‹ Newton ForsterChapitre 31 sur 37 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

De quel plaisir était transporté Newton quand il se promenait sur le pont du Château de Windsor en traversant la baie de Biscaye avec un vent favorable! Le bonheur dont il jouissait par anticipation était si grand, qu'il tremblait que la coupe ne se brisât en la portant à ses lèvres; et en même temps qu'il remerciait Dieu des faveurs qu'il lui avait accordées, il le suppliait de ne pas terminer par un désappointement le cours de sa prospérité. Comme il était heureux quand il accompagnait Isabelle pendant les belles soirées d'été, lui communiquant ses espérances et ses craintes, lui parlant du passé, et formant des plans pour l'avenir, jus-

qu'à ce que minuit les avertît de la rapidité avec laquelle le temps s'écoulait! Le bâtiment pirate, sur lequel il avait mis l'équipage du navire de Hambourg et une partie du sien, marchait de conserve avec le Château de Windsor; et entrant enfin dans le canal Britannique, favorisés par une bonne brise, ils jetèrent l'ancre aux Dunes. Là, mistriss Enderby et Isabelle quittèrent le navire, et Newton reçut ordre d'entrer dans la Tamise. Avant d'arriver à sa destination, il lut dans les Journaux le rapport des deux combats livrés par le Château de Windsor 3 et il eut Insatisfaction de voir que ses compatriotes n'étaient pas avares des éloges que méritait sa conduite.

Aussitôt après son arrivée, Newton se présenta devant les directeurs de la Compagnie, qui le confirmèrent dans son grade, et qui, après lui avoir exprimé leur satisfaction de ses services, lui promirent le commandement du premier vaisseau qu'ils feraient partir. Newton, après leur avoir fait ses remerciements, courut sur-le-champ chez son oncle. La porte de la maison de John Forster lui fut ouverte par un domestique qui ne le connaissait pas, et qui lui demanda son nom. Mais, au lieu de

lui répondre, Newton se hâta de monter au salon , où il trouva Ambre avec William Avelyn, qui lui lisait le compte officiel de l'engagement entre le Château de Windsor et Surcouf. Ambre se jeta dans ses bras dès qu'elle l'aperçut. C'était alors une grande fille de près de quinze ans, un bouton prêt à éclore, promettant la perfection de la beauté, quoique n'y étant pas encore tout-à-fait arrivé. William Avelyn, que Newton avait déjà vu, était aussi grandi d'un demi-pied, et la rougeur qui couvrit ses joues en se voyant surpris seul avec une jeune fille, était une autre preuve de son entrée dans l'âge viril.

— Où est ma mère ? demanda Newton.

— Elle n'est point ici , mon cher Newton , répondit Ambre; elle est sortie avec votre père. Tous deux se portent bien.

— Et mon oncle ?

— Parfaitement. Il désire beaucoup de vous voir. Il ne parle que de vous, et de tout ce que vous avez lait, dont nous lisions la relation dans ce journal. — Puis-je vous demander des nouvelles de vos amis français, capitaine Newton ? Que sont-ils devenus ?

— Ils sont à l'hôtel de la Sabionière, miss

Ambre. Attendu les circonstances, ils ont obtenu leur liberté sur parole.

Cette conversation fut interrompue par le retour du père et de la mère de Newton, et quelques instants après M. Jobn Forster arriva. Après les premières expressions du plaisir qu'ils trouvaient tous à se voir réunis, Nicolas adressa la parole à son fds.

— Eh bien, Newton, vous avez mis un pirate en fuite, à ce qu'on m'a dit?

— Non, mon père; nous l'avons pris à l'abordage.

— Oh ! c'est vrai ,• je m'en souviens. — Et vous avez tué Surcouf ?

— Non, mon père; nous l'avons mis en fuite.

— C'est cela; je me le rappelle. — Frère John , n'est-il pas bientôt l'heure de dîner ?

— Oui , frère Nicolas ; et je n'en suis pas fâché. — Monsieur William Avelyn, peut-être serez-vous bien aise de vous laver les mains avant le dîner? Ne vous gênez pas. Les doigts d'un jeune homme n'en sont jamais pires pour un peu d'eau.

William Avelyn rougit. Il fut blessé de ce reproche, et regarda ses mains, qui ne lui pa-

rurent pas avoir besoin d'une ablution. Mais, comme il faisait, depuis quelque temps, des visites assidues chez le procureur, il ne répondit rien, et sortit pour obéir.

— Eh bien , frère Nicolas, qu'avez-vous fait toute cette journée?

— Ce que j'ai fait? — Attendez! — Je ne saurais trop le dire. — Qu'ai-je fait aujourd'hui, ma chère?

— Autant ([lie je puis m'en souvenir, répondit mistriss Forster en souriant, vous avez demandé quand le dîner serait prêt.

— Mon oncle, dit Ambre, vous m'aviez promis de m'acheter un écheveau de soie bleue.

— Vraiment, miss Ambre? — Oui, c'est la vérité. — Je suis bien fâché de l'avoir... Oh! je m'en souviens; je vous l'ai acheté. J'ai passé devant une boutique où j'en ai vu beaucoup devant la fenêtre, et cela m'y a fait penser. Je l'ai payé... \ oyons! combien l'ai-je payé?

— Oh! j'en sais le prix. Je vous ai donné trois pence pour le payer.

— Si je m'en souviens bien , je l'ai payé sept shillings six pence, continua Nicolas en tirant de sa poche, non un écheveau de soie, mais une aune de soie bleue.

— Voyez cela, papa ! Réellement, oncle Nicolas, je ne vous donnerai jamais la moindre commission. Voilà qu'il faut que je paie sept shillings six pence pour une aune de soie qui ne peut me servir à rien ! cela n'est-il pas contrariant? En vérité, oncle Nicolas, on n'est pas plus maladroit.

— Eh bien, ma chère, il faut croire que je le suis; car ce matin, en entrant dans cette chambre, j'ai entendu William Avelyn en dire autant, parce que... un instant! que je me rappelle.

— Vous n'avez rien entendu dire à William Avelyn, s'écria Ambre en rougissant.

— Pardonnez-moi. Je m'en souviens. Il disait que c'était bien maladroit à moi de venir quand on n'avait pas besoin de moi.

— Humph ! dit John Forster. — En ce moment, on annonça le dîner.

Depuis que mistriss Forster avait été reconnue, elle avait présidé la table de son beaufrère. Le dîner était excellent, et tout le monde y fit honneur, particulièrement Nicolas, dont l'appétit semblait augmenter, maintenant qu'il n'avait rien à craindre. Depuis le départ

Page 1