PAUL DE KOGK. — T. II
6i NI JAMAIS,
de rOpéra. Au détour du boulevard, un monsieur el une dame, qui se donnent le bras, entrent dans le passage comme j*en sortais: nous nous cognons presque... Dois-je en croire mes yeux!... c'est Adolphe avec... avec Juliette!... Oh ! c'est bien Juliette qui a son bras passé sous le sien.
Je reste tout ébahi... il y a des choses qui m'étonnent toujours ; et cependant, comme le dit fort bien je ne sais plus quel sage... dans «ce monde il ne faut s'étonner de rien...
Adolphe baisse la tête et les yeux ; Juliette, Ml contraire, laisse échapper un sourire de triomphe; ils continuent leur chemin... Dieu me garde de les arrêter!... Allez, mon pauvre Adolphe, allez avec Juliette I comment ai-Jepu être une fois assez sot pour penser que je l'emporterais sur elle. .
Le lendemain ^ de grand matin , je rois arriver Adolphe, l'air embarrassé, suivant son habitude, et ne voulant pas le paraître; il rît en m'abordant, mais ce rire n'est pas naturel.
c Eh bien ! dites donc , monsieur Arthur, « vous m'avez vu hier... heinf...en voilà une
m TOUJOURS. 0»'
bonne, n^est-ce pas f Je suis s&r que vous avez élé bien surpris de me voir... avec Juliette... — Dans le premier moment ^ je conviens que cela m*a étonné ; mais en réfléchissant un peu je n*y ai rien vu d'extraordinaire! — J?espère que vous ne pensez pas que je me sois remis avec elle?... oh !' quant à cela^-il n'y a pas de danger... — Moi^ je ne pense plus a ce qui ne me i*egarde pas!... Vous êtes libre de vos actions; je vous ai quelquefois donné des conseils... parce que j*^i|vais de l'amitié pour vous : vous ne les avez jamais suivis ; désormais je ne me permettrai plus de vous en donner. — Mais pourquoi donocela?.«. vous auriez tort... j*apprécie votre amitié... Je vais vous dire comment il se fait que vous m*avez rencontré avec Juliette. — C'est inutile , Adolphe t^ je vous répète que vous n'avez point de compte à me rendre. — Moi, je veux vous en rendre.*, je tien.s à ce que vous ne me preniez pas pour une girouette. Je venais des Champs-Elysées... j'allais même chez vous, lorsque, sur le boulevard de
M NI XAMAlSf
la Madelaine, j*ai rencontré Madame Ulysse. J'allais passer après lui avoir lancé un regard... oh, mais un regard... foudroyant !... apparemment que mon coup d'œil Favait bouleversée, elle a couru après moi , et m*a arrêté en me disant : Monsieur, il n*est pas permis de regarder une femme aussi mal> honnêtement... je veux que vous me disiez ce qui vous donne le droit de me fixer ainsi. Là-dessus vous pensez bien que je suis resté d'abord pétrifié!... mais bientôt, me remettant, je lui en dis... je lui en dis!... enfin je Faccable de reproches ! Après m'avoir écouté tranquillement, elle me répond: C'est très-mauvais genre de s'arrêter pour causer sur le boulevard , conduisezmoi un bout de chemin, j'ai à vous parler aussi. Et, sans attendre ma réponse, elle me prend le bras et m'entraîne. Ma foi, je vous avoue que je ne savais plus que faire... lui quitter le bras malgré elle , sur le boulevard... tout le monde nous aurait regardés!... avec ça qu'elle me tenait ferme!... j'ai donc été obligé de l'accompagner... et
MI TOVJOOBS. en
voilà pourquoi vous nous avez rencontrés ensemble.
c — Tout cela me parait fort simple!... Adolphe , avez-vous vu le dernier tableau du Diorama,la Forêt noire?... Gomme c'est beau !... cet effet de lune... ce reflet sur les arbres.... hein?.... n'est-ce pas la nature même?
c — Oui... oui... c'est la nature!... c'est... superbe... Dans le fond, elle n'est peut-être pas aussi coupable qu'on pourrait le penser d'abord... Elle ne dissimule pas ses torts; oh! elle n'en cache aucun... quant à cela, c'est même une justice à lui rendre, elle se ferait plutôt plus coupable qu'elle ne l'est !
c — Qui donc, la Forêt noire?
1 — Je vous parle de Juliette. — Mais moi, je vous parlais du Diorama... — Certainement je ne veux pas la justifier ! pourtant voilà une chose bien singulière, elle m'a assuré qu elle ne m'avait jamais autant aimé que le jour où elle m'a trompé ; concevezvous cela?
NI J. 4M Aïs,
c — Il y à une nouvelle pièce à TOpéra- Comique qui a eu un grand succès... Tavezvous vue?...
« — Non , pas encore... On dit qu*il y a des femmes si bizarres!... qui ont... cooune ça... des moments... des vapeurs... pendant lesquelles elles se laissent faire des choses... dont elles sont très-fàchées ensuite... car enfin, nous ne sommes pas de fer!... Juliette avait les larmes aux yeux en me parlant... Elle m*a dit qu'elle n'avait pas pris la valeur d'un poulet sauté depuis que je Tai quittée... je crois qu'elle exagère un peu... Tavez-vous trouvée maigrie?
« — Adolphe , vous devriez vous apercevoir que je ne veux plus m'occuper de Juliette!... faites ce que vous voudrez!... Âimez-la, reprenez-la!... mais ne m'en parlez plus. Si cette femme n'était que coquette, volage comme mille autres, je serais le premier à l'excuser. Mais je la crois méchante^ vindicative... je la soupçonne d'avoir fait le malheur d'une personne que j'adorais , et je ne puis le lui pardonner... — Bah !...
!fl' TOCIOURS. 67
comment donc cela? — Encore une fois ne me parlez plus de Juliette...* qioi, je ne varierai jamais sur ce que je pense d'elle , en cela nous ne nous accordons pas.
« — Oh!... du reste... je n'ai nulle envie de... me remettre avec elle ;. bien loin de là!... Mais je ne la crois pas si méchante que TOUS le pensez..^ c^est une... évaporée... qui dit une chose... et tournez la main elle n*y songe plus!... mais que je Taime... que je la reprenne... ah ! par exemple... Adieu, monsieur Arthur. Je vais chez mon correspondant toucher ma pension... je viendrai vous voir. — Adieu , Adolphe. — Nous causerons... d'autre chose. >^ 11 s'en va. Pauvre niais!... qui croit que je ne lis pas dans le fond de son âme... Avant huit jours je gage qu'il se sera remis avec Juliette, si ce n'est pas déjà fait.