CHAPITRE XIX
Ce fut avec le plus grand regret que Newton ordonna qu'on tournât de nouveau la proue de son vaisseau vers l'Angleterre; mais la cargaison dont il était chargé ne lui permettait pas d'entreprendre une croisière contre le pirate, qui d'ailleurs était trop bon voilier pour qu'il pût espérer de le joindre. La situation fâcheuse de madame de Fontanges répandait la tristesse à bord du Château de Windsor, car les matelots eux-mêmes y prenaient intérêt comme ceux que cet événement touchait encore de plus près; et le désespoir de M. de Fontanges, qui éclatait avec toute la vivacité caractéristique de sa nation, ne permettait pas qu'on oubliât
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un instant ce sujet de chagrin. Pendant les quatre premiers jours, ils firent peu de chemin, le vent étant,, très faible; et alors ils se trouvèrent enveloppés dans un de ces épais brouillards qui sont très fréquents dans les parages des îles du Cap-Vert, et une pluie très forte, quoique fine, ajoutait au désagrément, de leur situaiion.
Le sixième jour, vers midi, l'horizon s'éclaircït au nord, le vent prit de la force et commença à agiter la masse du brouillard; mais il soufflait du côté diamétralement opposé à celui d'où partait la petite brise qu'on avait eue depuis quelques jours, et il fallut changer la position des voiles pour qu'elles pussent le recevoir. Newton en donna l'ordre sur-le-champ, et à peine était-il exécuté que le marquis de Fontanges, qui était à côté de lui sur la poupe, s'écria: Voilà un bâtiment! Newton regarda dans la direction que lui indiquait le bras étendu du marquis, et le brouillard étant en partie dissipé, il vit un navire qui n'était pas à plus d'un quart de mille du Château de Windsor. Une minute d'examen l'assura que c'était le pirate, qui ne s'étant pas pressé d'orienter ses voiles, était encore dans les fers, comme
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disent les marins, et ne pouvait que suivre le vent tandis que le Château de Windsor marchait librement à raison de quatre milles par heure.
— Tribord la barre! s'écria Newton; — qu'on se prépare à l'abordage ! i — < C'est le pirate , mes amis ! —Bâbord un peu ! — De l'activité, et il est à nous.
Tout l'équipage était déjà sur le pont. Saisir son coutelas fut pour chacun l'affaire d'un instant; et tout était prêt pour l'attaque, tandis que les pirates cherchaient à orienter leurs voiles. Les marins flamands , qui formaient l'équipage du bâtiment neutre, se joignirent aux Anglais, et tirèrent fort tranquillement de leurs poches leurs longs couteaux, arme qu'ils préféraient à toute autre.
M. de Fontansçes, brûlant d'impatience, était avec son frère et Newton à la tète des hommes de l'équipage. Q!aand l'instant de la collision entre les deux navires arriva, le C lui tenu de W indwr manœuvra de maniîre à ne pas aborder le pirate de bout au corps, mais à faire une embardée bord à bord, il enfonça ainsi les balustrades du pirate, et emporta ses mâts de hune, qui entraînés au vent par la pression des
galhaubans, tombèrent sur le Château de Windsor, et s'embarrassant dans ses agrès, empêchèrent la séparation des deux navires.
— Point de quartier, mes amis! s'écria M. de Fontanges, qui, à la tête de quelques hommes, s'élança sur le bord du pirate, tandis que Newton et le reste de l'équipage y montaient d'un autre côté.
La jonction des deux bâtiments avait été si rapide et l'attaque fut si impétueuse, que la plupart des pirates n'avaient pas eu le temps de s'armer, ce qui, vu la supériorité de leur nombre, rendit le combat plus égal. Ce fut une lutte désespérée, les pirates n'attendaient ni ne demandaientquartier, et on neleurenfitaucun. C'était coup pour coup, blessure pour blessure, mort pour mort. Chaque pouce du tillac était disputé, et les Anglais n'en gagnaient pas un qui ne fût teint de sang. Les voix de Newton, du marquis de Fontanges et de son frère encourageaient leurs hommes, et celle de leur capitaine produisait le même effet sur les pirates. Même au milieu du bruit et de la confusion de la mêlée, il semblait à Newton que le son de cette voix lui était connu. Les Anglais ne gagnaient du terrain que peu à peu, tant la
résistance était opiniâtre. Quand un pirate blessé tombait, il cherchait encore à lever son bras affaibli pour frapper un ennemi, ou, s'il ne le pouvait, à lui mordre les jambes.
Mais bientôt des hommes que le calme de leur courage avait fait arriver à bord les derniers, vinrent prendre leur part du combat. Armés de leurs longs couteaux, dont ils se servaient avec le même phlegme qu'un boucher de profession, les marins flamands prirent les pirates en flanc, et leurs armes produisirent plus d'effet que celles qui leur étaient opposées. Leur diversion fit pousser un cri de joie aux marins anglais, et ils redoublèrent d'efforts. En ce moment même, Newton passa son sabre au travers du corps d'un homme d'une taille colossale, qui, depuis le commencement de l'action, avait combattu au premier rang des pirates sans avoir reçu aucune blessure. Le géant tomba et sa place fut occupée sur-lechamp par le capitaine des pirates qui étaitder" rière lui et que Newton n'avait pas encore vu. Quelle fut sa surprise, quand il reconnut en lui un homme qui, à ce qu'il pensait, avait été appelé depuis longtemps devant le tribunal de la justice suprême pour y répondre desescrimes,
— son ancien ennemi, — son ennemi invétéré,
— Jackson.
Jackson ne parut pas moins étonné de revoir Newton qu'il croyait avoir péri de faim et de misère sur le banc de sable où il l'avait si lâchement abandonné. Une sorte d'instinct fit qu'ils prononcèrent tous deux en même temps le nom l'un de l'autre, et ils s'attaquèrent avec fureur. Le scélérat para avec adresse un coup de sabre que lui porta Newton, mais il en reçut en même temps un de M. de Fontanges, qui mit fin à sa vie et à ses crimes. Newton eut à peine le temps de voir tomber Jackson, un coup de tomahawk, qu'il reçut au même instant sur la tète, l'étourdit, lui fit perdre connaissance, et il tomba sur le pont au milieu des morts et des blessés.
La chute de Newton fut suivie d'un cri perçant. Il sortait de la bouche d'une femme qui attendait avec une inquiétude trop vive pour qu'on puisse la décrire, le résultat du combat. Isabelle avait quitté sa cabine à l'instant du choc occasionné par la collision des deux navires,- elle était montée sur la poupe, et, retenue par un intérêt puissant, elle y était restée spectatrice de cette scène terrible. On ne se
servait pas d'armes à feu, on n'avait pas eu le temps de les préparer; il n'y avait donc pas de fumée, eL rien ne cachait les détails de ce combat sanglant. Mais Isabelle ne les vit pas; elle n'était occupée que de Newton; les lèvres entrouvertes, les yeux ardents, elle suivait tous ses mouvements; l'espoir l'animait quand elle voyait son bras s'appesantir avec succès sur un de ses ennemis , mais quand le sabre d'un pirate était levé sur lui, elle pâlissait, devenait immobile d'effroi, et on aurait pu la prendre pour une belle statue de marbre de Paros, si son sein ne se fût soulevé d'inquiétude et de crainte. Enfin elle vit tomber Newton; toutes ses espérances s'évanouirent, elle poussa un grand cri et perdit connaissance.
La mort de Jackson découragea les pirates, et leur résistance devint plus faible. La plupart s'enfuirent à fond de cale, quelques-uns tinrent bon, et se firent (ailler en pièces sur le tiliac. M. de Fontanges, laissant alors son frère et l'équipage du Château de Windsor maîtres du pont des pirates, se hâta de descendre pour chercher sa femme. La porte de la grande cabine était fermée, et il y trouva sa femme tout en pleurs avec ses deux négresses. Elle poussa
un cri d'horreur en le voyant couvert de sang, et un cri de joie en apprenant qu'il n'avait reçu aucune blessure. 11 la conduisit à bord du Château de Windsor ^ et après lui avoir rendu ses caresses, il lui demanda avec quelque inquiétude comment les pirates l'avaient traitée : Assez bien, mon ami, répondit madame de Fontanges, il n'y a pas eu le moindre mal. Cette courte explication ayant satisfait le mari, nous espérons que nos lecteurs seront sans inquiétude sur la manière dont madame de Fontanges avait été traitée à bord du bâtiment pirate. Quant à Mimi et Charlotte, elles n'en dirent pas autant. Elles ne répondirent qu'en pleurant aux questions qu'on leur fit, et dirent que le capitaine des pirates et son premier lieutenant étaient des barbares et des sauvages, dont la conduite à leur égard avait été odieuse. Nous avons laissé Newton étendu sur le pont du bâtiment pirate, et Isabelle sur la poupe du Château de Windsor ; on les releva , on les porta chacun dans leur cabine, et, comme c'est la coutume dans les romans et dans la vie réelle, ils ne tardèrent pas à recouvrer l'usage de leurs sens. Isabelle fut la première à revenir à elle, probablement parce qu'un coup porté
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au cœur n'est pas tout-à-fait aussi sérieux qu'un coup sur la tête. Heureusement pour Newton , le tomahawk avait glissé sur la sienne, et n'avait fait que lui entamer la peau , sans lui fracturer le crâne. Un coup de lancette lui rendit le sentiment, le chirurgien pansa la blessure, et déclara qu'il n'avait besoin que de quelques jours de repos et de tranquillité pour être complètement guéri.
Newton parut d'abord disposé à suivre à cet égard les avis du chirurgien; mais, quelques heures après, il survint une circonstance qui produisit un effet si merveilleux sur sa santé, que, quelque faible qu'il fût encore, il ne voulut pas abdiquer, même pour vingt-quatre heures, le commandement de son navire, mais donna tous les ordres nécessaires relativement au bâtiment capturé et aux pirates prisonniers. Ce qui amena si subitement la guérison de Newton, fut que mistriss Enderby, étant venue lui rendre visite avec miss Revel , cette dame, de manière ou d'autre, le laissa quelques minutes tête à tête avec Isabelle; que, de manière ou d'autre, il se passa, pendant ce peu de minutes, entre les deux amants, une scène très intéressante, que je regrette de n'avoir pas le
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temps de décrire, et dont le dénouement, de manière ou d'autre , fut qu'ils ne se quittèrent qu'après s'être mutuellement donné leur foi. Le coup de tomahawk ne fut donc que le prélude de la descente de l'Amour, portant la santé sur ses ailes.
Le Château de Windsor eut cinq hommes tués et onze blessés dans ce combat. Trois Flamands furent aussi blessés. Les pirates firent une perte plus considérable, car sur soixantequinze hommes, il n'en resta que vingt-six, qui s'étaient réfugiés à fond de cale, et qui furent ensuite mis aux fers. Pour ne plus avoir à en parler, je dirai ici qu'en arrivant en Angleterre, ils furent mis en jugemeut., condamnés à mort, et pendus, comme pirates, sur les bords de la Tamise. Le valet de chambre du marquis de Fontanges eut la galanterie de louer une barque pour conduire Mimi et Charlotte voir ce spectacle, et elles revinrent très satisfaites du châtiment infligé à ces barbares sauvages.
Il est nécessaire d'expliquer ici comment Jackson vient de reparaître un instant sur la scène. Le lecteur doit se rappeler qu'il était parti sur le canot qui l'avait conduit avec
Newton sur le banc de sable où ils étaient arrivés après le naufrage du brick, volontairement occasionné par Jackson. Quand Newton vit l'embarcation revenir la quille en dessus, avec la marée, vers le banc sur lequel il avait été abandonné , il ne douta pas que Jackson n'eût été noyé; mais il avait été sauvé par un schooner portugais qui faisait la traite des nègres. 11 s'y était engagé, et n'osant retourner en Angleterre, il avait passé deux ans à faire cet odieux métier. Au bout de ce temps il avait excité une mutinerie à bord, avait massacré le capitaine et tous ceux qui n'étaient pas de son parti, et avait commencé des courses de piraterie dans lesquelles il avait jusqu'alors toujours réussi, son navire étant excellent voilier, et les hommes qu'il commandait ayant autant de courage que de scélératesse.