TOME II
l*intériear que le gardien , un vieux bon homme et une cuisinière ; mais il n'est pas encore l'heure, j'ai voulu arriver un pea avant; il ne faut jamais faire attendre une dame... et j'en attends deux ; j'aimerais mieux n'en attendre qu'une.
Je me promène sur le boulevard ; j'ai le temps de voir le passage, je le sais par cœur. Comme j'ignore par quel côté on arrivera , je ne puis aller au-devant de ces dames; attendons. Cinq minutes s'écoulent , puis cinq autres, l'heure est venue et je ne vois pas ces dames ; j'en serai peut-être pour ma course. De désespoir, je vais faire un tour dans le passage.
Je regarde... je ne sais quoi! je fais semblant de regarder, j'ai un œil vers l'entrée du boulevard, et l'autre sur celle de la rue de Vendôme, ce qui doit vous faire présumer que je louche. Je vous prie de croire que ceci n'est qu'une métaphore.
Par-ci par-là une dame se présente... mais elle est seule, et il m'en faut deux. J'examine cependant, car on pourrait avoir changé d'avis. Ce n'est pas cela.... ça ne peut pas être
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cela. Oh!... deux daines viennent de déboacher par la rue de Vendôme. . . Mon cœur bat. . . je cours de ce côté, car ayant la vue très-basse, il me faut être tout près des personnes pour bien distinguer leurs traits,, ce qui m*a fait commettre plusieurs fois de singulières méprises.
Me voici près de ces deux dames... Âh f mon Dieu ! c'est pour le moins une honnête rentière de soixante et dix ans qui donne le bras à sa vieille domestique , laquelle tient avec fierté deux merlans suspendus à un bouchon de paille, et une oie à demi-enveloppée dans^ un fragment du Moniteur. Probablement la rentière traite aujourd'hui , et elle aura voulu accompagner sa cuisinière au marché.
Je laisse passer les respectables antiquités. Je me retourne avec un peu d'humeur... le me trouve devant M. Lubin... je veux pass^ sans faire semblant de le voir, mais Thomme de lettres m'a reconnu et m'arrête.
c Àh ! monsieur, je suis bien charmé d'avoir « l'avantage de vous rencontrer... — Moi de < même, monsieur... J'ai l'honneur de.». —
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Monsieur, il fallait que je vous visse... que je vous parlasse... que je vous demandasse des conseils , c'est au sujet de mon Chaos , que j*ai constamment dans la tête... il m'est venu ridée d'en faire une^ pantomime équestre pour chez Franconi : j'en ai parlé à quelques écuyers de ce théâtre, ils m'ont dit qu'en effet ce serait fort joli de voir arriver les Vents à cheval... — M. Lubin, jesuis bien fâché de ne pouvoir vous entendre en ce moment , mais je suis pressé. > Je viens d'apercevoir des dames du côté du boulevard , et il me tarde de me débarrasser de cet insupportable personnage, mais il s'attache à moi, en me criant : c Monsieur, cela c m'arrangera davantage d'aller chez vous... f mais votre portière me dit toujours que € vous n'y êtes pas... — Pardonnez-moi, M. I^"" c bin , venez... j'y serai tantôt. — Il faudrait i que je tombasse malade pour que je manc quasse à ce rendez*vous, monsieur.
J'ai dit tantôt, pour me défaire de cet homme. Il me laisse libre enfin ! Voyons ces deux dames... en voilà deux qui se donnent
le bras... Approchons... robe blanche... chapeau de paille... mises de même toutes deux... Oh! c'est cela... je n'ose plus aller si vile... je désire et je crains de regarder. .. c'est pourtant le moment d'examiner; elles ne m'ont point encore aperçu.
Ciel ! qu'ai-je vu !... une figure horrible ! un* nez difforme, des yeux que l'on aperçoit à peine tant ils sont petits et renfoncés, une bouche désagréable, des dents noires, un teint jaune, livide ; je ne peux pas dire que l'ensemble soit commun : c'est si laid , que cela en est distingué ; mais c'est terriblement laid I
Dans ma douleur, je n'ose pas regarder l'autre dame... il faut tout voir cependant... Ah! quel contraste! Je reste saisi, charmé, enchanté!... Que l'on se figure des traits aussi jolis, aussi séduisants que les autres sont repoussants et laids. Un profil grec, une bouche... des dents... tout cela parfait!... et des yeux bruns si beaux, si grands, si malicieux ! des cheveux noirs comme le jais , des sourcils bien dessinés , enfin une femme adorable, une femme que l'on ne saurait voir
passer sans se retourDer pour la regarder encore, sans se la rappeler, sans y rêver !... C*est au-dessus de tout ce que j*avais imaginé ; et avec cela vingt-cinq ans au plus... L^autre est jeune aussi, mais cela m'est bien égal.
Tout à coup un souvenir me fait tressaillir : quelle est celle qui tient le rouleau de musique !... Ah ! je respire, je renais. .. c*est la jolie femme. Oh ! ce ne pouvait être qu'elle; quand on est aussi laide que l'autre , ce serait un guet-apens de donner un rendez-vous.
Ces dames m'ont vu, elles chuchotent, semblent troublées... Le commencement d'une telle entrevue est toujours un peu embarrassant. Moi-même, quoique j'aie assez d'habitude , je ne sais plus trop comment aborder ces dames. Cependant je ne dois pas les laisser dans cette position : ce n'est pas à elles à me parler les premières... mais ordinairement on n'a affaire qu'à une seule dame... ça marche mieux.
Je m'approche gauchement, et , m'adressant comme de raison à celle qui tient le rouleau de musique , je balbutie :
c Je vous attendais , madame ; car je pense ( que c*est vous qui... que... >
Je ne sais plus comment finir... Alors je ne unis pas. Mais, suivant Tusage, on me répond sur-le-champ :
c — Ah ! vous êtes M. Arthur? — Oui , maf dame. — Nous ne voudrions pas rester dans f ce passage. — Venez... nous allons entrer c quelque part .. Au Jardin Turc? On peut y I causer, s'y reposer sans êlre dérangé. — t Oh! non... Je. ne veux entrer nulle part.
< Promenons-nous sur le boulevard , si vous
< voulez? — Tout ce que vous voudrez , ma- « dame; accepterez- vous mon bras? — Non... « ce n'est pas la peine; on peut très-bien se c promener sans se donner le bras ; d'ailleurs,
< j'ai celui de ma sœur. — Ah! oui... ce n'est « pas ce qui m'amuse le plus, i
J'ai dît ces derniers mots à demi-voix, mais de façon à être entendu de la jolie dame qui sourit , regarde sa sœur , et lui parle bas ; puis elles se dirigent du côté des boulevards en remontant Ters la place Saint-Antoine.
Je marche près de ces dames; je les regarde
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décote; elles en font autant. Pendant quelques minutes nous allons ainsi sans nous rien dire. C'est bien la peine de tant prier une personne de vous accorder un rendez-vous pour y être si peu aimable!... Voilà ce qu'elle pense sans doute. Patience ! cela deviendra plus intéressant.
On est toujours très-béle au commeucement de ces sortes d'entrevues ; du moins c'est l'effet que cela me produit ; heureusement on n'est pas forcé de rester dans le même état. D'abord on s'examine, c'est naturel. Je trouve cette dame charmante, mais l'air un peu prétentieux... un peu bégueule même, et, dans une telle circonstance, il me semble que c'est ridicule. Lorsque dans ses lettres on montre de la franchise , de Fabandon , du laisser-aller, pourquoi ne pas être de même dans sa conversation? En m'accordant ce rendez-vous, cette dame aura peut-être pensé que je prendrai d'elle une mauvaise opinion , et , pour me l'ôter, elle affecte une réserve, une retenue qui semblent m'avertir que je dois perdre toute espérance coupable.
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Mais les grands airs ne m'imposent point ! je sais qu'ils ne prouvent rien. D'ailleurs, quand on a écrit la première à un homme que Ton ne connaissait pas, puis, qu'on lui accorde un rendez-vous, quoique ce puisse bien n'être que par un simple motif de curiosité , et que Ton n'ait pas l'intention de former une liaison plus intime, ce n'est pourtant pas le cas d'aborder les gens du haut de sa grandeur et de peser jusqu'à ses moindres paroles.
Plus les personnes affectent delà cérémonie, plus je suis sans façons avec elles. J'ai aussi une malheureuse habitude qui m'a fait du tort dans l'esprit de bien des dames.
Je chante , ou, pour mieux dire, je fredonne à chaque instant : c'est sans y penser, sans le sa voir moi-même ; car il m'est arrivé d'éprouver de vives contrariétés, d'avoir des chagrins profonds, et cela ne m'empêchait pas de chanter tout en soupirant. Mais figurez-vous une personne qui me conte quelque chose, et qui, pendant qu'elle parle, m'entend fredonner un couplet ou une cantre-danse. C'est fort malhonnête » je le sens bien ! J'ai cent fois juré-
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que cela ne m'arriverail plus. . . que je me corrigerais de celte maudite habitude, mais :
Chassez le naturel, il reyient au galop !
Je remercie cette dame de ce qu'elle a bien voulu m'écrire d'obligeant sur mes ouTrages; c'est une manière d'entamer la conversation. Elle me répond , mais cela ne va pas loin ; l'entretien est toujours prêt à tomber. Nous avons l'air contraint tous les deux. Je voudrais que cela s'animât... celte dame ne s'y prête pas. Je sais que la première fois que l'on se voit , on ne peut pas être tout de suite comme avec une ancienne connaissance... Quel dommage ! et que de temps on perd à faire de la diplomatie au lieu de se laisser voir tel qu*ou est... Il est vrai que bien des gens n'y gagneraient pas.
Tout à coup ces dames partent d'un éclat de rire. 11 me semble cependant que nous ne disions rien alors... Qui peut donc provoquer leur gaieté? Ah ! je devine : c'est ma maudite habitude!... Je chantais entre mes dents et sans m'en apercevoir.
f II paraît que tous aimez beaucoup à « chauler, monsieur, t me dit la jolie femme en souriant d'un air moqueur.
< — Âh I madame , je vous demande mille pardons, c'est sans y songer... Je conviens que c'est très-ridicule... — Mais vous pensez qu'il vous est permis d'en avoir? — Non, madame , je ne vois pas pourquoi cda me serait plus permis qu'à d'autres ! Tenez, dans ce moment , je pense... que vous auriez bien dû venir sans votre sœur ! — Pourquoi cela ? Ma sœur ne nous empêche pas de causer, il me semble? — A vous , madame , je conçois que cela ne fasse rien; mais, moi, je vous avoue que cela me gène beaucoup. Puisque vous aviez assez bonne opinion de moi pour m'accorder un entretien , fallait-il y mettre cette entrave? Ne pouviez-vous y venir seule? c'eut été me témoigner une confiance entière... et je n'en aurais pas abusé. — C'est possible ; mais je ne vais jamais nulle part sans ma sœur. — Jamais? — Non, monsieur, i Voilà un jamais qui est bien long ! Je com-
mence à ne pas être fort satisfait. Si celle dame croit que je me contenterai d'arpenter les boulevards à côté d'elle et de sa sœur !... Elle est bien jolie cette dame, mais il faut lui arracher les paroles.
La sœur vient de dire quelques mots, je ne iuis pas fâché qu'elle parle, cela soutiendra notre conversation qui ne s'anime pas du tout. C'est dommage qu'elle soit si laide, celte pauvre dame ou demoiselle, car sa voix est douce comme celle de sa sœur : c'est absolument le même timbre, mais quelle épouvantable figure!
Nous sommes arrivés au bout des boulevards, à la place de l'Éléphant. La sœur a un peu parlé. Je voudrais parvenir à faire rire ces dames, parce que la gaieté bannit plus vite la cérémouie. Mais il faut avant tout que je tâche de glisser quelques mots tout bas à celle près de qui je marche.
« Ne pourrai-je donc vous parler que sur le € boulevard ? — Il me semble qu'on y est Irès- € bien pour causer. — Ne vous reverrai-je pas ? « — Peut-^tre!... je ne puis vous promettre.
« — Mais seule? — Oh! non, je vous ai dit < que je n'allais pas seule. Je suis en tutelle. ( — C'est une plaisanterie! une femme fait I toujours ce qu'elle veut , et si vous le vouf liez bien... — Mais à quoi bon?... >
Allons ! voilà la sœur qui nous interrompt pour parl^ de je ne sais quoi. Ce vilain laideron semble être terriblement curieux.
Au bout de quelques minutes, je reprends tout bas :
€ Demeurez-vous dans ce quartier? — Je i ne puis vous le dire. — Êtes-vous.... mariée? € — C'est possible. — Que vous ne me disiez f rien de ce qui vous concerne , je n'ai pas le € droit de m'en plaindre; mais que vous refuc siez de m'accorder un moment de tète-àc tète... il me semble que je pouvais espérer € davantage des lettres charmantes que vous € m'avez écrites?..;
Elle ne répond pas ; elle se contente de rire.' Nous avons retourné sur nos pas; Ma foi, après tout , si elle croit t|ue je vais lui faire la cour à la manière des anciens chevaliers , et que je me contenterai, après une année de connais-