CHAPITRE IL
Le témoin.
J*ai passé une nuit bien pénible ; le sommeil n*a pas un moment fermé ma paupière : je vois mon père assistant à ce duel, il me semble que c'est contre lui que je vais me battre : cette idée me fait frémir ; cependant ai-je quelque reproche à me faire? dans cette malheureuse soirée d*hier, n*ai-je pas usé de modération tant que je Tai pu?... Le baron de Harleville aurait rougi de tï*ouver un làcbe dans son fils... et quoiqu'il ne me donne plus ce nom, je ne pense pas que, m'éme au fond de son âme , il puisse avoir une telle pensée de moi.
Mais je suis bien décidé à me rendre sans témoin au lieu du rendez-vous. Prendre quelqu'un semblerait opposer aussi un adversaire
NI TOUlODnS. IS
à mon père, et cette seule pensée me fait horreur. Le marquis dira et croira tout ce qu'il voudra , je n'aurai pas d'autre témoin que le
sien.
L'heure arrive , je fais mes préparatifs pour le combat. Pauvre Clémence!... si je ne dois plas te revoir, il me serait bien doux de te laisser dans une lettre les dernières assurances de ma tendresse... de te répéter que je n'aimais pe toi avant de mourir. Mais cette consolation iD*est encore refusée : une lettre pour Clémence !... qui la lui remettrait?... je n'ai point de confident; la confier à des mains étrangères... je pourrais la compromettre. Non, je ne dois pas lui écrire. Ah ! il y a dans tout ceci quelque chose de triste qui me serre le cœur... HâtoDs-nous de partir.
Jeprends une voiture, j'ai mes pistolets t je me fais conduire à l'endroit indiqué. Le temps est froid et sombre ; les promeneurs ne nous gêneront pas.
Je descends de voiture. Je m'avance vers iebois. Je n'aperçois personne encore... Attendons.
Je me promène , et je pense à mon père; sa liaison intime a^ec ce jeune marquis est toujours pour moi un sujet d'étonnement. Les paroles que Follard lui disait hier au soir me reviennent à l'esprit t : J*ai été votre témoin à < Londres, vous serez le mien à Paris, t
Mon père a donc eu aussi un duel en Angleterre. Son humeur irascible, fière, arrogante, ne s'est pas adoucie avec les années; et, aujourd'hui, il va peut-être de sang-froid être témoin de la mort de son fils !... Que lui ai-je donc fait , grand Dieu !
Mais ce Follard... Ah ! je me rappelle maintenant!... oui, je sais par qui j'ai entendu, pour la première fois, prononcer ce nom; c'est par M. Théodore, un soir que j'étais au spectacle, derrière deux dames, et que ce grand monsieur, qui avait des moustaches alors , est venu dans la loge leur parler. Ainsi, ce jsoi-disant marquis est l'ami de l'inventeur du bassin portatif... Ah ! monsieur de Follard, je n'avais pas bonne opinion devons, mais voilà qui achève de vous mettre mal dans mes papiers.
m TOOJODRS. tft
Le bruit d*un cabriolet me tîM de mes réflexions : il s*arréte; deax hommes en des* cendent... Je reconnais mon père et JPoUard; ils viennent à moi. Le baron a toujoùnrci^ air froid , sévère, qui ne permet pas au plus habile physionomiste de deviner ce qu'il éprouve. H. de Follard semble badiner avec la boite à pistolets qu*il porte à sa main , et il siffle un air de chasse en marchant.
c Désolé, monsieur, de vous avoir fait c attendre, > dit le marquis en m'abordant. I Mais mon maudit tailleur, qui est venu ce c matin, a été fort long à m'adapter une nout velle forme de robe de chambre... avec des f manches bouffantes... comme celles des c femmes. Je crois que cela aura du style... ( Me voici à vos ordres. Mais, où donc est i votre témoin ?
c — Je n*en ai pas amené, monsieur, sachant f que M. le baron de Harleville serait le c vôtre, j'ai pensé qu'il suffirait pour nous ( deux.
c — Voilà qui n'est pas dans Tordre... chac cun doit avoir son témoin... Il faut que la