CHAPITRE V
Je ne connais sur le globe aucun endroit qui étonne et qui plaise, quand on y débarque pour la première fois, autant que l'île de Madère. Le voyageur a probablement passé tout le temps de la traversée dans sa cabine à souffrir du mal de mer ; il est peut-être parti d'Angleterre à la fin d'un sombre automne ou dans le cœur de l'hiver; et dès qu'il met le pied sur cette île. il retrouve l'été et la santé. Les arbres sont couverts de feuilles et de fruits qu'il n'a jamais vus; toute la splendeur du climat des tropiques se déploie à ses yeux : un ciel d'azur, un soleil brillant, des coteaux couverts de vignes , un costume nouveau et pittoresque, et tout cela à l'instant où il se serait cru heu-
reux d'aborder dans une île stérile et déserte. Si l'on y ajoute l'hospitalité sans bornes des habitants de cette île et le peu de séjour qu'on y fait, ce qui prévient la satiété, on ne sera pas surpris que tous ceux qui y ont été une seule fois ne puissent jamais l'oublier.
Le Château de Bombay avait à peine jeté l'ancre depuis deux heures, qu'un Anglais résidant à Funchal invita les passagers à venir se loger chez lui. Il occupait une belle maison située dans une place de cette ville, et très près d'une des principales églises. Ils acceptèrent cette invitation avec grand plaisir; mais, le premier jour, ils se couchèrent de très bonne heure, afin de faire une bonne nuit, après avoir été si long-temps secoués par le tangage et le roulis du vaisseau. Le lendemain matin, ils ne se souvenaient plus de leurs maux passés, et les dames reçurent la visite des capitaines de tous les bâtiments de la compagnie qui composaient le convoi, et de celui de la frégate qui les escortait.
Les officiers du Château de Bombay avaient été invités à dîner par l'Anglais chez qui logeaient nos passagers. Newton fut du nombre de ceux qui purent accepter cette invitation.
En y arrivant, il reconnut dans le capitaine de la frégate , son ancienne connaissance , le capitaine Carrington , sur le navire duquel il était revenu des Indes Occidentales, et qui, à son retour en Angleterre , avait été nommé au commandement de la Boadicée. Le capitaine Carrington fut enchanté de revoir Newton; il le combla d'amitiés et d'attentions, et les éloges qu'il donna, en son absence, à ses talents et à ses qualités , relevèrent très haut dans l'opinion du capitaine Drawlock et des dames. Sur la demande du capitaine Carrington, permission fut accordée à Newton de rester à terre jusqu'au moment où l'on remettrait à la voile , et cette circonstance lui permit de faire une connaissance plus intime avec lui. Nous ne parlerons pas d'une excursion à Nostra-Senhora-da- Monte, à laquelle le capitaine Drawlock s'opposa, en alléguant qu'il ne pouvait y accompagner les dames, et qu'il était responsable de leur sûreté; mais le capitaine Carrington répondit que Newton et lui seraient pour elles une escorte suffisante. Nous ne dirons rien des compliments nombreux que fit à Isabelle Revel le capitaine Carrington qui en devint éperdûment épris, après une connaissance de vingt-
quatre heures, et qui découvrit des avaries à la Boadicée qui ne pouvaient être réparées en moins de trois à quatre jours, afin de pouvoir passer plus de temps avec elle. Mais nous devons rendre un compte plus détaillé d'un événement qui arriva pendant les huit jours qu'ils passèrent dans cette île délicieuse.
Une dame portugaise, de noble naissance, était restée veuve avec deux fdles et un beau domaine à partager entre elles. Toutes deux étaient jolies, mais le domaine avait encore plus d'attraits ; et les mandolines des amants portugais formaient sous leurs croisées un concert perpétuel , depuis le coucher du soleil jusqu'au lever de l'aurore.
Or, il était arrivé qu'un jeune Anglais, employé dans une maison de commerce, ayant un teint vermeil et une chemise blanche, avantages dont les Portugais ne peuvent se vanter, avait gagné le cœur de la fille aînée , et la mère, qui n'était pas très rigide catholique, avait donné son consentement à leur union. Les prêtres poussèrent de grands cris contre ce projet de mariage hérétique; les Portugais partagèrent leur indignation , parce qu'ils ne pouvaient souffrir que tant d'acres de vignes devinssent la
OU LA MARINE MARCHANDE. 5o,
propriété d'un étranger; en un mot, toute la population portugaise de l'île était en émoi. [ais la mère, qui, même du vivant de son mari, avait toujours fait sa volonté, n'était pas disposée à renoncer à ce droit maintenant qu'elle était sa maîtresse, et elle n'attendait que l'arrivée d'un vaisseau de guerre anglais pour procéder à ce mariage , attendu qu'il ne se trouvait pas alors un seul ministre protestant dans cette île; car il faut que le lecteur sache qu'un mariage célébré à bord d'un vaisseau du roi par le capitaine , et dûment porté sur le registre de loc, est aussi valide que si la cérémonie avait été célébrée par l'archevêque de Cantorbéry.
Quand le capitaine Carrington eut jeté l'ancre avec son convoi dans la rade de Funchal , les parties s'adressèrent à lui sur-le-champ, et lui demandèrent que le mariage eût lieu sur son bord. Il est vrai que M. Fergusson étant arrivé il aurait pu se célébrer à terre ; mais pour éviter les clameurs et les insultes , on jugea à propos que la célébration eût lieu dans le sanctuaire d'un vaisseau anglais. Le quatrième jour après l'arrivée de la Boadicce „ la cérémonie fut donc célébrée à bord de la frégate par M. Fer-
gusson ; et les passagers du Château de Bombay, qui logeaient chez M. ***, ami intime du futur époux , furent invités au repas de noces qui devait avoir lieu après la cérémonie. Le. festin fut splendide, et servi à la portugaise. Le premier service ne consista qu'en viandes bouillies : bœuf, mouton, veau, cochon, volailles, dindons, etc., tout était bouilli. Le second service fut une répétition du premier, avec la différence que tout était rôti. Vint ensuite le dessert; qui était composé de presque tous les fruits qu'on peut trouver dans le monde entier, et qui se sont naturalisés à Madère. Ceux qui n'étaient pas initiés s'imaginaient que c'était ia fin du repas : point du tout, on enleva les fruits, et l'on servit en place des tourtes, des crèmes, des conserves, des pâtisseries de toute espèce, des olives, du fromage, et cent autres choses dont le ciel nous préserve ! enfin le dîner se termina réellement, et le vin circula avec rapidité. Dans une occasion comme le mariage de sa fille, la vieille dame fit mettre en perce une pipe de vin de Madère qui avait tout au moins quarante ans. Le goût en était excellent, mais étant resté si long-temps en pièce, il avait pris une force comparable à celle de l'eau-de-vie de
OU LA MARINE MARCHANDE. 6l
Cognac. Il en résulta que quelques-uns des convives devinrent bruyants même avança fin du repas. Les dames se retirèrent dans lesalon. Les convives restés à table burent de plus belle, et tous avaient la tête plus ou moins échauffée quand ils la quittèrent. Le capitaine Drawlock, inquiet pour la sûreté de la partie de sa cargaison dont il se regardait comme particulièrement responsable, appela Newton à son aide pour reconduire chez elles ses quatre passagères non mariées. M. Fergusson les accompagna avec sa femme , et bientôt après , le capitaine Carrington et ceux sur qui le vin avait produit moins d'effet, ayant emmené, de force ou par persuasion, les autres convives, les nouveaux époux restèrent seuls avec leur famille.
J'ai dit dans un autre endroit que le capitaine Carrington était fort jeune; il aimait les espiègleries, et il ne laissait jamais échapper l'occasion d'en faire. Parmi les personnes invitées à ce dîner, se trouvaient un commerçant nommé Sullivan et sa femme, jeune personne qu'il avait épousée en Angleterre lors de son dernier voyage, et qui était aussi coquette que jolie. Le vieux colonel, dont j'ai déjà parlé, et qui se nommait Ellice, — si j'ai oublié de le
dire, — était à côté d'elle à table, et il avait pour elle des soins marqués. M. Sullivan n'en était plus aux petits soins près de sa femme, mais il était extrêmement jaloux. Il s'était aperçu des attentions du colonel, il semblait assis sur des épines, et tout le monde avait remarqué ce qui occupait son esprit. Le pauvre colonel était un de ceux dont le cerveau se ressentait le plus de la force du vin qu'ils avaient bu, et ce ne fut qu'après avoir fait plusieurs cbutes, et avoir été remis autant de fois sur ses jambes, qu'il avait été reconduit entre le capitaine Carringlon et M. M..., dans la maison de ce dernier, où logeaient tous les passagers du Château de Bombay. Le lendemain matin , il ne parut pas au déjeuner ; on causa de ce qui s'était passé la veille, et quelqu'un dit en plaisantant qu'il ne serait pas surpris que M. Sullivan envoyât un cartel au colonel dans le cours de la matinée, s'il s'éveillait assez tôt pour cela; car lorsqu'il avait quitté la compagnie, il étai1 lui-même dans un état complet d'ivresse. Cette plaisanterie fit naître dans l'esprit du capitaine Carrington un projet dont l'exécution lui promettait de l'amusement, et ayant fait entrer dans son complot un jeune associé de M. M...,
il monta avec lui dans la chambre du colonel, qu'il trouva encore au lit.
— Eh bien ! colonel Ellice, lui demanda-t-il, comment vous trouvez-vous?
— Fort mal, capitaine, fort mal. Ma tête me semble sur le point de se fendre, je n'ai jamais éprouvé une telle sensation, si ce n'est quand j'ai été frappé à la poitrine d'une balle morte à la bataille de
— Je suis fâché de votre mal de tête, colonel, et je le suis encore plus que le vin vous ait joué hier soir un aussi mauvais tour.
— Un tour! je reconnais qu'il m'a complètement vaincu. Je ne me souviens de rien de ce qui s'est passé après que j'ai eu quitté la table.
— Parlez-vous sérieusement? Ne vous rappelez-vous pas la scène avec mistriss Sullivan dans le salon ?
— Mistriss Sullivan! que voulez-vous dire? j'ai eu pour elle toutes les attentions dues à une jolie femme, mais je ne me souviens pas d'autre chose.
— Quoi vous avez oublié ce qui s'est passé dans le salon ?
— C'est tout au plus si je me souviens d'y
être entré. — Qu'ai- je fait? — Qu'ai-je dit ? — - Rien d'inconvenant , j'espère.
— Cela dépend de la manière dont une femme veut prendre les choses. Mais en présence de tout le monde....
— Ciel miséricordieux ! je vous en supplie, capitaine Carrington, dites-moi sur-le-champ quelle folie j'ai commise.
— Je ne voudrais pas vous faire rougir en entrant dans des détails, mais le fait est que vous vous êtes permis avec elle des libertés inexcusables.
— Est-i! possible ! — Vous ne plaisantez pas, capitaine?
— Demandez à monsieur ; il était présent.
Le compliec du capitaine Carrington confirma cette assertion. Le colonel resta confondu.
— Vous m'excuserez, messieurs, dit-il; il faut que je me lève à l'instant. — Ce vin abominable ! — Il faut que j'aille faire des excuses, — les plus humbles excuses, à mistriss Sullivan. C'est un devoir pour moi comme officier et comme homme d'honneur.
Les deux confédérés se retirèrent, satisfaits de la réussite de leur projet. Le colonel se leva,
prit à la hâte une tasse de café, et sortit pour aller faire son amende honorable.
Quand M. Sullivan sortit de la léthargie occasionnée par le vin qu'il avait bu, il chercha à se rappeler ce qui s'était passé la veille; mais tous ses efforts de mémoire ne purent que lui retracer une idée confuse que, pendant le dîner, quelqu'un avait fait une cour assidue à sa femme, ce qui lui causa un accès de jalousie, et le mit de mauvaise humeur.
Il n'y avait pas plus d'une heure qu'il était levé, quand le colonel Ellice frappa à sa porte et demanda à voir mistriss Sullivan. Le domestique le conduisit au salon. Le colonel le suivit avec assurance, car il comptait trouver cette dame seule, et, quoique disposé à lui faire d'humbles excuses, il était presque fier d'avoir à exprimer ses regrets d'une indiscrétion de jeunesse. Mais quand il trouva dans le salon M. Sullivan, seul, redressé de toute sa hauteur et les sourcils froncés, il ne put s'empêcher de tressaillir, et il balbutia quelques mots inintelligibles. M. Sullivan le connaissait de vue et de nom, et il se souvint qu'il était à table la veille à côté de sa femme. Cette visite augmenta ses soupçons jaloux, et il lui demanda avec un ton