‹ Newton ForsterChapitre 29 sur 37 · CHAPITRE XVIlï · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIlï

La remarque faite par Newton Forster à Isabelle, avant l'action dont nous venons de rendre compte, qu'il avait un pressentiment que le résultat de cette journée lui serait favorable, fut une sorte de prophétie. La mort du capitaine Oughton, et la bravoure avec laquelle le Château de Windsor avait été défendu, furent des circonstances très favorables pour JNewton. Comme officier subalterne, il aurait eu à travailler péniblement encore plusieurs années avant de parvenir au plus haut grade de sa profession; et pendant tout ce temps, quelle chance avait-il d'acquérir une fortune ou du moins un état qui lui donnât le droit de solliciter la main d'Isabelle Revel ? Maintenant,

par un enchaînement de circonstances fortuites, il commandait un bâtiment de la compagnie des Indes; il le ramenait en Angleterre après avoir soutenu avec succès un combat contre un vaisseau de force égale et même supérieure; il avait sauvé une cargaison d'une immense valeur, et il avait lieu d'espérer qu'il serait confirmé dans le rang qu'il avait été obligé de prendre. Comme capitaine d'un vaisseau de la Compagnie, il savait qu'il serait reçu dans la meilleure société, et qu'il jouirait d'une considération générale et d'une fortune indépendante. Mais ce qui remplissait son cœur de joie et le pénétrait de reconnaissance pour le ciel , c'était que dans peu de temps il aurait plus de droits pour aspirer à la main de celle à qui il était si vivement attaché depuis si long-temps.

Telles étaientlesréflexionsauxquellesNewton se livrait tandis que le Château de Windsor fendait les ondes. Ses yeux brillaient d'espoir; mais dans toute sa conduite envers Isabelle il montrait plus de réserve et de retenue que jamais.

Quand le Château de Windsor toucha à Sainte- Hélène, Newton eut la bonne fortune d'y

trouver de bons marins anglais en nombre plus que suffisant pour compléter l'équipage de son navire. Ils y avaient été envoyés sur un brick vide par un corsaire français, qui, ayant fait un grand nombre de prises , voulait se débarrasser de ses prisonniers. Après avoir pris l'eau et les provisions dont il avait besoin, Newton ne perdit pas de temps pour continuer son voyage.

Une quinzaine de jours après leur départ de Sainte-Hélène, ils aperçurent une voile à tribord, et quand ils en furent plus près, ils virent que le bâtiment avait perdu son mât de misaine et souffert d'autres avaries. Quand ils furent à un mille, ce navire arbora un pavillon neutre et fit un signal de détresse. INewton fit arriver le Château de Windsor , et quand il fut bord à bord avec le bâtiment étranger, il fit mettre une embarcation en mer et envoya un officier pour s'informer de quels secours ils avaient besoin. Quand les marins rencontrentd'autres marins dans la détresse, grâce au ciel , ils ne songent pas à s'informer â quelle nation ils appartiennent, ils ne pensent qu'à leur donner les secours dont ils peuvent avoir besoin euxmêmes, peut-être dans une heure. Le canot

revint et Newton apprit que ce bâtiment venait de File Bourbon, se rendant à Hambourg, et avaitessuyé,àla hauteur du cap de Bonne Espérance, une forte tempête, qui lui avait fait perdre son mât de misaine et la moitié de son équipage., sans parler d'un grand nombre d'avaries; que faute de matériaux , ils n'avaient pu dresser un mât de rechange , et que leur navigation avait été si lente, faute de bras suffisants pour la manœuvre, qu'ils se trouvaient presque sans provisions et sans eau. L'officier qui avait été envoyé, lui dit aussi qu'il s'y trouvait plusieurs passagers, une dame française, deux messieurs et leurs domestiques. Newton se rendit lui-même à bord pour voir en quoi il pourrait rendre service à ces malheureux Dès qu'il y fut arrivé, le capitaine flamand commença à lui faire l'histoire de ses infortunes et le tableau de ses besoins; mais il fut interrompu par la dame française, qui se trouvait en ce moment sur le tillac, que Newton n'avait pas encore aperçue, et qui , accourant à lui , se jeta dans ses bras en s'écriant : — Ah ! mon Dieu! c'est monsieur Nou-tone !

Newton la regarda, et reconnut sur-lechamp son ancienne amie, la bonne madame

de Fontanges; et son généreux mari, arrivant au même instant, tendit la main à Newton. Cette rencontre inattendue fut une source de joie pour toutes les parties , et Newton fut enchanté de pouvoir être utile à ceux qui avaient eu tant de bontés pour lui quand ils'était trouvé dans la détresse.

— Ah! monsieur Nou-tone! Nous avons tant souffert ! — Point d'eau! rien à manger! s'écria madame de Fontanges. Mais cette rencontre n'est-elle pas charmante , mon ami? demanda-t-elle à son mari.

— Vous ne reconnaissez pas mon frère? dit M. de Fontanges à Newton.

Newton, qui était occupé à écouter madame de Fontanges, tourna la tête, et reconnut le marquis, qui, lorsqu'il était gouverneur de la Guadeloupe , avait montré tant de compassion pour ses malheurs, et l'avait renvoyé, sur un cartel, au lieu de le retenir prisonnier.

Ce bâtiment était réellement dans un situation déplorable, et s'il n'eût trouvé du secours si à propos, il aurait bientôt offert une scène d'horribles souffrances. îl ne s'y trouvait plus d'eau que pour trois jours, à demi-ration, et des vivres à peine pour dix jours. Heureuse-

ment le Château de Windsor était amplement approvisionné , et Newton renvoya sur-lechamp son canot pour qu'on y apportât de l'eau et des provisions sans perdre un instant, de crainte qu'il ne survînt un mauvais temps qui empêchât les communications entre les deux bâtiments. Après avoir fourni à leurs besoins les plus pressés, il prit congé, pour le moment, de ses anciens amis, et retourna sur son bord , d'où il envoya des charpentiers, et une partie de son équipage pour faire les réparatious les plus urgentes au bâtiment flamand, et les provisions qui pouvaient être agréables sur la table des passagers.

Au bout de deux heures, l'abondance succéda à ce qu'on peut presque appeler la famine. Avant la nuit, les marins anglais avaient substitué un mât de rechange à celui qui avait été brisé, et réparé toutes les voiles. Les marins hollandais et flamands les auraient volontiers aidés, mais les Anglais leur dirent de se mettre à table, et de réparer le temps perdu, ce qu'ils ne se firent pas répéter deux fois. Newton ne tarda pas y retourner, tant pour surveiller les réparations que pour jouir de la société de ses amis, qui lui firent le récit de tout ce qui leur

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était arrivé depuis qu'il les avait quittés. Aux approches de la nuit, il les quitta en leur promettant de marcher de conserve avec eux à petites voiles pendant un jour ou deux, pour leur donner le temps de bien s'assurer qu'ils n'avaient plus besoin de son secours.

Le récit qui fut fait à Newton peut se resserrer en peu de mots. Le marquis de Fontanges avait quitté la Guadeloupe parce qu'il avait été nommé an gouvernement de l'île de Bourbon, qui était regardé comme plus important. Son frère et sa belle-sœur l'y avaient accompagné. Au bout de deux ans le gouvernement français lui avait envoyé un successeur, sans aucun motif, si ce n'est qu'il avait été nommé par le gouvernement précédent, Les frégates n'étaient pas alors assez nombreuses en France pour qu'on en destinât une à un ex-gouverneur , et on lui laisa le soin de revenir comme il le pourrait. Trouvant un bâtiment de Hambourg prêt à mettre à la voile, il s'y était embarqué avec son frère et sa belle-sœur, et quelques domestiques, pour retourner en France ou ailleurs, s'il lejugeait à propos.

Pendant deux jours , durant lesquels le temps fut si beau que madame de Fontanges, son

mari et son beau-frère purent se rendre à bord du Château de Windsor , et firent connaissance avec les dames qui s'y trouvaient, Newton continua à marcher à petites voiles, et à envoyer à ses amis tout ce que sa reconnaissance pouvait lui suggérer comme devant leur être agréable. Cependant, comme il désirait ne pas prolonger son voyage, il leur fit ses adieux définitifs le troisième jour.

Vers la fin de la soirée, on aperçut un navire, mais comme il ne portait pas de voile de petit perroquet, et qu'il se dirigeait du même côté que le Château de Windsor , on supposa que c'était un bâtiment neutre, ou un bâtiment marchand séparé de son convoi. Pendant la nuit, qui était très obscure , la lune étant dans son premier quartier, l'officier chargé du quart de minuit à quatre heures perdit de vue le bâtiment de Hambourg, ce qui n'était pas étonnant puisqu'il n'avait pas de lumières. Avant le jour, le vent tomba, et quand le soleil se leva, il faisait un calme plat. Dès que l'aurore parut , l'officier de quart monta sur la poupe, et chercha à l'horizon le navire de Hambourg. Il le découvrit à si « ou sept milles en arrière, et il vit qu'il était bord à bord du

bâtiment qu'on avait vu la veille. Tous deux étaient arrêtés par le calme aussi bien que le Château de Windsor. Il alla trouver Newton dans sa cabine, et l'informa de cette circonstance, qui avait un air suspect. Newton se hâta de monter sur le pont, et à l'aide de son télescope, il vit clairement que le navire étranger était un vaisseau de bas bord, construit pour être un bon voilier; que bien évidemment ce n'était pas un bâtiment marchand, mais, suivant toutes les probabilités, un pirate. Le matelot qui était en vigie sur le grand mât signala que des embarcations passaient constamment d'un navire à l'autre. Newton inquiet pour la sûreté de ses amis, accepta l'offre que lui fit un de ses officiers de prendre un canot et d'aller reconnaître ce qui se passait. Au bout d'environ cinq quarts d'heure, on vit, du haut du mât , le canot arriver à deux milles des deux bâtiments, et bientôt après on vit la fumée et Ton entendit le bruit éloigné d'un coup de canon. Le canot déploya alors sa voile, et revint au Château de Windsor. Newton était dans un état d'inquiétude et d'agitation quand l'officier arriva, et l'informa que le bâtiment étranger était percé pour quatorze canons , et peint en

noir et qu'il paraissait avoir un équipage nombreux, qui était évidemment occupé à piller le navire de Hambourg. Il ajouta que dès qu'on avait cru leur canot à portée, on leur avait tiré un coup de canon chargé à mitraille, mais qui heureusement n'avait pas porté jusqu'à eux. Ce navire n'avait arboré aucun pavillon, et comme les lettres de marque et les corsaires respectent toujours les bâtiments neutres , il ne doutait pas que ce fût le pirate dont on leur avait parlé à Sainte-Hélène, comme croisant dans ces parages. Newton pensa de même, et ce fut avec un vif chagrin qu'il alla apprendre cette fâcheuse nouvelle à mistriss Enderby et à Isabelle.

Il nj a rien de plus contrariant au monde que d'avoir la volonté de faire une chose, quand on n'en a pas le pouvoir .Etre surpris par un calme est, dans tous les cas, pour tous ceux qui se trouvent à bord, un motif suffisant pour jurer debon cœur. Que dutdoncéprouver Newton , forcé de rester dans l'inaction, quand une bande de mécréants pillaient et assassinaient peut-être ses amis sous ses yeux! Combien de fois se laissa-t-il abuser par une vaine espérance en voyant un léger sillon rider un instant la

surface d'une mer immobile ! Trois ouragans coup sur coup n'ont rien d'agréable, mais trois ouragans assez forts pour enlever les cornes de la tête du diable sont infiniment préférables à un maudit calme plat qui ne vous laisse rien à faire, qui vous donne des vapeurs, et qui vous rend fou d'impatience.

Enfin, lorsque le soleil descendit sous l'horizon , une brise se fit sentir, mais elle était variable, incertaine, et ne semblait savoir de quel côté elle devait diriger sa force. Cependant te Château de Windsor commença à répondre au gouvernail; on en plaça la proue vers les deux navires, et l'on arrangea les voiles de manière à en tirer tout le parti possible. Au bout d'un quart d'heure, elle se fixa, et elle venait d'un côté qui mettait le Château de Windsor au vent des deux bâtiments, qui étaient encore arrêtés par le calme, et il en approcha jusqu'à la distance de deux milles; mais alors le vent fraîchit, se fit sentir aux deux navires , et celui que Newton désirait tant atteindre en profita sur-le-charnp, déploya toutes ses voiles, et s'éloigna. Il était déjà à plus de deux milles en avant, quand Newton se trouva bord à bord avec le navire de Ham-

bourg. Quelques intants de délai lui étaient nécesaires pour s'assurer de ce qui s'était passé, et voyant M. de Fontanges abord, poussant de grands cris pour tâcher de se faire entendre, et se tordant les mains, il fit mettre un canot en mer , et passa sur ce bâtiment. Les nouvelles qu'il y apprit étaient désespérantes. Le pirate avait complètement pillé le bâtiment neutre , et avait emmené en partant madame de Fontanges et ses deux jeunes négresses, Mimi et Charlotte. M. de Fontanges, en voulant s'opposer à l'enlèvement de sa femme, avait été légèrement blessé. Les pirates avaient coupé tous les cordages , brisé le gouvernail, endommagé tous les mâts, et couronné l'œuvre en ouvrant plusieurs voies d'eau, de sorte que si Newton ne fût pas arrivé, le navire aurait coulé à fond pendant la nuit.

Il n'y avait pas de temps à perdre. Newton fit passer sur son bord le marquis de Fontanges, son frère et tout l'équipage. Le transport des bagages ne les retarda pas un instant, les pirates en avaient pris soin. Newton déploya toutes ses voiles pour poursuivre le pirate, dont il était alors à environ quatre milles; mais celui-ci était meilleur voilier, et quand la nuit

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fut tombée, il était en avance de plus de sept milles. Newton suivit sa marche à l'aide d'un télescope de nuit et n'y renonça que lorsqu'il ne lui fut plus possible de le distinguer. Tout l'équipage brûlait d'une telle ardeur de le joindre que personne ne se coucha cette nuit-là à bord du Château de Windsor. Mais le lendemain au lever du soleil , on ne put apercevoir le pirate sur aucun point de l'horizon du haut du grand mât.

OU LA MARINE MARCHANDE. 2'jn

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