CHAPITRE XVII
Le Château de Windsor traversait le vaste Océan, chargé d'une riche cargaison, à la sûreté de laquelle tant de personnes étaient intéressées. Mais qu'étaient pour Newton Forster toutes les richesses que portaient ce navire, en comparaison de lêtre aimable qui lui avait confié le soin de la reconduire dans son pays natal. L'inquiétude avec laquelle il surveillait toutes les manœuvres le jour et la nuit, les précautions plus qu'ordinaires qu'il prenait pour qu'il ne pût arriver le moindre accident, étaient une source de plaisanteries pour le capitaine.
' — Newton, lui dit-il un jour, je vois d'où vient le vent; mais soyez tranquille, le vieux
bâtiment fera ce voyage aussi bien que les autres. Faites prendre un ris aux voiles de hune , cela suffira.
Dans le fait, quoiqu'ils ne se fussent jamais déclaré leur amour, il leur était impossible de le cacher ; et plus ils faisaient d'efforts pour y réussir, plus tous ceux qui étaient à bord s'en apercevaient. Le capitaine Oughton qui aimait Newton, était charmé de sa bonne fortune. Il ne trouvait pas mauvais que des jeunes gens fussent ou devinssent amoureux sur son bord, quoiqu'il n'eût pas voulu permettre ou sanctionner un mariage tant qu'une jeune personne était sous sa protection, mais une fois à Deal, disait-il, ils pouvaient épisser les cordes aussitôt que bon leur semblerait.
Le Château de Windsor était à deux cents milles de l'Ile-de-France, quand on découvrit au vent un navire qui s'avançait sous autant de voiles qu'il en pouvait porter. 11 avait, l'air d'un vaisseau de guerre, mais on ne pouvait encore bien juger de sa force, tant parce qu'il était à une trop grande distance, que parce qu'il venait de bout au corps.
— Monsieur Forster, cria le capitaine à Newton, qui était au haut du grand mât avec
un télescope, pouvezvous en distinguer la membrure ?
— Non, monsieur, sa vergue de misaine se montre à peine au-dessus de l'eau.
— Et que pensez-vous de ses mâts ?
— Sa mâture est très haute, monsieur, et sa voilure n'est pas anglaise.
— Je gagerais tout ce qu'on voudra que c'est cet infernal Surcouf. C'est précisément dans ces parages qu'il croise , si ce que m'a dit le bâtiment neutre que j'ai hélé est exact.
— i Une heure d'attente décidera cette question, monsieur; mais je dois dire que je crois que vous ne vous trompez pas. — Nous ferions bien de nous préparer au combat, car c'est bien certainement un croiseur.
— • Le plus tôt sera le mieux , monsieur Forster. C'est un rude frappeur, et il sait planter ses coups , d'après ce que j'ai entendu dire. — Faites branle-bas général , et que chacun se place à son poste.
Le navire étranger avançait avec une telle rapidité que, lorsque les ordres du capitaine eurent été exécutés, il n'était pas à plus de deux milles.
— Le voilà , et sous toutes ses bonnettes, dit
le capitaine Oughton. A présent, nous allons voir de quel bois il est fait.
Le vaisseau diminua ses voiles, et vira pour courir même bord que le Château de Windsor , déployant un flanc hérissé de canons.
— C'est une corvette, monsieur, dit Newton, qui l'examinait avec son télescope ; ■ — j'y compte vingt-deux canons. — Elle est gréée à la française ; — la quête de sa poupe est française; — en un mot, on ne voit rien qui ne soit français.
— Tout l'argent des banquiers de Lombard- Street contre une orange, que c'est Surcouf ! s'écria le capitaine, qui, comme tous les officiers, avait son télescope dirigé vers la corvette; et voilà qu'il arbore le pavillon tricolore pour prouver que j'ai gagné mon pari. — Répondez au défi. — Jetez mon chapeau en l'air; — je veux dire , arborez le pavillon anglais à l'arrière. — Monsieur Thomas , continna-t-iî en s'adresant au contre-maître, envoyez tout l'équipage sur le gaillard d'arrière. — < Forster, vous feriez bien de placer ces dames en lieu sûr.
D'après l'ordre du contre-maître, tous les hommes de l'équipage se placèrent en corps
sur le gaillard d'arrière, la tète découverte, et l'impatience brillant dans leurs yeux.
— Mes amis, dit le capitaine Oughton , si je ne me trompe, cette corvette est commandée par le meilleur marin qui soit jamais sorti d'un port français; et pour lui rendre justice, c'est un gaillard qui sait diablement bien user de ses poings, aussi en état de recevoir galamment une taloche que de la donner.
— Nous en pouvons faire autant ! crièrent plusieurs voix en même temps.
— Je le sais, mes amis, je le sais; et donner et recevoir, c'est jouer franc jeu. Tout ce que je désire , c'est que ce soit un combat bien disputé. — Que le plus brave soit victorieux! Ainsi donc, mes amis, puisque vous êtes prêts à roidir vos bras, plus tôt nous nous pèlerons, mieux cela vaudra.
— Houra ! crièrent les marins. Et retournant chacun à son poste, ils obéirent à l'injonction du capitaine en se débarrassant de leurs jaquettes, et quelques-uns même de leurs chemises, pour se préparer à l'action.
La corvette, après avoir viré, réduisit sa voilure précisément aux mêmes voiles que portait le Château de Windsor 9 afin de voir lequel
OU LA MARINE MARCHANDE. 23 ï
des deux bâtiments était le meilleur voilier. Au bout d'un quart d'heure sa supériorité fut manifeste. Elle déploya alors ses basses-voiles, et reprit sa première position sur le bau du vent du Château de Windsor.
— Dans tous les cas, dit le capitaine Oughton , ce drôle peut nous marcher sur les talons. Mais, Forster, ces deux dames ne sont pas encore descendues. — liistriss Enderby, je suis lâché d'être obligé de vous mettre en prison pour un peu de temps. — Miss Revel, faitesmoi le plaisir de permettre à M. Forster de vous conduire au-dessous de la ligne de flottaison.
Newton offrit le bras à Isabelle, et suivit le capitaine Oughton , qui conduisait mistriss Enderby. Il avait le cœur si ému, si agité, que, dans le premier moment, il lui fut impossible de parler. Quand ils furent descendus sur le premier pont, et tandis qu'ils passaient pardessus les refouloirs, les écouvillons et les palans qui y étaient parsemés, Newton dit à Isabelle : — Ce n'est pas la première fois, miss Revel, que je suis chargé de vous conduire en lieu de sûreté; j'espère avoir de nouveau le plaisir de vous tirer de cette captivité tempo-' raire.
— Puisse Dieu le permettre, monsieur Forsterî répondit Isabelle d'une voix tremblante; mais, la première fois, je n'étais pas aussi inquiète que je le suis en ce momeut. Je...
— J'ai un pressentiment, dit Newton, que le résultat de cette journée me sera favorable. Je ne saurais dire pourquoi , mais je me sens plus de confiance que les chances ne semblent y autoriser. — Adieu, Isabelle, que Dieu veille sur vous! Et lui serrant la main , il remonta à la hâte pour retourner à son poste sur le gaillard d'arrière.
Dès qu'il y fut arrivé , il vit que la corvette s'était graduellement approchée, de manière à être presque à portée.
— Carguerons-nous la voile du grand hunier, monsieur? demanda Newton ; nous verrons ses manœuvres.
— Je doute qu'il soit assez fou pour arriver sur nous , répondit le capitaine. Je sais que c'est un gaillard déterminé, mais je ne le crois pas téméraire. Quoi qu'il en soit, — carrez la grande vergue !
Dès que le Château de Windsor eut mis en panne, on vit les basses voiles de l'ennemi agitées quelques instants par le vent, après quoi
elles se déployèrent. Quand la corvette eut commencé à prendre de l'air, elle donna vent devant, et courut bord à contre du Château de Windsor.
— C'est ce que je pensais , dit le capitaine Oughton. Il ne placera plus sa tête sous nos poings, c'est une chose claire. — Voyez comme il est prudent î C'est comme le commencement d'un combat de boxeur, — on manœuvre, on s'examine, on se tâte avant d'en venir aux coups.
La corvette courut bord contraire jusqu'à ce qu elle fût un peu par l'arrière du Château de Windsor ; alors elle vira, et se plaça sur la hanche du vent de ce navire : quand elle fut à deux encablures du Château de Windsor, qui avait, un peu auparavant, éventé son grand hunier pour monter le vaisseau, le Français cargua sa voile de misaine, et montra les haubans et les étais de ses mâts majeurs garnis par les hommes de son équipage, qui poussèrent à la hâte une acclamation bruyante et disparurent ensuite.
Le chant d'un coq est un appel auquel un autre coq ne manque jamais de répondre, s'il est de bonne race. Les marins anglais se le-
vèrent pour rendre aux français leur compliment; mais le capitaine Oughton les prévint en s'écriant : — A vos canons, fous que vous êtes î — La barre dessous — larguez l'écoute du grand foc, — choquez les bras de l'avant. — Attention, mes amis!
La corvette avait déjà mis sa barre au vent, et fait une embardée du côté de dessous le vent pour passer sous la proue du Château de Windsor, dans l'intention de l'enfiler. La promptitude du capitaine Oughton déjoua la manœuvre de son ennemi , manœuvre qui aurait été plus fatale, si les marins anglais eussent été sur les haubans et les étais, exposés à un feu de mitraille. Les deux navires se lâchèrent alors une bordée, ce qui, suivant l'usage, causa des avaries dans les agrès , et la perte de quelques hommes sur les deux bords. Le Château de Windsor, manœuvré par Newton, vira d'un côté, tandis que la corvette virait de l'autre, et les deux navires se séparèrent pour quelques minutes.
— Diablement bien réussi, Forster, n'est-il pas vrai? dit le capitaine Oughton en montrant ses dents blanches. — Mais voyez, le voilà qui revient.
La corvette essaya encore d'enfiler le Château de Windsor, mais le capitaine Oughton, qui surveillait le moindre changement de manœuvre de son ennemi, s'écarta peu à peu, mit sa barre au vent, et manœuvra de telle sorte qu'il ne put y avoir qu'un second échange de bordées; mais cet échange fut encore plus meurtrier que le premier.
— C'est un fameux coup de poing dans l'estomac, et les deux combattants sont par terre ! s'écria le capitaine en jetant un coup d'œil sur le pont. — Dépêchez-vous, Forster, faites emporter les blessés. — Ne mettez pas encore notre navire sur le vent; la corvette a perdu son air en lofant, et il lui faudra quelques minutes pour recommencer le feu.
Après cette seconde bordée, les deux navires se trouvèrent à une grande distance l'un de l'autre, et la corvette avait souffert trop d'avaries pour pouvoir manœuvrer avec sa rapidité ordinaire. Cette circonstance favorisait également les deux bâtiments, car ils avaient été l'un et l'autre fort maltraités. La corvette avait moins souffert dans sa membrure, mais davantage dans ses mâts et ses agrès, et elle avait perdu plus de monde. Son mât de misaine était
presque coupé en deux, sa grande vergue était fort endommagée, et la roue de son gouvernail avait été brisée en fragments, de sorte qu'on était obligé de gouverner le navire sur le premier pont. LeCliâteaude TV indsor âwâitreçu cinq boulets dans sa membrure, avait eu trois hommes tués et six blessés; trois de ses grands haubans étaient coupés, et son mât d'artimon était endommagé.
Ils se passa un quart d'heure avant que la corvette pût recommencer l'attaque. Le capitaine Oughton avait pincé le vent, comme pour montrer qu'il ne cherchait pas à éviter le combat, ce que d'ailleurs il n'aurait pu faire, son ennemi étant meilleur voilier. La corvette semblait avoir renoncé à ses manœuvres, soit que l'état de sa mâture et de sa voilure ne le permît pas, soit qu'on eût reconnu qu'on n'y avait rien gagné jusqu'alors. Elle se plaça à environ deux encablures du Château de Windsor, et recommença l'action bordée à bordée.
Les détonations de l'artillerie calmèrent la brise. Les deux vaisseaux restèrent pendant plus d'une heure dans la même position et à la même distance, se lâchant réciproquement des bordées, dont aucune ne manquait de por-
ter. Le mât d'artimon du Château de Windsor, déjà endommagé, fut frappé d'un boulent qui le fit tomber ; chaque partie de sa membrure prouvait que le feu de l'ennemi avait été bien dirigé; ses voiles étaient en lambeaux; tous ses mâts étaient plus ou moins endommagés; les canots placés sur les boute-hors étaient brisés, ses cordages étaient coupés à l'avant et à l'arrière, la confusion régnait sur les ponts, et quelques-uns de ses canons avaient été abandonnés par nécessité. Le capitaine, Newton et les autres officiers continuaient à encourager les hommes de l'équipage, et les aidaient à servir les canons. Tous les marins semblaient animés de l'esprit de boule dogue de leur qrave commandant.
Le feu du Château de Windsor n'avait pas causé moins de ravages à bord de la corvette. Les deux vaisseaux s'étaient graduellement rapprochés pendant le calme, et la hauteur supérieure du Château de Windsor lui donnait l'avantage pour balayer le pont de la corvette. Telle était la situation des deux navires, quand ils cessèrent leur feu simultanément pendant quelques minutes, la fumée qui les entourait ne leur permettant plus de pointer leurs ca-
238 NEWTON FORSTERj
nons. Enfin le vent l'ayant chassée , les deux bâtiments se virent à la distance d'une demiencâblure l'un de l'autre. Le capitaine Ough ton était sur la poupe avec Newton, et le capitaine de la corvette, qui était véritablement Surcouf, était debout sur les filets des hamacs. Ce dernier ôta son chapeau et salua avec politesse son angoniste. Le capitaine Oughton lui rendit son salut, et leva son chapeau vers son pavillon, comme pour dire : Je ne le baisserai Jamais. Surcouf fit le même geste en montrant le pavillon tricolore, et l'action recommença.
— Bravo, mes amis, bravo! s'écria le capitaine Oughton ; cette bordée est un bon coup de poing dans les côtés. — Houra, mes cœurs de chêne ! Pointez vos canons sur son mât de misaine; il branle déjà, il ne faut qu'un boulet pour le faire tomber. — Forster, courez à l'avant, et....
Le pauvre capitaine Oughton ne put achever l'ordre qu'il voulait donner, car un coup de canon chargé à mitraille le frappa à la poitrine, et il tomba de la poupe sur le gaillard d'arrière. Newton courut à lui; le torrent de sang qui coulait de la poitrine du capitaine lui apprit ce qui venait d'arriver, et il appela quel-
OU LA MARINE MARCHANDE. 23g
ques matelots pour le faire porter sur le premier pont, afin que le chirurgien vît s'il était possible de lui donner des secours.
— Qu'on ne me touche pas, Forster, dit le capitaine d'une voix faible , et respirant avec peine, —j'ai reçu — le coup de grâce;— « je ne puis — me relever à temps,*— je meurs. Sa tête tomba sur sa poitrine, et le sang lui sortit de la bouche.
Newton , craignant que cette vue ne décourageât, les marins, fit porter le corps du capitaine sous le pont. Il monta ensuite sur la poupe pour reconnaître l'ennemi. Il vit que la corvette avait amure ses basses voiles, quoique en lambeaux, et qu'elle était à quelque distance en avant du Château de Windsor:
— Il est parti, monsieur, s'écria le contremaître.
— Je n'en crois rien, répondît Newton qui regardait la corvette avec son télescope. Ils se préparent à monter à l'abordage, et ils reviendront dans cinq minutes. — Qu'on prépare les piques et les coutelas ! — Tous à l'avant, mes amis ! il faut que nous les repoussions.
— Et nous les repousserons, monsieur, s'écrièrent plusieurs voix, tandis que tout l'équi-
24o NEWTON FORSTER,
page se réunissait sur le gaillard d'arrière. Mais le nombre des hommes qui le composaient était bien diminué; près de la moitié étaient ou morts, ou entre les mains du chirurgien; et Newton, en passant en revue ceux qui lui restaient, épuisés de fatigue, couverts de sang et de sueur, et le visage noirci par la poudre, ne put s'empêcher de reconnaître qu'il avait bien peu de chances de succès dans un combat contre un navire qui paraissait avoir un équipage aussi nombreux que la corvette. Il leur adressa quelques mots d'encouragement, et il eut la satisfaction de voir qu'ils n'avaient perdu ni leur ardeur, ni leur confiance.
La corvette était à environ un mille de distance quand elle vira de bord, et elle se rapprocha à trois encablures du Château de Windsor. Quelques *minutes allaient décider l'affaire. La corvette cargua de nouveau ses basses voiles, et l'on vit son beaupré, ses bossoirs et son gaillard d'avant couverts d'hommes prêts à monter à l'abordage dès que les deux navires viendraient en contact. Newton était monté sur un des canons du gaillard d'avant, entouré de tout son équipage qui gardait un profond silence,
et qui attendait avec fermeté l'arrivée de l'ennemi. Ils n'étaient plus qu'à une encablure de distance, et Newton pouvait distinguer tous les traits du brave Surcouf, qui était debout sur le haut des bittes du vindas, quand une bouffée de vent, qui, en tout autre moment, n'aurait pas fait remuer une écoute de perroquet, enfla les voiles de la corvette ; et son mât de misaine, déjà endommagé et chargé de plusieurs hommes qui étaient montés sur les agrès sous le vent, ne put résister à la pression, tomba sur le côté, entraîna avec lui le grand mat de hune, et couvrit de débris le pont de la corvette. De grandes acclamations, partant du gaillard d'avant du Château de Windsor, prouvèrent que les marins anglais ne sentaient que trop bien leur situation désespérée, et qu'ils regardaient l'accident arrivé aux Français comme leur salut.
— Vite! mes amis, vite! cria Newton en courant au gouvernail et en mettant la barre au vent; — carguez la bouline du grand perroquet;— carrez la grande vergue; — c'est cela! Voilà une bonne embardée du côté de dessous le vent; —du monde aux canons!