‹ Ni jamais ni toujoursChapitre 11 sur 78 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

se M JAMàlS,

aller sur-le-champ demander lecture à un grand théâtre; mais j*ai aussi un Yaudeville fort intéressant... il n'y manque que des couplet, et le dénoùment. Avant que je le terminasse, si tous vouliez en faire un roman... je vous en ferais cadeau , pourvu que vous me donnassiez seulement une douzaine d'exemplaires. — Monsieur, votre proposition ne m'arrange pas du tout. Je n'ai pas pour habitude de me servir de l'esprit des autres : la société me fournit assez de ridicules, assez d'originaux : c'est laque je veux prendre toujours mes sujets. Je ne sais si ma méthode est bonne, mais je puis vous assurer que je n'en changerai pas.

« «^Oni... au fait... je comprends... chacun son genre... moi , j'ai le mien aussi , oh I je suis sur que j'ai le mien I... mais il faudrait que je le trouvasse. Ah I j'ai aussi un mél(H drame fort curieux, qui est presque fini... le sujet est superbe!..* c'est le chaos !... Le chaos !... vous jugez tout ce quVn peut faire avec cda.«. il n'y a qu'à prendre.. • —Pardon, monsieur, mais on m'attend, et je ne puis...

NI TOOJOUBS. 8T

c — Ah! VOUS ayez affaire... cela m'arrange, c J*ai affaire aussi , je reriendraî ufie autre c fois vous apporter mon chaos.». — Oui , c monsieur, une autre fois. — Dafts quel c quartiw a2l4fo«-Y0us?... que nous puissions c jaser en chemin ? »

Pour le coup, je n'y tiens plus, je n*ai jamais rencontré d*homme aussi tenace ; je lui réponds fort sèchement que je ne vais pas de son côté, et, le poussant à mon tour vers la porte, je feins de le suivre, et la lui referme sur le dos pendant qu'il murmure que cela l'arrange mieux d'aller seul.

Voilà un homme qui va m'en vouloir, me trouver impoli, parce que je n'ai pas consenti à passer une demi-journée à l'écouter ; et ces gens-là ne veulent pas comprendre qu'en les écoutant tous, nous ne ferions jamais rien f

Ma portière me remet une lettre... j'ai cru encore que c'était d'elle... non... ce n'est pas son écriture... je ne connais pas celle de ce billet. Voyons :

< Une dame qui ne vous est peu ewtièrement t incownue, demande à Jf. Arthur un vwment

c ^audience demain matin ; on espère qu\l sera ( seul. J* ai Vhùnneur de vous saluer, i

Drôle de style !... mais c'est une femme !... il y en a qui écrivent fort mal et qui s'expriment très-bien , d'auttesqui font tout le contraire. On espère que je serai seuL.. voilà qui semble annoncer une aventure piquante... on a donc des confidences à me faire... C'est peutêtre aussi quelque manuscrit qu'on veut me lire... mais une femme... je Técouterai toujours. Voilà de la partialité, medirez-vous : il est bien naturel d'en avoir pour les dames.

Âh! malgré cela, j'aurais préféré que ce billet fût de Clémence , et m'indiquât un rendez-vous ; mais elle m'écrit à peine , elle ne vient plus... elle ne n'aime plus, jele vois !... je suis bien bon de penser encore à elle. Nous verrons cette dame de demain , qui désire me trouver seul. Elle sera peut-être jolie , et , ma foi, alors!... Mais, vous verrez qu'elle sera vieille et laide; je suis en malheur depuis quelque temps.

Le lendemain est venu, dix heures ont sonné, et personne ne s'est présenté que ma

respectable portière , à laquelle je demande coiument était la personne qui lui a apporté la lettre qu'elle m*a remise la veille ; mais c'est un petit commissionnaire qui en était chargé : cela ne peut me mettre sur la voie. A onze heures je suis tenté de ne plus attendre, lorsqu'on sonne bien doucement. A coup sur c'est ma dame au billet.

Je vais ouvrir... c'est une jeune femme... mise assez élégamment... d'une figure agréable... elle me sourit en disant :

fl M. Arthur ne me reconnaît peut-être pa»? — Ah ! je cherchais... pardon , madame... C'est vous que j'ai vue au spectacle avec Adolphe Désigny... Juliette... je veux dire madame Ulysse... — Oui , monsieur, c'est moi-même.,. C'est bien hardi à moi de me présenter chez vous... et surtout d'avoir demandé... à vous trouver seul... — Pourquoi donc?... mais entrez, je vous en prie... i Je la fais entrer,asseoir...elle affectebeaucoup de timidité, mais cela ne va pas à sa physionomie, et je remarque que ses yeux ont sur-lechamp parcouru toute ma chambre à coucher.

90 m JAMAIS,

( Monsieur... je dois d'abord commencer par vous direque je viens à Tinsu d'Adolphe : c'est pour cela que je voulais vous trouver seul. Adolphe aurait pu juger ma démarche inconvenante... j'ai mieux aimé qu'il ne la connût pas... d'ailleurs vous savez... que les femmes aiment assez à ne pas dire tout ce qu'elles font... lors même qu'elles ne font aucun mal... — Avec moi , madame , les femmes ont toujours raison... — Ensuite , Adolphe est un peu... je ne veux pas dire béte, mais un peu neuf pour certaines choses... c'est-à-dire... mon Dieu... je ne sais pas comment m'exprimer... je suis tout embarrassée pour parler devant vous. — Ah ! madame, est-ce que je vous ferais peur? — Ce n^est pas cela... > Elle baisse les yeux et sourit, je me rapproche d'elle et lai prends la main que je serre assez tendrement, mais seulement pour la rassurer.

( Vous ne direz pas à Adolphe que je suis f venue, n'est-ce-pas, monsieur? — Je n'en I dirai rien, puisque votis le désirez... —

Hainlenaii t je vais tous apprendre pourquoi je voulais tous voir. Mais... vous allez vous moquer de moi, je gage!... *— Je ne me moque jamais des dames. — Oh ! vous n*06ez pas!... — Ce sont elles qui se moquent de moi. — Vous ne le croyez pas! — Je m'y attends toujours. — Enfin , monsieur... car il faut bien que j'avoue ma folie... J'ai osé... écrire des contes... Cela vous étonne, n'estce pas, monsieur ? > J'avoue qu'en me rappelant le style de son billet, je me demande pour qui elle peut écrire des contes; mais aime à croire qu'elle se sauve par Timagination , et je lui réponds : c Les femmes... font fort bien des contes , quand elles veulent s'en donner la peine I toutes ne les font pas imprimer, à la vérité ; mais lorsqu'ils sont intéressants , je ne vois pas ce qui peut les en empêcher. — Oh ! monsieur... vous m'encouragez... j'avais si peur que vous ne me trouvassiez ridicule... pourtant il y a tant de femmesqui écrivent à présent!... — Oui, cela Cnira par faire partie de l'éducation comme le piatio. Et de quel genre sont vos

M m JAMAIS,

« et qu'on veu t bien ne pas trouver. . . aSteuse, < est exposée, dans Paris. . . à une foule d'aveni iures... On a si mauvaise opinion de nous !••• € — Oh ! on a tort. >

Tout en disant cela, madame Ulysse me regarde d'une certaine façon qui pourrait m'engager à risquer quelques tentatives pour m'assurer de sa vertu. J*aime mieux la croire sur parole. Elle soupire et continue :

€ J'aurais pu entrer dans un magasin de modes, de nouveautés ; mais je sais ce qu'on pense des femmes qui courent Les magasins... et puis j'avais l'idée d'écrire... c'était plus fort que moi !... je me suis dit : Pourquoi ne me ferais-je pas un nom comme ces dames qui écrivent dans les journaux, dans les revues? Il paraît tant de choses maintenant !.. . J'avais aussi l'idée de faire paraître un journal qui ne serait rédigé que par des femmes... ohl j'ai une foule de projets : en attendant que j'en exécute un , voulez-vous avoir la bonté de lire mes contes?... — Je lirai tout ce que vous voudrez. — Vous auriez la complaisance de retoucher les

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f phrases qui ne vous sembleraieni pas bien c tournées. .. n'esi-ce pas ? t Ceci me fait faire une légère grimace : je pense que jaurais trop à retoucher, c — Je ne vous promets pas cela... mais je soulignerai ce qui me paraîtra hasardé. — - Âh! que tous êtes aimable, monsieur; on m'avait bien dit que vous étiez très-complaisant pour les dames » et c'est ce qui m'a donné le courage de venir vous importuner, f ~r- Une jcdie femme n'importune jamais* — J'ai encore quelque chose à vous demander. Ce serait de m'aider à trouver le dénoùment de mon sixième conte. — Il faudrait d'abord que j'en connusse le com* mencement. -— Ahl c'est vrai; je ne vous l'ai pas conté... que je suis étourdie l... je pense à tant de choses... Monsieur, voici mon plan... que vous rectifierez , je vous en prie : C'est une jeunemère... qui a un fils... ou deux jumeaux, ce serait mieux peutêtre... -«- Si on en mettait trois, cela ferait encore plus d'effet... -r^ Âkl si vous riez, cela me f^ra perdre mes idées... Nous disons

c donc une mère et deux jumeaux; le séducc leur a abandonné la jeune femme... il lui a c tout emporté... ypus allez vjoir comme ça ( devient moral... La jeune mère... >

Juliette en était là de son conte , lorsqu'on sonne chez moi; elle s'arrête et me regarde.

€ C'est chez vous qu'on sonne?... — Oui, — Âhy mon Dieu! si c'était Adolphe... — Ce serait bien possible. — Je ne veux pasqu'il me trouve ici... — Pourquoi?... Nous lui dirons que nous cherchons un conte moral y et je suis bien certain qu'il ne trouvera pas cela mauvais. — Non, je ne veux pas qu'il me voie chez vous... j'ai mes raisons ; n'ouvrez pas, c'est bien plus court. — Oh! il faut que j'ouvre... ce pourrait être quelqu'un que j'ai besoin de voir... — Alors je vais me cacher dans ce cabinet;... si c'est Adolphe, je vous en prie, renvoyez-le bien vite... •

Sans attendre ma réponse , madame Ulysse entre dans mon cabinet qui fait suite à ma chambre à coucher, et en tire la porte sur elle.

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Singulière petite femme ! elle agit chez moi comme si nous étions fort liés ensemble ; et je n'ai pas la force de Ten empêcher...

Je Tais ouvrir... c'est Clémence qui entre chez moi : sa vue me fait grand plaisir, et pourtant je me sens embarrassé comme si j'avais une sottise à me reprocher.

f C'est toi ! — Oui. . . me voilà enfin !.. . ah ! c j'avais bien peur que tu ne fusses sorti... tu c as été bien longtemps à m'ouvrir, mon ami? c — Ab ! oui... je ne sais pas ce que je faic sais... »

Tout en parlant, Clémence est entrée dans ma chambre à coucher; je la suis, indécis sur ce que je dois, faire. Je ne voudrais pas que Juliette vît madame Moncarviile ; mais cependant je ne puis ni ne veux renvoyer Clémence, et je ne peux pas non plus faire sortir Juliette, mon cabinet n'a pas d'autre porte que celle qui donne dans ma chambre à coucher.

• Pendant que je songe à tout cela, Clémence a ôté ses gants ,- jeté sur un fauteuil son chapeau, son châle, et elle s'assied sur ma causeuse en s'écriant : c Que je suis donc contente

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