‹ Newton ForsterChapitre 9 sur 37 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le colonel rentra dans la maison où il logeait et il fut accosté., sur-le-champ par le capitaine Garrington et quelques amis de celui-ci , qui étaient instruits du complot. Chemin faisant, le colonel avait réfléchi sur la manière dont M. Sullivan l'avait congédié, et il avait examiné la question de savoir s'il devait ou non lui demander raison de cette conduite. Mais il était naturellement plus porté à la paix qu'à la guerre. Dès qu'il fut arrivé, le capitaine Carrington le prit à part, et lui demanda comment les choses s'étaient passées. Le colonel lui en fit le récit avec franchise, croyant lui parler confidentiellement. Mais le capitaine voulait pousser plus loin la plaisanterie, et quand le

colonel eut fini sa relation : — Sur ma parole, lui dit-il, je pense que des militaires, comme nous, ne peuvent tolérer une conduite semblable à celle de M. Sullivan. Je ne voudrais pas prendre sur moi la responsabilité de vous donner un avis, mais je vais consulter ces messieurs; et si vous voulez laisser le soin de votre honneur entre nos mains, nous y veillerons comme au nôtre. Le colonel allait lui faire quelques représentations, mais le capitaine ne lui en donna pas le temps. Il alla trouver ses amis, leur expliqua toute l'affaire ; et comme il avait le dos tourné au colonel Ellice, ses yeux leur apprirent l'avis qu'ils devaient donner.

—«Eh bien, messieurs, qu'en pensez-vous?

dit le capitaine, après avoir fini son récit.

— Je pense, répondit M. S... , d'un air très grave, qu'il ne peut y avoir qu'une opinion sur ce point. Le colonel a été grossièrement insulté, et il doit bien décidément demander une explication.

— Comme homme d'honneur, dit M. G... , M. Sullivan ne peut la refuser ; et comme militaire, le colonel doit l'exiger. — Ne pensezvous pas de même, capitaine Carrington?

— J'ai toujours été porté à jouer le rôle de pa-

cificateur, quand la chose est possible, répondit le capitaine. Etes vous bien sûr, positivement sûr, colonel, que M. Sullivan ait dit à son domestique : Mettez monsieur à la porte?

— Je puis m'être trompé, mais je crois l'avoir entendu.

— N'a-t-il pas plutôt dit : Ouvrez la porte à monsieur?

— Non, non. — Ce n'était rien de semblable.

— Eh bien, messieurs, la chose est claire; les mots insultants ont été prononcés, dit M. S... Maintenant, capitaine Carrington, quel est votre avis?

— Je suis forcé d'avouer que je ne vois pas comment notre ami le colonel pourrait se dispenser de demander une explication à M. Sullivan.

— Ne vaudrait-il pas mieux le traiter avec le mépris qu'il mérite? demanda le colonel.

— Impossible, répliqua M. G.... Sullivan est de bonne famille; il est de la branche des Sullivans de Bally Cum Poop. Il a servi quelque temps dans le 48e régiment, et il a été obligé de le quitter pour avoir appelé en duel son colonel.

— Messieurs, dit le colonel, je... je pense... je pense comme vous. Mais nous avons bien peu de temps pour prendre les arrangements nécessaires. Le capitaine Carrington m'a dit que nous mettons à la voile demain matin à la pointe du jour, et il est trop tard pour que l'affaire puisse avoir lieu ce soir.

— Mon cher colonel, s'écria le capitaine Carrington, je m'exposerai à une réprimande de l'amirauté plutôt que de vous ôter le moyen de demander une réparation d'honneur. Je retarderai le départ de vingt-quatre heures.

— Bien des rernercîments , — un million de remercîments, dit le colonel Ellice avec un air de désappointement. En ce cas, je ferai bien de préparer ma lettre.

Un Portugais , l'ami de M. Sullivan , entra en ce moment. Carta por senhor commandante s dit-il en présentant une lettre au colonel. O senhor embaixo queir risposta.

Le colonel ouvrit la lettre, qui contenait le cartel de M. Sullivan , — au pistolet, — le lendemain au point du jour, — à un mille sur la route de Machico.

Le colonel changea de physionomie en lisant ce cartel ; mais revenant à lui , il remit la let-

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tre au capitaine Carrington , en lui disant avec un sourire forcé : — Vous voyez, capitaine, que M. Sullivan m'épargne la peine de lui écrire. Hi ! hi! hi ! ces petites affaires ne sont pas rares dans notre profession; et puisqu'il le désire, hi! hi! hi! il faut le satisfaire.

Il fit une réponse au cartel , et causa avec ses amis jusqu'à l'heure du dîner, pendant lequel il reprit toute sa confiance en lui-même, grâce aux encouragements qu'il reçut de Ses amis, et il redoubla de soins et d'attentions pour les dames, afin de prouver qu'il ne s'inquiétait guère du duel qui allait avoir lieu.

Nous avons dit que M. Sullivan, en quittant sa femme, s'était retiré dans son bureau. Il y reçut la réponse du colonel Ellice, et il passa toute la journée, occupé à mettre ses affaires en ordre, en cas d'accident. Quand il avait dit adieu, peut-être pour toujours, à mistriss Sullivan, elle était trop en colère pour faire beaucoup d'attention à ces paroles ; mais à mesure que son courroux se calma, quoiqu'un peu coquette, elle aimait sincèrement son mari, qui, de son côté, lui était véritablement attaché. La coquetterie n'était pour elle qu'un amusement, et n'avait d'autre but que de con-

tinuer à obtenir le tribut d'admiration qu'elle était habituée à recevoir avant son mariage. Les hommes pardonnent difficilement la jalousie à leurs femmes, mais les femmes ont plus d'indulgence pour leurs maris. L'amour est plus aimable quand il est joint à la confiance; mais quand la confiance s'éloigne, l'amour se joint quelquefois à la jalousie; et comme cette compagne désagréable semble prouver que l'amour est présent, et que la présence de l'amour est tout ce que demande une femme, elle souffre celle de la jalousie, et lui sait même bon gré de lui amener l'amour.

Mistriss Sullivan avait été injustement soupçonnée et accusée; elle n'avait que trop de raisons d'être courroucée. Les larmes succédèrent à son courroux. Sa dignité offensée sécha ses larmes; elle se calma, et elle attendit avec patience le retour de M. Sullivan et les excuses qu'il lui devait; on annonça que le dîner était servi. Elle fut surprise que son mari ne vînt pas la chercher, suivant son usage; elle l'attendit quelques minutes; enfin elle descendit dans la salle à manger, il n'y était pas; elle était trop piquée pour faire aucune remarque à ce sujet ; elle mangea quelques bouchées sans appétit,

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et passa dans le salon. Le thé fut servi; M. Sullivan ne parut pas. Il avait sans doute encore de l'humeur; elle attendrait qu'elle se dissipât. Le thé se refroidit, elle le fit emporter, et elle ne savait plus que penser. Elle avait eu bien des querelles avec son mari depuis leur mariage, mais aucune n'avait duré si longtemps. Dix heures sonnèrent ; elle fit venir un domestique, et lui demanda où était M. Sullivan.

— Dans son bureau , madame.

— Allez lui dire que je désire lui parler. Une minute après, le domestique vint lui

dire que M. Sullivan ne lui avait pas répondu, et que la porte du bureau était fermée à double tour. Cette nouvelle l'irrita de nouveau.

— Me traiter avec un tel dédain ! — devant un domestique! — cela n'est pas supportable!

Elle prit un bougeoir, et sortit du salon pour monter dans sa chambre à coucher. Elle s'arrêta sur l'escalier, et fut tentée de descendre et d'aller elle-même à la porte du bureau de son mari pour lui parler. Sa fierté l'en empêcha, et elle monta dans sa chambre. Après une heure d'attente, elle se mit au lit, écoutant sans cesse, et s'attendant à chaque instant à entendre le pas de son mari sur l'escalier. Deux heures

sonnèrent, et il n'était pas arrivé. Elle ne put supporter plus longtemps cet état d'inquiétude et d'agitation; elle se leva, mit à la hâte une robe de nuit, et descendit. Un silence profond régnait dans toute la maison, et son pied léger ne faisait pas le moindre bruit. En s'approchant de la porte, elle vit par le trou de la serrure qu'il y avait de la lumière dans la chambre. Elle y appliqua un œil , et elle vit son mari assis devant une table et finissant une lettre. Dès qu'il l'eut signée, il jeta la plume, appuya sa tête sur ses mains, et soupira.

— William! s'écria-t-elle d'une voix émue, William! c'est moi. Ce ne fut qu'après l'avoir appelé plusieurs fois qu'elle reçut enfin une réponse :

— Il est trop tard.

— Trop tard , William ! — Oui, il est bien tard ; il est près de trois heures. — Ouvrez-moi la porte, mon cher William, je vous en prie.

— Laissez-moi seul. — C'est peut-être la dernière grâce que je vous demanderai.

— La dernière grâce, William ! vous m'effrayez. — Laissez-moi entrer, mon cher William, je vous en supplie.

Ce ne fut qu'après un grand nombre de

prières semblables que M. Sullivan, cédant aux importunités de sa femme, ouvrit enfin la porte.

— Je suis très occupé, Marie, lui dit-il, et je ne vous ai ouvert que pour vous en informer, et pour vous prier de ne pas minterrompre. A présent faites-moi le plaisir d'aller vous mettre au lit.

Mais elle était entrée, et c'était place conquise, car il n'est pas facile de résister à une jeune et jolie femme qui pleure, qui prie, qui implore et qui caresse. En moins d'une demiheure M. Sullivan fut obligé d'avouer qu'il avait envoyé un cartel au colonel Ellice, et qu'il avait mis ses affaires en ordre, en cas d'événement fatal.

— Vous voyez maintenant, Marie, les suites de votre conduite. Vous avez obligé votre mari à mettre sa vie en danger, vous l'avez exposé peut-être à la perdre. Mais ce n'est pas le moment de vous faire des reproches, je vous pardonne. Je vous pardonne aussi sincèrement que je désire que le ciel me pardonne mes fautes.

Mistriss Sullivan fondit en larmes, et il se passa quelque temps avant qu'elle pût parler.

William, dit-elle enfin, je prends le ciel à témoin que vous n'avez rien à me pardonner. Tout ce que je vous ai dit ce matin était la vérité. Vous avez été trompé, grossièrement trompé, quoique je ne puisse concevoir pourquoi. Envoyez chercher tous ceux qui étaient hier avec nous, et interrogez-les, et si vous ne reconnaissez pas mon innocence, renvoyez-moi avec toute la honte que mérite une épouse coupable.

— Il est trop tard, Marie; j'ai envoyé un cartel au colonel, il l'a accepté, le moment des explications est passé. Je voudrais vous croire, mais le puis-je, quand c'est lui-même qui m'a tout dit?

— Eh bien! il vous a dit un mensonge, — ■ un infâme mensonge, — un mensonge qui ne lui laisse aucun droit à passer pour un homme d'honneur. — Mais je vous suivrai à ce rendezvous, William ; rien ne pourra m'en empêcher. Nous verrons s'il osera répéter cette calomnie en ma présence. Il faut que je sois justifiée à vos yeux. — Allons, William, venez vous coucher, ne me refusez pas! Et la pauvre mistriss Sullivan versa de nouvelles larmes.

Ils passèrent fort tristement le reste de cette

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nuit, qui fut pourtant une époque fort heureuse pour eux, car mistriss Sullivan renonça à toute coquetterie, et son mari n'eut plus aucun accès de jalousie.

Le colonel Ellice n'avait pas l'esprit plus tranquille. Il calculait les chances de la rencontre qni devait avoir lieu, mais le capitaine Carrington avait pris ses mesures pour l'empêcher.

Le lendemain au point du jour, M. Sullivan s'habillait pour aller au rendez-vous, et sa femme, ferme clans sa résolution, faisait à la hâte ses dispositions pour le suivre, quand on remit au mari une lettre, censée écriiepar le colonel Ellice, et portant que les amis du colonel s'étaient amusés à lui faire accroire que, tandis qu'il avait la tête échauffée par le vin, il avait manqué de respect à mistriss Sullivan, ce qui était bien loin de sa pensée, et ce qui n'était jamais arrivé ; que ses amis venaient de l'informer de la vérité, et qu'il se hâtait d'en faire part à M. Sullivan, persuadé que cette explication serait pour lui une satisfaction complète.

Mistriss Sullivan , dont les yeux dévoraient cette lettre par-dessus l'épaule de son mari, se

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