CHAPITRE IV
Le passagpe Vendôme.
J'allais sortir après Adolphe que j'ai laissé partir seul, ne me souciant pas qu'il me parlât encore de Juliette. Ma portière me remet une leltre... C'est de mon inconnue; j'ai reconnu la forme , l'écriture du billet. Je sens mon cœur battre... presque aussi fort que lorsqu'on me donnait une lettre de Clémence!... Que voulez-vous, ce n'est pas ma faute ; mais le plaisir passé est si peu de chose devant le plaisir présent !...
Je remonte bien vite chez moi, pour lire tout à mon aise ce qu'on m'écrit :
< Il faut donc vous céder, monsieur,puisque c c'est le seul moyen de vous plaire. Eh bien ! « je vous l'accorde, ce rendez-vous que vous c paraissez tant désirer ; mais oii ? quand ?
NI TOUiOUR<;. 69
I J*espère que vous ne supposez pas que j'irai « chez vous ; et comment se reconnaître , c s*aborder entre deux personnes qui ne se sont jamais vues? Est-ce que Ton va se dire : i C*est moi ; est-ce vous ? Levez ces difficultés, « et je suis prête ; mais je vous préviens que < je nuirai pas seule au rendez-vous que vous c me donnerez. >
Je me mets à mon bureau et je réponds :
€ Écrivez-moi le jour où vous pourrez être c au passage Vendôme, ou à tel autre endroit I que vous voudrez , l'heure qui vous con- < viendra. Tenez à votre main un rouleau de i papier ou un livre; détaillez-moi bien quelle I sera votre toilette, votre coiffure.Moi, je tien- « draiàmamain un foulard rouge.Avec tous ces f documents, il est impossible de se tromper. »
' Je cours mettre moi-même cette lettre à la poste, et j'attends avec impatience la réponse. Je vais donc la connaître cette femme qui écrit si bien... Je Tai emporté! elle cède... je
commence à penser que cette aventure finira comme toutes les autres.
Gequi me contrarie, c*est qu'elle ne veuille pas venir seule ; ordinairement on n'a pas besoin d'un tiers dans ces sortes d'entrevues. Qui diable veut-elle donc amener?... ce ne peut pas être son mari... ce serait plaisant! ah! qu'ai-jedit là! pourquoi seulement supposer que ce soit une femme mariée ? est-ce que ces dames commettent jamais de pareilles inconséquences, cèdent à de telles fantaisies î Enfin, nous verrons ce témoin; il n'est sans doute pas bien redoutable, et, si je ne déplais pas trop , on n'aura pas la barbarie de l'emmener à un second rendez-vous. Bref , j'arrange les choses le mieux du monde : je vais trouver une femme jeune, jolie, spirituelle, que j*adore d'avance; je lui plairai, elle me cédera, et nous formerons une liaison délicieuse que le mystère rendra plus piquante ! Cela expose à bien des désappointements de voir tout en rose ; mais cela rend heureux quelque temps, et c'est une compensation.
J'attends avec impatience une réponse de
mon inconnue ; je me flatte que c*e$t la dernière lettre que je recerrai d^elle avant de la Toîr : elle ne se fait pas attendre ; on ne m'écrit que ces mots :
c Je serai demain à midi au passage Venc dôme ; ma sœur m'accompagnera. Nous ( aurons toutes deux la même toilette : chaf peau de paille d'Italie, ruban blanc, robe f blanche, châle rouge. Moi , je tiendrai un i rouleau de musique à la main. Soyez exact; ( ne faites pas attendre deux dames. »
Je n'aurai garde de les faire attendre ! je serai au rendez>T0us avant l'heure. Je suis bien aise de savoir que c'est une sœur qui accompagnera mon inconnue.Gela n'a rien d'effrayant une sœur, bien au contraire; et même, si elle est jolie, cela peut rendre l'aventure plus sentimentale. . .Après tout, qu'est-ce que je cherche, moi? quelques scènes de mœurs, quelques tableaux de genre pour faire un chapitre.
Le jour est venu, je fais ma toilette, et je ris en moi-même, tout en m'habillant, car plus le moment approche et plus je pense
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que je puis être totalement trompé daus mes espérances. Je vais peut-être trouver deux femmes vieilles et ridicules... qu'importe! je serai le premier à rire deTaventure. Rendonsnous au passage Vendôme.
Je saisis cette occasion pour recommander ce passage à ceux qui ont quelques rendezvous amoureux à donner. Le passage Vendôme est d*autant plus commode qu'il n*y passe presque personne; vous êtes là comme chez vous ; bien différent de ces passages où la foule abonde , où les jeunes gens vont se promener, pour regarder les demoiselles de boutique; où les étrangers se donnent rendez-vous ; où les dames vont faire des emplettes ,, et qui retentissent sans cesse du bruit des piétons ; le passage Vendôme est calme, silencieux; conduisant du boulevard du Temple à la rue de Vendôme , qui, pour sa gaieté, ressemble à une rue de Versailles; ce passage voit rarement sous son vitrage plus de six personnes à la fois. Les jeunes gens ne vont pas regarder dans les boutiques , parce que la moitié des boutiques n*est pas louée. Dès que vous entrez
dans ce passage , vous pouvez voir sur-lechamp si la personne que vous cherchez est arrivée. Si vous vous y promenez, vous ne serez pas coudoyé par les passants ; on ne vous marchera ni sur les pieds, ni sur les talons. Quelques paisibles habitants du Murais, qui circuleront près de vous, ne se permettront pas de vous regarder avec cette expression maligne et curieuse qui embarrasse noe dame; enfin, si vous voulez vous arrêter, flâner un peu, il y a un marchand de caricatures ; je crois même qu*il y a une modiste, mais je ne vous rassurerai pas. Je vous le répète , c'est un endroit délicieux pour les rendezvous galants.
Après cela, vous dire qu'il en sera toujours ainsi, c'est ce que je ne puis affirmer. Ce passage deviendra peut-être aussi brillant que celui des Panoramas, aussi populeux que le Yéro-Dodat ; les bonnes gens disent que Paris ne s*est pas fait dans un jour. Allez donc là, tandis qu'il n'y a personne.
M'y voici arrivé. Du boulevard j'ai donné mon coup d'œil ; pour l'instant il n'y a dans