CH/V PITRE XXIII
Ambre, ou, pour mieux dire, Julie deFontanges, comme nous devons l'appeler à présent, quitta la maison de son bon prolecteur avec un tel chagrin, qu'il était évident qu'elle regrettait la découverte qui venait d'avoir lieu; elle était trop jeune pour être sensible aux avantages d'une haute naissance, et pendant quelque temps il lui parut que rien ne pourrait jamais l'indemniser d'être séparée de celui qui lui avait servi de père, de Nicolas, dont la simplicité l'amusait, et de Newton qu'elle aimait comme un frère. L'idée de les quitter pour toujours, daller vivre dans un autre pays, et de ne plus voir son ancien ami William Avelyn, lui était insupportable, et lui faisait verser bien des larmes, quand elle était
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seule, livrée à ses réflexions. Il se passa quelque temps avant que l'affection de son père et les soins de M. et de madame de Fontanges pussent la porter à se résigner à sa situation. De son côté John Forster sentit la privation qu'il éprouvait plus vivement qu'on n'aurait pu le supposer. Pendant les premiers jours qui suivirent le départ de Julie, à peine parlait-il ; il ne se montrait qu'à l'heure du dîner, et dès qu'il était fini, il retournait à ses affaires, et ne rentrait que fort tard. Un travail constant était le remède qu'il s'était prescrit pour surmonter son chagrin , et remplir le vide causé par l'absence d'un objet chéri.
— Newton, dit-il un soir qu'il était resté tête à tête à table après le dîner avec son neveu , avez-vous réfléchi à ce que je vous ai proposé? je vous avoue que je désire ce mariage plus que jamais. Je ne puis me séparer de cette chère enfant, et vous seul pouvez me la rendre.
— J'y ai réfléchi, mon oncle; mais à présent cette affaire doit s'envisager sous un autre jour. Votre fille adoptive dépend aujourd'hui de son père, et il est possible qu'un tel mariage ne convienne pas au marquis de Fontanges. Songez qu'il est d'une famille très noble.
— J'y ai pensé comme vous, Newton; mais notre famille est ancienne, si elle n'est pas noble , et une alliance avec nous ne peut faire honte à quelque Français que ce soit, fût-il marquis ou même duc. — Ne trouvez-vous que cet obstacle ? s'il est écarté, ne ferez-vous plus valoir votre attachement pour une autre?
— -Ne supposez pas que je n'en aie pas pour Julie de Fontanges, mon oncle, je lui ai toujours rendu justice; je conviens qu'elle a tout ce qu'il faut pour plaire, et...
— Humph ! Je vous ai toujours regardé comme un garçon de bon sens, Newton. — Fort bien ! nous verrons.
II y avait un peu de jésuitisme dans ce que Newton venait de dire à son oncle, mais on peut l'excuser parce qu'il ne voulait pas, en paraissant résister à la volonté de son oncle, avoir l'air d'être cause de la mortification qu'il savait qu'il allait essuyer.
M. de Fontanges connaissait l'attachement de Newton pour Isabelle, et avant qu'on eût découvert que Julie était fdle du marquis, Newton l'avait informé de l'obstacle que mettait à son mariage avec miss Revel le désir
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qu'avait son oncle de lui faire épouser une jeune fille qu'il avait adoptée. Lorsque Julie fut à demeure chez son père, M. de Fontanges fit part à son frère de cette circonstance, et la première fois que Newton vint le voir, le marquis lui dit, en lui serrant la main avec amitié : Mon frère m'a instruit, mon cher Newton , de la contrariété que vous fait éprouver le désir de votre oncle que vous épousiez Julie, quand elle sera en âge d'être mariée. Soyez bien convaincu qu'il n'y a personne à qui je confierais plus volontiers qu'à vous le bonheur de ma fille, et que nulle considération ne pourrait m'empêcher de vous accorder sa main, si vous le désiriez. Mais je connais votre attachement pour miss Revel, et il ne faut pas Vous inquiéter. N'ayez pas l'air de contrarier Votre oncle. Au risque de passer quelque temps dans son esprit pour un ingrat, je m'y prendrai de manière à rompre son projet de mariage. Fiez-vous-en à moi. N'est-ce pas ce que vous désirez , Newton ?
— Oui, monsieur le marquis, et je vous remercie du fond du cœur.
— Eh bien, ne faites aucune objection quand votre oncle vous parlera de nouveau de son
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projet; laissez retomber sur moi tout l'odieux de la rupture.
Cet arrangement ayant été conclu, le lecteur ne peut être surpris que Newton ait entendu avec tant de calme et de sang-froid le renouvellement de la proposition de son oncle.
— Nous dînons demain chez le marquis, Newton, lui dit M. John Forster quelques jours après; je saisirai cette occasion pour lui demander quelques minutes d'entretien après le dîner, et je lui ferai la demande de sa fille.
— Comme il vous plaira, mon oncle.
— Je suis charmé qu'elle ait quitté ce sot nom d'Ambre. — Quel diable possédait mon frère 2 — Julie est un beau nom; un très beau nom, humph !
Le dîner eut lieu le lendemain. .Isabelle y avait été invitée; et comme elle avait appris de de madame de Fontanges le plan qui avait été concerté , et qu'elle était curieuse de voir le vieux procureur, elle avait accepté l'invitation.
Le dîner se passa fort bien. Isabelle avait été placée à côté de M. Forster, qui ne savait pas qui elle était, mais qui fut flatté de la déférence et des attentions qu'avait pour lui une jeune et jolie femme.
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Les dames quittèrent la table, et pendant que les messieurs se levaient pour les laisser passer et se rapprochaient les uns des autres, le vieux procureur prit un instant son neveu à part, et lui dit : — Newton, savez-vous qui est la jeune dame qui était près de moi à table?
— Sans doute, mon oncle. — C'est celle que je désirais épouser. — miss Isabelle Revel.
— Humph! — Vous ne lui avez pas dit un seul mot avant le dîner; vous ne lui avez pas fait la moindre politesse !
— Vous oubliez, mon oncle, que vous m'avez défendu.....
— Je vous ai défendu de l'épouser, mais non d'être civil à son égard. — C'est une jeune personne fort aimable, et la politesse n'est qu'une bagatelle, quoique le mariage soit une chose fort sérieuse.
Toute l'amabilité de miss Revel ne changea pourtant rien aux plans du vieux procureur, et quand on se leva de table, il pria le marquis de Fontanges de lui accorder quelques minutes d'entretien. Le marquis le salua poliment, et le fit entrer dans un cabinet à la suite de la salle à manger. M. Forsler lui exprima alors le