues; il a été tué en duel. — Je suis résignée aux volontés de la Providence, monsieur Forster; mais qu'il ait été appelé devant le tribunal suprême, sans être préparé à la mort, au moment où, cédant aux passions les plus odieuses de la nature humaine, il cherchait à ôter la vie à un de ses semblables, voilà ce qui rend sa mort une source de regrets pleins d'amertume et qui ne se termineront qu'avec mon existence.
— Vous avez encore votre mère? demanda Newton, pour changer la conversation. — Mais le changement ne fut pas très heureux.
— Oui, répondit Isabelle, mais elle est fort mal, et les dernières nouvelles que j'en ai reçues m'ont appris qu'on croit sa maladie incurable.
Newton eut encore à regretter d'avoir mis sur le tapis un sujet si pénible; il lui suggéra tous les motifs de consolation qu'il put trouver, et Isabelle le quitta pour aller faire sa toilette pour le dîner.
Newton passa quatre jours chez le colonel, et pendant tout ce temps il fut presque toujours dans la compagnie d'Isabelle. Quand le moment de son départ fut arrivé, il avait tout lieu de se flatter que, s'il n'existait nul autre obstacle à leur union, il ne s'en élèverait aucun de la part d'Isabelle. Mais l'état de dépendance dans lequel ils se trouvaient tous deux ne lui permettait pas de se livrer à de pareilles idées quant à présent. Us se séparèrent donc sans que Newton eût prononcé un seul mot qui pût être regardé comme une déclaration d'amour, mais non sans une forte émotion de part et d'autre.
Le Château de Windsor partit pour Calcutta, et jeta l'ancre à Kedgeree. Pendant le temps qu'ils y restèrent, M. Williams, le premier aide du maître, qui avait déjà fait bien des voyages dans les Indes, allait tous les soirs à terre pour se livrer à son amusement favori, la chasse aux jackals, espèce de gibier qui n'est pas rare dans cette partie du monde. On lui fit des représentations sur l'imprudence qu'il commettait en s'exposant à la rosée de la nuit, mais il n'y eut aucun égard. Il dit qu'il était vrai que son frère était mort d'nne fièvre qu'il avait ga-
gnée à la chasse aux jackals; c'était même son fusil dont il se servait encore ; mais il n'avait jamais entendu dire que deux frères fussent morts d'une fièvre gagnée à la chasse des jackals, et par conséquent toutes les chances étaient en sa faveur. L'événement prouva pourtant le vice d'un argument qui lui paraissant excellent. Dans la troisième matinée il revint à bord, saisi d'un violent frisson et avec un grand mal de tête. On le saigna , on le mit au lit, et il ne s'en releva plus.
Avant que le Château de Windsor fût prêt à remettre à la voile, les restes de M. Williams furent déposés daus le cimetière du havre du Diamant, et Newton Forster fut élevé au rang de premier aide du maître du Château de Windsor. Ce fut, comme on le verra ci-après, une circonstance fort heureuse pour lui. Le navire repartit pour Madras, afin d'y prendre des lettres et des passagers, et au bout de quelques jours il était de nouveau à l'ancre dans la baie. La première nouvelle qu'ils apprirent en y arrivant, fut que le choléra-morbus avait exercé de grands ravages dans la ville et dans tous les environs, et que le vieux colonel Revel avait été une des premières victimes. New-
ton obtint la permission d'aller à terre pour voir Isabelle. Il la trouva fort affligée chez une mistriss Enderby, dame que cette épidémie venait aussi de priver de son mari, et qui était depuis longtemps amie intime d'Isabelle. Mistriss Enderby avait résolu de retourner en Angleterre par le premier bâtiment qui mettrait à la voile, et elle avait fortement engagé Isabelle à l'accompagner. Isabelle, qui avait beaucoup de raisons pour désirer de quitter ce pays, et surtout l'inquiétude que lui causait la mauvaise santé de sa mère, y avait consenti, et ce fut avec beaucoup de plaisir qu'elle apprit de Newton que les meilleures cabines du Château de Windsor n'étaient pas encore retenues. Le testament du colonel avait été ouvert. Il avait légué à Isabelle Revel la totalité de sa fortune, qui, à l'exception de son établissement près de Madras, était placée dans les fonds publics d'Angleterre, et qui montait à environ soixante-dix mille livres sterling. Il serait difficile de dire si cette nouvelle causa à Newton Forster plus de joie que de chagrin. Il en était certainement charmé pour Isabelle; mais il sentait qu'une telle fortune plaçait une plus grande distance entre elle et lui. Si ce n'eût été
que sept à huit mille livres, pensait-il, dans le cours de quelques années il aurait probablement pu économiser une pareille somme; mais la fortune venait de la placer trop au-dessus de lui, et il se disait que, quand même elle pourrait avoir quelque prédilection pour lui, il serait peu généreux d'en profiter.
Isabelle Revel pensait tout différemment à ce sujet. Elle était sa maîtresse, elle ne dépendait de personne, et elle montrait à Newton plus de cordialité et de confiance que jamais. Elle n'avait pas oublié que Newton lui avait témoigné les mêmes égards et la même affection pendant le voyage qu'elle avait fait pour se rendre dans les Indes, et qu'il l'avait servie avec zèle et ardeur quand elle s'était ensuite trouvée dans la détresse. Elle connaissait les sentiments qu'il avait conçus pour elle, et elle lui savait gré de sa délicatesse et de sa réserve. Elle avait aussi sérieusement examiné l'état de son propre cœur, et elle avait reconnu que sa nouvelle richesse n'aurait aucun prix pour elle, si elle ne la partageait avec Newton Forster.
Mistriss Enderby retint les cabines de la poupe pour Isabelle et pour elle. Le temps
qu'elles eurent pour faire leurs préparatifs fut très-court; mais, à la prière de Newton, le capitaine Oughton retarda son départ de vingtquatre heures. Mistriss Ènderby et Isabelle se rendirent à bord, et le Château de Windsor, ayant déployé ses voiles, s'éloigna d'un pays où régnaient la peste et la mort.
il. trois, kdit. 15