CHAPITRE III
A la grande satisfaction du capitaine Drawlock, les chronomètres et les quatre dames étaient en sûreté sur son bord. Le Château de Bombay se rendit aux Dunes , où l'on trouva le commis aux rives apportant les dépêches des augustes directeurs. Plusieurs autres bâtiments, se rendant aux Indes, y étaient réunis, et dès qu'une grande frégate qui devait les escorter jusqu'à Sainte-Hélène fut arrivée, on leva l'ancre et l'on descendit le canal Britannique devant une forte brise du nord-est.
Pendant les dix premiers jours d'un voyage, il y a peu de communication entre les membres de l'équipage et les passagers. Ils sont trop occupés , les premiers., du soin de mettre tout en
bon ordre, et les autres, des misères du mal de mer. Un vent contraire contre lequel le navire eut à lutter dans la baie de Biscaye ne contribua pas à rétablir l'estomac des derniers dans l'exercice de ses fonctions ordinaires, et ce ne fut qu'une couple de jours avant l'arrivée du convoi à Madère qu'on vit la brise agiter les rubans d'un chapeau sur le tillac du Château de Bombay.
Le premier qui sortit de l'écoutille du gaillard d'arrière, fut celui qui entourait la tête de mistrissFergusson, femme du ministre presbytérien. Elle avait d'un côté son mari, et de l'autre le capitaine Drawlock, toujours aux petits soins près des dames.
— Fort bien en vérité, madame, lui dit le capitaine avec un sourire d'encouragement, tandis qu'elle saisissait la balustrade en cuivre en montant sur le pont; vous seriez un excellent marin, et votre conduite doit servir d'exemple aux autres dames, comme je ne doute pas que celle de votre mari ne soit un modèle pour tous mes passagers. A présent , permettez-moi de vous offrir le bras.
— Voulez-vous prendre aussi le mien? lui demanda son mari.
OU LA MARINE MARCHANDE. 3l
— Non, M. Fergusson, non, répondit-elle d'un ton un peu aigre; vous aurez assez de peine à vous soutenir vous-même ; songez au proverbe de l'écriture : L'aveugle qui veut conduire un aveugle. — Je n'ai pas envie de tomber dans un de ces puits, ajouta-t-elle en regardant l'écoutille.
Le capitaine la conduisit très poliment sur le gaillard d'arrière, du côté du vent; et après avoir en vain essayé de s'y promener, elle s'appuya sur une des caronades.
— L'air frais vous rendra bientôt des forces, madame; et vous ne tarderez pas à vous trouver mieux, dit le capitaine. Mais je vous prie de m'excuser un instant, je vois une autre dame qui monte sur le pont.
Les cabines situées derrière la salle à manger, sont ordinairement occupées par les passagers les plus distingués et les plus riches, parce qu'elles se paient plus cher que les autres. Les bonnes gens de Glascow n'avaient pas cru nécessaire de faire cette dépense additionnelle pour le ministre et sa femme; mais M. Revel , sachant l'effet que produit l'apparence de la richesse, en avait pris une pour ses filles; l'autre était occupée par miss Tawistock, à la
grande satisfaction du capitaine, qui avait immédiatement sous les yeux ses passagères non mariées et ses chronomètres.
La dame qui avait attiré l'attention du capitaine était Isabelle Revel. Quoiqu'il en ait été déjà parlé, il est à propos de la faire connaître plus particulièrement à nos lecteurs.
Isabelle Revel , alors âgée de dix-huit ans , avait un esprit tellement supérieur, que si ses talents n'eussent été couverts d'un voile de réserve , elle aurait pu passer pour un génie. Elle avait été élevée par une mère sans éducation , sous les ailes de deux sœurs sans moyens, qui prenaient sur elle une autorité à laquelle leur âge seul pouvait leur donner droit. Rarement il lui était permis de paraître quand il y avait compagnie, de peur qu'elle ne fît tort aux prétentions de ses sœurs aînées; et profitant de la solitude pour s'adonner à la lecture, elle avait ainsi cultivé son esprit.
La conduite de son père ne lui donnait pas plus de droit au respect d'Isabelle que l'insensibilité de sa mère a son estime, et la tyrannie de ses sœurs à son affection,- et cependant son cœur n'était pas étranger à ces sentiments. Jusqu'à l'âge de seize ans elle avait été la Cen-
drillon de la famille et elle ne devait qu'à ellemême les qualités qui ornaient son cœur et son esprit.
Sa taille était un peu au - dessus de la moyenne. Elle était bien faite, svelte, avait des traits parfaits, et un air sérieux qu'elle devait sans doute à l'habitude de réfléchir beaucoup et de parler peu. Cependant elle était susceptible d'un enthousiasme qui l'entraînait quelquefois et qui ajoutait à sa beauté. Mais quand elle remarquait l'admiration qu'elle inspirait, ses lèvres se fermaient tout-à-coup, car sa modestie luttait perpétuellement contre son génie.
La plupart de mes lecteurs savent fort bien que la femme est un problème, mais quelquesuns ignorent peut-être que c'est un problème mathématique. De même que, dans les sciences exactes, on a certaines quantités connues, à l'aide desquelles on peut en découvrir une qui est inconnue, ainsi, dans une femme on a la main, la bouche, les yeux, etc. , et ce sont les données d'après lesquelles on peut calculer à quelle distance elle se trouve de la perfection. Tout bon mathématicien, en examinant ce qui