‹ Newton ForsterChapitre 5 sur 37 · II. TROIS. ÉDIT · texte numérisé non relu

II. TROIS. ÉDIT

était visible et apparent en Isabelle Revel, ne pouvait manquer d'être parfaitement assuré de son quotient. Mais quand je parlerais des heures entières, je ne pourrais rien dire de plus, sinon que c'était une de ces images créées par les rêves de la jeunesse et l'enthousiasme de la poésie et que la nature avait incarnée.

M. Revel, qui connaissait les usages adoptés à bord des bâtiments de la compagnie des Indes, s'était fait présenter à mistress Fergussûn, et l'avait priée de vouloir bien servir de chaperon à ses filles pendant le voyage. C'était une sorte de sinécure, mais M. Revel pensait que l'étiquette l'exigeait. Mistriss Fergusson , charmée de l'air honnête et distingué de M. Revel, consentit d'autant plus volontiers qu'elle n'était peut-être pas fâchée d'avoir une sorte d'autorité à exercer sur quelqu'un, et les trois miss Revel furent regardées comme étant sous sa protection.

Miss Isabelle Revel — Je ne sais quand je réussirai à faire paraître la pauvre fille sur le pont, car il faut que je fasse encore une digression pour présenter au lecteur le docteur Plausible, chirurgien du navire qui l'escortait.

Le docteur avait été appelé pour miss Laure,

que le roulis du vaisseau faisait encore souffrir. Quelqu'un lui avait dit, avant qu'elle s'embarquât, que le pain d'épices était le remède le plus efficace contre le mal de mer ; elle en avait fait une immense provision, et elle n'était pas un instant sans en manger. Plus son estomac s'obstinait à le rejeter, plus elle s'opiniâtrait à l'en charger ; et à force d'en avaler et vice versa, elle était tombée dans une grande faiblesse, accompagnée de fièvre.

Que de panacées on a offertes sans succès contre le mal de mer ! Le remède qu'on prétendait souverain quand j'entrai dans le service de la marine, était un grand morceau de gras de cochon qu'on attachait à un fil , qu'on avalait, et qu'on tirait ensuite de l'estomac; ce qu'il fallait répéter jusqu'à parfaite guérison. Ce remède a fait place à beaucoup d'autres, et si j'en parle ici, c'est parce que je le regarde comme ayant donné lieu à deux nouveautés remarquables dans la pratique de la médecine: l'introduction dans lestomac d'une pompe destinée à le nettoyer, et le conseil donné aux estomacs faibles de déjeuner avec du petit-salé. Je ne doute pas que ce dernier remède ne se soit présenté à l'imagination du docteur Vance,

d'après tout ce qu'il avait vu à bord d'un vaisseau de guerre.

Le docteur Plausible était un homme de bonne mine, paraissant environ trente-cinq ans, portant de la poudre, des bas de soie noirs et des culottes, ce qui a un air plus scientifique que des pantalons, et beaucoup dépend de l'extérieur. C'était précisément le médecin qui convenait aux dames. Il leur parlait de leur extrême sensibilité, de la délicatesse de leurs organes et de la susceptibilité de leurs nerfs, et il les guérissait par ses flatteries plutôt que par ses remèdes. Ayant découvert que miss Laure n'avait pas envie de renoncer à son pain d'épices, il en reconnut sur-le-cham^) l'efficacité; mais il lui recommanda de ne le prendre que par petits morceaux de l'épaisseur d'une oublie, et de les laisser se dissoudre d'eux-mêmes sur sa langue avant de les avaler, en donnant pour raison l'extrême délicatesse qu'avaient en elle en ce moment les organes de la digestion. Isabelle ayant appris que mistriss Fergusson était montée sur le pont, témoigna le désir d'aller y respirer un air plus frais que celui de la cabine, et le docteur lui offrit de l'y conduire.

Le navire avait alors beaucoup de roulis. Le vent avait perdu sa violence; mais la mer, qu'il avait agitée, n'était pas encore calme, et les vagues continuaient encore à monter et à descendre alternativement, comme on voit se soulever la poitrine d'un homme qui vient de se battre avec acharnement. Le capitaine s'avança pour donner la main à Isabelle, et la conduire près de mistriss Fergusson. Mais en ce moment, une vague plus grosse que les autres fit faire au navire ce que les marins appelent une forte embardée; le pont était mouillé et glissant; le pied manqua au capitaine, il tomba, et Isabelle serait tombée avec lui si Newton, qui se trouvait par hasard près d'elle, ne l'eût retenue en lui passant le bras autour de la taille.

C'était réellement une grande présomption que de passer le bras autour de la taille d'une jeune personne à qui il n'avait jamais parlé; nous autres marins, si nous voyons une femme sur le point de tomber, nous ne tenons pas à l'étiquette. Ce qui est plus remarquable, c'est que les dames en général excusent nos manières un peu brusques, soit à cause de nos bonnes intentions, soit parce qu'après tout ces manières n'ont rien qui soit réellement imper-

38 NEWTON FOKSTER,

tinent. Une chose certaine, c'est qu'Isabelle Revel remercia Newton avec le sourire le plus agréable, et reprit ensuite le bras du capitaine, qui la conduisit sur le gaillard d'arrière près de mistriss Fergusson.

— Je vous amène une de vos protégées, mistriss Fergusson , dit Drawlock. — Comment vous trouvez-vous, miss Revel ?

— La tête me tourne un peu, capitaine; mais cela se passera bientôt. — Mais vous , monsieur, j'espère que votre chute ne vous a pas blessé. Je crains que vous ne soyez tombé, parce que vous faisiez plus d'attention à moi qu'à vous-même.

— C'était mon devoir, miss Revel; et permettez-moi d'ajouter que c'était aussi un plaisir.

— > Vous êtes très-poli , capitaine.

— Presque trop poli, je crois, dit mistriss Fergusson., mécontente de ne pas être le principal ohjet de l'attention du capitaine, puisque M. Drawlock est marié et père de sept enfants. Le capitaine parut décontenancé, et Isabelle s'en apercevant, détourna la conversation en lui demandant le nom du jeune homme qui l'avait empêchée de tomber.

— Newton Forster., un des aides du maître.

Voulez-vous vous promener, miss Revel, ou préférez-vous rester où vous êtes ?

— Je vous remercie; je resterai avec mistriss Fergusson.

Les passagers ne s'étaient encore montrés sur le pont que momentanément; car les hommes, en général, souffrent du mal de mer plus que les femmes. Cependant dès que la nouvelle se fut répandue dans les cabines que deux dames étaient sur le tillac, ils ouvrirent leurs malles, firent leur toilette, et se hâtèrent d'y monter. Le premier qui y parut fut le vieux colonel , qui monta par l'écoutille en s'accrochant aux cordes , et qui réussit enfin à avancer ses lignes peu à peu de manière à se faire entendre de mistriss Fergusson , à qui il avait déjà été formellement présenté. Il commença par déplorer ses souffrances , qui l'avaient empêché d'avoir pour les dames ces attentions qui auraient été pour lui une source de jouissances; mais il avait souffert le martyre — un martyre véritable. Jamais il n'avait éprouvé une pareille sensation, si ce n'était quand il avait été frappé à la poitrine par une balle morte à la bataille

de Mais il sentait que leur vue le rappelait

déjà à la vie. Le monde ne serait qu'un cachot

tinent. Une chose certaine, c'est qu'Isabelle Revel remercia Newton avec le sourire le plus agréable, et reprit ensuite le bras du capitaine, qui la conduisit sur le gaillard d'arrière près de mistriss Fergusson.

— Je vous amène une de vos protégées, mistriss Fergusson , dit Drawlock. — Comment vous trouvez-vous, miss Revel ?

— La tête me tourne un peu, capitaine; mais cela se passera bientôt. — Mais vous , monsieur, j'espère que votre chute ne vous a pas blessé. Je crains que vous ne soyez tombé, parce que vous faisiez plus d'attention à moi qu'à vous-même.

— C'était mon devoir, miss Revel; et permettez-moi d'ajouter que c'était aussi un plaisir.

— Vous êtes très-poli , capitaine.

— Presque trop poli, je crois, dit mistriss Fergusson., mécontente de ne pas être le principal ohjet de l'attention du capitaine, puisque M. Drawlock est marié et père de sept enfants. Le capitaine parut décontenancé, et Isabelle s'en apercevant, détourna la conversation en lui demandant le nom du jeune homme qui l'avait empêchée de tomber.

— Newton Forster., un des aides du maître.

OU LA MARINE MARCHANDE. 3g

Voulez-vous vous promener, miss Revel, ou préférez-vous rester où vous êtes ?

— Je vous remercie; je resterai avec mistriss Fergusson.

Les passagers ne s'étaient encore montrés sur le pont que momentanément; car les hommes, en général, souffrent du mal de mer plus que les femmes. Cependant dès que la nouvelle se fut répandue dans les cabines que deux dames étaient sur le tillac, ils ouvrirent leurs malles, firent leur toilette, et se hâtèrent d'y monter. Le premier qui y parut fut le vieux colonel , qui monta par l'écoutille en s'accrochant aux cordes , et qui réussit enfin à avancer ses lignes peu à peu de manière à se faire entendre de mistriss Fergusson , à qui il avait déjà été formellement présenté. Il commença par déplorer ses souffrances , qui l'avaient empêché d'avoir pour les dames ces attentions qui auraient été pour lui une source de jouissances; mais il avait souffert le martyre — un martyre véritable. Jamais il n'avait éprouvé une pareille sensation, si ce n'était quand il avait été frappé à la poitrine par une balle morte à la bataille

de Mais il sentait que leur vue le rappelait

déjà à la vie. Le monde ne serait qu'un cachot

4o NEWTON FORSTER,

obscur sans le soleil, et il en serait de même d'un vaisseau sans la société des dames. Il commença une description de Calcutta, mais une vague ayant frappé le navire, il gagna à la hâte le passe-avant sous le vent.

Le commis d'administration arriva ensuite, et il fut suivi des deux cadets, qui avaient mis leur uniforme. Le commis parla longuement de ce qu'il avait souffert, sans songer à demander aux dames si elles n'avaient pas éprouvé les mêmes souffrances. Les deux cadets ne dirent rien, mais ils restèrent les yeux fixés sur Isabelle avec une telle obstination, qu'elle baissa son voile.

Les deux dames n'étaient guère que depuis un quart d'heure sur le pont, quand le soleil qu'on n'avait pas vu depuis deux jours, se montra entre deux nuages. Newton qui était officier de quart, et qui avait été accoutumé à faire avec M. Berecroft tous les calculs du chronomètre, interrompit une conversation qui avait lieu entre mistriss Fergusson et le capitaine, en disant à celui-ci :

— Le soleil paraît, monsieur; l'horizon est presque sans nuages ; le moment est favorable pour le chronomètre.

— Oui vraiment , dit le capitaine en levant les yeux vers le ciel ; hâtez-vous d'aller me chercher mon sextant, — Vous m'excuserez , mesdames, leschronomètresexigentunegrande attention.

— De préférence à nous ? fi, capitaine Drawlock! dit mistriss Fergusson.

— Pas tout-à-fait, dit le capitaine; je ne dis pas cela; mais.... mais le fait est que le soleil peut disparaître.

— Et nous pouvons en faire autant, je présume, dit Isabelle en riant. — Qu'en pensezvous , mistriss Fergusson ?

— Voici votre sextant, monsieur, dit Newton , il n'y a pas de temps à perdre. Je suis prêt.

Le capitaine alla se placer sur une partie du passe-avant où les dames pouvaient l'entendre, mais ne pouvaient voir qu'il était occupé à regarder à travers son sextant. Newton était debout devant le cabestan , les yeux fixés sur la montre.

— Capitaine Drawlock, dit mistriss Fergusson, permettez-moi de vous faire observer

— Arrêtez ! s'écria le capitaine à voix haute. Newton , à qui ce mot s'adressait , marqua le temps.

— Que veut dire cela ? dit mistriss Fergusson. Je n'ai jamais rien vu d'aussi grossier. — Pouvez-vous m'expliquer cette conduite, monsieur ! demanda-t-elle au colonel , qui s'était rapproché d'elle.

— Je ne le puis réellement, madame, mais il est de mon devoir de demander une explication au capitaine. Et s'avançant vers lui : Monsieur, lui dit-il, ces dames sont-elles déjà tellement déchues dans votre estime —

— Quarante degrés! cria le capitaine, toujours attentif à son sextant. — Excusez-moi pour nn instant, monsieur.

« — Quand serez-vous libre, monsieur?.... demanda le colonel avec hauteur.

— Vingt-six minutes! cria le capitaine.

— Un peu plus tôt , j'espère, monsieur. ■ — ■ Quarante-cinq secondes.

— Réellement cela est insupportable ! s écria mistriss Fergusson. Miss Revel, nous ferons mieux de descendre,

— Arrêtez! cria encore le capitaine à Newton.

— Arrêtez ! répéta mistriss Fergusson avec colère ; je ne crois pas que nous soyons esclaves

OU LA MARINE MARCHANDE. l\h

Newton, qui entendait tout ce qui se passait ne put s'empêcher de rire.

— Je suis sûre qu'il y a quelque méprise , dit Isabelle, attendons un moment, mistriss Fergusson.

— Quarante-six minutes, trente secondes, cria encore le capitaine. — Deux observations excellentes. Mais voilà le soleil qui se cache sous ce gros nuage, et nous ne le reverrons plus.

— Ni nous, monsieur, je puis vous le promettre , dit mistriss Fergusson , faisant un pas pour s'en aller, tandis que le capitaine s'avançait vers le cabestan.

— Qu'y a-t-il donc , ma chère dame ? lui demanda-t-il.

— Nousne sommes pashabituées à un langage si impérieux, monsieur; il est possible que ce soit la coutume à bord d'un navire de crier, arrêtez ! à des dames qui vous adressent la parole, ou qui expriment le désir de quitter le pont; mais

^- Ma chère dame , je vous assure que vous êtes dans l'erreur. C'était à M. Forster et non à vous que j'adressais le mot, Arrêtez !

— A M. Forster ! il n'a pas fait un mouvement pour changer de place.

Ce ne fut qu'après que le capitaine eut passé assez long-temps à lui faire comprendre le travail dont il venait de s'occuper, que la daine recouvra sa bonne humeur; et pendant ce temps, Newton expliquait le même mystère à miss Isabelle. L'harmonie étant rétablie, les deux dames retournèrent dans leur cabine.

Les calculs qu'on venait de faire prouvèrent que le navire était à l'est de son estime. Les autres bâtiments du convoi avaient fait la même découverte, et il en résulta qu'on changea la marche d'un demi-quart.

Mais il faut que je traverse de nouveau la baie de Biscaye pour retourner à Londres, et conduire encore une fois le lecteur dans le cabinet de M. John Forster,

OU LA MARINE MARCHANDE. [\b

CII/VPITRE IV.

Quelques minutes après que Newton eut fait à son oncle sa visite d'adieu, le clerc du procureur ouvrit la porte du cabinet, et lui dit que quelqu'un demandait à lui parler.

— Quelqu'un ! — ■ Qui ?

— C'est un homme qui n'a pas voulu dire son nom, monsieur; il a avec lui une petite fille.

-—La petite fille ne me regarde pas, Scratton. — Priez-le d'entrer.

Et le procureur continua l'examen des pièces placées devant lui , ne voulant pas perdre la minute qui pouvait s'écouler avant que son travail fût interrompu. La porte se rouvrit, et

Edouard Forster entra, tenant par la main la jeune Ambre.

— Votre serviteur, monsieur. — Scratton, avancez une chaise. — Deux chaises, Scratton. — Pardon, jeune fille.

Quand le clerc se fut retiré, M. John Forster entama la conversation suivant son usage : — A présent, monsieur, puis-je savoir ce qui vous amène ici ?

— Vous ne me reconnaissez pas? je n'en suis pas surpris, car il y a plus de quinze ans que nous ne nous sommes vus. Le temps et les souffrances ont fait de moi un squelette. — Je suis votre frère, — Edouard Forster.

— Edouard Forster! humphî — Non, je ne vous avais pas reconnu; mais n'importe, je suis charmé de vous voir. — Fort étrange ! après avoir été tant d'années sans entendre parler d'un seul de mes parents, les voilà qui me tombent tous sur le corps en même temps ! je ne suis pas plus tôt débarrassé de l'un, qu'il m'en arrive un autre. — Savez-vous que Nicolas est venu à Londres, Dieu sait d'où, il y a quelques jours ?

Edouard Forster connaissait mieux que Newton le caractère de son frère John. Sans s'offen-

OU LA MARINE MARCHANDE. l\^

ser ni de ses remarques , ni du ton dont elles étaient faites, il s'écria : —Nicolas! il vit donc encore ! je serai enchanté de le voir-

— Humph î J'ai été enchanté d'en être débarrassé. — Si vous le voyez, prenez garde à votre montre et à vos lunettes.

— Que voulez-vous dire, mon frère? j'espère qu'il n'est pas ce que vous donnez à entendre.

— Non, non, ce n'est pas ce que vous supposez. — 11 est honnête homme. — Mais voyons si j'ai la mémoire bonne. — La dernière fois que je vous ai vu, vous passiez par Londres. — Oui, après avoir obtenu une pension de retraite. — Eh bien , où avez-vous été depuis ce temps-là ?

— Je suis toujours resté au même endroit, et j'y serais encore, si ce n'était pour la petite fille que vous voyez.

— Et qui est cette enfant? — Est-ce votre fille?

— C'est ma fille adoptive.

— Humph î Pour un lieutenant à demi-paie, c'est une fantaisie un peu dispendieuse. C'est bien assez d'avoir à nourrir nos propres enfants.

— Vous avez raison, répondit Edouard, mais les circonstances m'y ont obligé. Ii lui raconta

alors tous les détails contenus dans les premiers chapitres de cette histoire, et quand il eut fini il ajouta : Vous voyez à présent que je ne pouvais agir autrement, et vous-même, si vous vous étiez trouvé à ma place vous en auriez fait autant.

— ^ Je n'en sais rien, mais ce que je sais, c'est que vous auriez mieux fait de rester chez vous cette nuit-là.

— Cela peut être., John., vu l'incertitude du sort futur de cette pauvre enfant ; mais c'est ce dont nous ne sommes pas juges. La même Providence qui a voulu qu'elle fût sauvée si miraculeusement, a aussi voulu que je fusse son protecteur; sans quoi, pourquoi le chien l'aurait-il apportée à mes pieds?

— Parce qu'il avait appris à rapporter, je suppose. Mais je n'ai pas le droit de blâmer votre conduite, mon frère; si cette petite fille est aussi sage qu'elle est gentille, tant mieux pour elle. — Mais je suis très occupé, Edouard; avez-vous autre chose à me dire?

— Oui vraiment. Ce que je vous ai dit jusqu'ici n'est qu'un préliminaire. Vous me voyez ici avec une jeune fille dont je puis dire que j'ai été forcé de me charger, mais qui m'est aussi

chère que si elle était la mienne. Vous savez que je n'ai que ma pension et ma demi-paie, je ne puis rien épargner. Ma vie ne tient qu'à un fil. J'ai passé tout l'hiver dernier dans mon lit; j'espérais à peine m'en relever, et je me demandais ce que deviendrait cette chère enfant, si elle me perdait, sans parents, sans amis, sans connaissances. J'ai pris alors la résolution, si je recouvrais la santé, de venir vous voir, de vous raconter son histoire., et de vous remettre le linge qu'elle portait quand je m'en suis chargé, et qui peut servir à lui faire retrouver ses parents, chose bien peu probable sans doute; mais les voies de la Providence sont mystérieuses, rien ne lui est impossible. — Mon frère, quoique je sache que vous êtes riche, je ne vous ai jamais rien demandé pour moi, et je ne vous demanderai jamais rien, mais je plaide en ce moment pour cette pauvre enfant. Mon séjour sur la terre ne peut être bien long, et si vous voulez adoucir mes derniers moments, promettez-moi de servir de protecteur à cette malheureuse orpheline , quand je n'existerai plus.

En prononçant cette dernière phrase, il y

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