CHAPITRE IV
Un conte moral.
Il y a quinze jours au moins que je n*ai vu Clémence, et cela me donne de Thumeur. Dans cet intervalle elle m*a écrit une seule fois... On Tobserve sans cesse , me dit-elle ; est-ce vrai?... Je doute toujours... je doute trop peut-être !
Je suis allé deux fois chez Adolphe depuis ma visite à la pension. Il est toujours sorti. La portière a soin d^ajouter en souriant : i II est c z*en course avec la dame de son carré, i
Il me parait qu*on n'emmène pas Tenfant y car j'aperçois le petit Oscar, jouant dans la cour et toujours dans le même négligé; mais il n'a plus les boutons que je lui avais donnés, on les lui a ôtés ; il est certain que cela jurait avec son costume.
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Ma foi, que M. Adolphe promène madame Ulysse, qu^il mange avec elle la pension que lui font ses parents, il est libi:e... Après tout, je ne suis pas son tuteur. Mais je sais qu*on ne lui accorde que cent cinquante francs par mois, et il me semble qu^avec cela il ne peut pas mener tous les jours sa belle au spectacle ou chez le restaurateur; il fait des dettes : c*est probable ! Patience ! lorsqu*il sera dans rembarras , il viendra me trouver.
Cela ne tarde pas. Un matin je vois arriver Adolphe, Faîr contraint, gauche, et m*abordant comme s*il craignait que je fusse fâché. Je le reçois aussi amicalement que de coutume, seulement je lui dis en souriant :
€ El les amours vont toujours bien?... —
€ Très-bien... Vous avez encore Tair de rire;
c je ne sais pas pourquoi vous ne voulez pas
c que Ton m*aime. — Mon cher ami, je le
« désire beaucoup, au contraire; vous avez
c tout ce qu*il faut pour plaire, assurément!...
f mais je voudrais que madame Ulysse, tout
c en vous adorant, fit faire une veste et un
I pantalon à son fils. L*amour que vous lui
rS NI lAMAlS^
inspirez nedeTrait pas lui tourner la tête, au point de laisser ce pauvre enfant si mal yêtu. — Vous avez donc vu son fils? — ^J'ai eu ce plaisir-là... il n*estpas mal ce petit bonhomme, pour le fils d*un pendu !... ah !... ah !... »^ Adolphe se lève avec humeur, je l'arrête : Allons, ne vous fâchez pas... vous savez bien que j'aime à plaisanter; mais, dans le fond, je suis votre ami... beaucoup plu» que vous ne le pensez. — Oh! je vous crois. — Voyons... qu'avez- vous à me demander ce matin?... Je gage que vous êtes venu pour quelque chose... vous allez, vous tournez... allonSr mon ami, venez au but : vous avez besoin d'argent? — Cest vrai... j'ai dépensé un peu vite ma pension. . . j'ai voulu procurer quelque agrément à Juliette...
qui, du reste, ne me propose jamais de dépenser de l'argent !... — Oh ! les femmes ne nous proposent jamais cela, mais elles aiment beaucoup qu'on leur procure de l'agrément. Enfin? — Enfin... j'ai écrit à mon oncle... il est moins sévère que mon père ; je lui ai dit que j'avais été forcé à des
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dépenses extraordinaires... il m'enrerrade Fargent ; mais , en attendant sa réponse , si Yous pouviez me prêter trois ou quatre cents francs... ça m^obligerait infiniment. — Je vous les prêterai , je suis heureux de le pouvoir,, mais je gage qu'ayant de venir me trouver, vous avez emprunté à d'autres... hein 9^... répondez donc... — Âhl... te cor- ' respondant de mon père m'a avancé cent écus... puis... un ami de ce monsieur... avec qui je jouais au billard. . . — De M. Théodore ? — Oui. . . un nommé Salomon m*a fait prêter cinq cents francs... c'est-à-dire, je n'en ai touché que trois cents... et j'ai eu pour cent vingt francs de kirsch-wasser . . . et puis les intérêts. .. — Âh ! mon cher Adolphe, oii vous êtes-vous fourré!... n'empruntez jamais à des juifs qui vous grugeront !... Je vous répète que ce M. Théodore est un fort mauvais sujet; il n'a pas même pu rester à la roulette ; il s'est fait renvoyer , à ce qu'on m'^a appris dernièrement. — Ce n'est pas cela, c'est lui qui a voulu quitter, parce que cela lui répugnait d'être employé dans
SO NI JàllAIS,
les jeux; et que, d^ailleurs, il va faire de très-bonnes entreprises. — Et que diable avez-TOus pu faire de cent vingt francs de kircsh-wasser? — Dame... nous en avons bu un petit peu avec Juliette... Elle s*en sert pour accommoder bien des choses ; elle m*a fait manger des omelettes au kirsch ! c*est délicieux !... Et puis elle en verse cinq à six gouttes sur le pain de son fils avant de l'envoyer à l'école, et elle dit que c'est étonnant comme ça le fortifie, f — Âh , mon Dieu!... qu'il se passe de drôles de choses à Paris!... une mère qui n'habille pas son fils et qui le met au kirschwasser, parce que son amant n'a plus que cela à lui donner!... Mais ce n'est pas le moment de vous faire de la morale. Tenez, mon cher Adolphe , voilà quatre cents francs ; vous me les rendrez quand votre famille vous enverra de l'argent ; que ceci ne vous inquiète nullement. Si j'osais vous donner un avis, je vous dirais : Cessez pea» dant quelques jours de procurer de l'agrément à madame Ulysse, et vous verrez si
elle vous témoigne toujours autant d'attachement. — ^ Je vous assure que je vais garder cet argent pour moi... pour mes dépenses courantes , en attendant la réponse de mon oncle. Juliette ne me demande jamais rien; d'ailleurs elle va avoir aussi des fonds à toucher... Vous saurez qu'elle écrit ; elle m'avait défendu de vous le dire... mais c'est entre nous; oui, elle est auteur... oh ! elle est pétrie d'esprit ; elle fait des contes moraux pour l'éducation de la jeunesse. — Ah ! elle fait des contes moraux? — Oui, et on doit les lui acheter très-cher... Elle m'en a lu un dernièrement : oh ! c'est hien joli... bien touchant!... dans le genre à* Auguste La Fontaine : deux frères, l'un pasteur, l'autre militaire, une jeune fille bien sage qui fait un enfant, et un vaurien de garçon qui se trouve être un très-bon sujet. Mais je vous les donnerai dès qu'ils seront imprimés. Une femme auteur!... je raffole des femmes auteurs!... Je vous quitte, mais je viendrai vous voir ces jours-ci... Voulez-vous que je vous envoie quelques bou-
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c teiltes de kirsch ? — Merci ; mon ami , je ne^
• Faime pas. Adolphe, je ne vous demande fl qu*une chose : ne fréquentez pas M. Théo^
• dof e, n'empruntez plus à son ami Salomon^ ( et payez-le dès que votre oncle vous enverra c des fonds. — C'est bien ce que je compte c faire. Au revoir, mon cher Arthur ! >
Il est parti, heureux comme on Test à vingtdeux ans , lorsqu'on a toutes les illusions du. cœur , et de l'argent en poche ; je me reproche quelquefois de chercher à le rendre plus clairvoyant , mais il n'est pas millionnaire ,. et il arrive un temps où l'on revient au positif.
Il n'y a pas un quart d'heure qu'Adolphe* est parti, lorsqu'on sonne chez moi. Je coursouvrir ( car je n'ai pour domestique que maportière : ne tenant point de ménage chez, moi, cela me suflSt). J'espérais que c'était Clémence ; lorsque j'ai été longtemps sans la^ voir , je l'attends toujours, et, chaque fois que^ Ton sonne, j'éprouve un mouvement de joie..
Je suis encore trompé dans mon attente. C'est un monsieur que je ne connais pas, assez bien couvert y. déjà sur le retour , l'air grave „
le teint bilieux , la parole lente ; il tient sous âon bras un énorme rouleau de papier.
Je crois deviner ce qui m*arrive : de ces -visites dont les auteurs un peu connus sont accablés , des gens qui viennent vous offrir de travailler avec vous ; qui ont la tête remplie de sujets dramatiques, et auxquels il n'a man^ que que le temps pour faire des chefs-d'œuvre. Quelques-uns même n*ont pas eu celui d'apprendre à parler français; on s'en aperçoit en les écoutant.
J'ai deviné juste; le monsieur qui a sonné, après m'avoir demandé s'il a l'avantage de parler à M. Arthur, me pousse presque vers mon cabinet, en ne répondant'quepar des saints aux questions que je liii adresse; je vois que Ton veut me tenir quelque temps , et je n'ai jamais été plus mal disposé pour écouter 4{uelqu^uQ que je ne connais pas.
Nous sommes arrivés danë mon cabinet, moi , en marchant à reculons , ce monsieur ea avançante pas comptés, et me gratifiant d'une inclination de tête à chaque pas.
4 Monsieur , puîs-j« savoir ce que vous dé-
sirezdetnoi?... — Monsieur, je sui's homme de lettres.., — Donnez-vous la peine de vous asseoir. — Volontiers. Monsieur , il y a bien longtemps que j*ai envie de faire votre connaissance; mais il ne suffisait pas que je le voulusse, il fallait que je le pusse, et, comme vous savez , dans le monde, on n^est pas toujours maître de son temps... — Cest très-vrai, monsieur; j'ai moi-même un rendez-vous pour ce matin... et je serai obligé... — Cela m arrange, car je suis aussi très-pressé. Monsieur, il faut que je vous dise que j'ai fait plus de soixante pièces de théâtre. — Ont-elles été jouées?... — Non , monsieur , pas encore... Ce n'est pas que je ne désirasse qu'elles le fussent.. . mais , pour cela... vous savez... un débutant a besoin d'aide... de conseils,| quoique mes ouvrages soient fort bien... Enfin , monsieur , comme votre genre de travail me va beaucoup, je me suis dit : Il faudraitque je visseM. Arthur» et lui proposasse d'être mon collaborateur. — Monsieur , je vous remercie de votre confiance, mais il m'est impossible d'y
Ml TOUJOURS. M
répondre. J*ai trop d^occapation en ce mo* ment pour en accepter de nouvelles... — Ah! vous ne voulez pas... après tout, cela m'arrange mieux; je crois, au fait, qu*il faut travailler seul : on met son cachet sur ce qu'on fait. Malgré cela, il faudrait que je vous lusse un petit drame en dix tableaux, sur lequel je vous demanderais vos avis. — Je ne puis vous écouter aujourd'hui, monsieur ; et je devrais déjà être parti. — Eh bieni cela m'arrangerait moi-même davantage de vous laisser mon manuscrit pour que vous le lussiez à votre aise et que vous écrivissiez , s'il vous plait , vos remarques à la marge... — Non, monsieur, veuillez remporter votre manuscrit , je me suis fait une loi de n'en plus recevoir; on peut avoir une idée qui se trouve dans le manuscrit qu'on nous a laissé , et alors la personne à laquelle il appartient pense que nous avons fait notre profit de son ouvrage : c'est ce qu'on évite en n'accqptant aucun manuscrit. — Ce que vous dites est parfaitement juste , cela m'arrange autant ; je vais