PAUL DE KOGK. — T. III
qu^elle me répond avec soq sang«froid glacial : ( Il n*y a rien , monsieur, > je ne suis pas maître d*un mouvement d*lmpatience... d'un sentiment de colère, de dépit... Quelle folie!... prendre de Thumeur... pour quelqu'un qui probablement se moque de moi... mais c'est justement cela qui me dépile.
Un matin , après m'être bien promis de ne plus penser à Adèle , je frappe mon poing sur mon bureau , en mp disant : « £h bien ! il ne € sera pas dit qu'on se sera amusé de moi , c sans que je puisse prendre ma revanche. € Maintenant, je veux la retrouver cette dame;
< je veux savoir qui elle est ; et si j'en prends « bien la résolution, je réussirai; car avec c de la persévérance et de la patience , il est tf bien rare qu'on n'arrive point à son but. c Dès ce moment je veux commencer mes c recherches. J'irai partout : aux spectacles, c aux concerts, aux fêtes, aux promenades, c dans le monde, dans les soirées de jeu , de
< musique, de danse. Cette dame est jolie, elle 4( est coquette , il n'est pas probable qu'elle « reste dans la retraite, qu'elle vive longtemps
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< loin du monde. Oh! bien certainement, je c parviendrai à la rencontrer , et alors... Ma t foi, alors je ne sais pas ce que je ferai. . . Mais
< quand nous en serons là, nous verrons. > Me voilà tout joyeux d'avoir pris ce parti ;
car, dans le fond de mon coeur, il m*en coûtait de renoncer à l'espoir de revoir Adèle , et dans mes nouveaux projets il entre peutêtre autant d*amour que de vengeance! Mais s'il nous fallait' toujours sonder le fond de notre âme dans toules les actions de notre vie, je crois que nous serions bien rarement entièrement satisfaits de nous-mêmes.
Dès le même jour , je commence ma nouvelle manière de vivre, je donne plus de soins à ma toilette, parce qu'il en faut pour aller dans le monde, et que si je rencontre mon inconnue, je tiens à me montrer avec quelque avantage, à lui donner, s'il se peut, des regrets de son abandon , et , si par hasard il lui prenait pour moi un nouveau caprice, à lui tenir rigueur à mon tour.
Me voilà donc courant les soirées, les bals, acceptant toutes les invitations que jadis je
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refusais , et, avant de me rendre en société, trouvant encore le temps d'entrer dans trois ou quatre salles de spectacle, où je ne m'assieds pas, mais que mes yeux parcourent avec attention du bas en haut , pour m'assurer si elle n*y est pas. Ce genre de vie ne me plaît guère, il n*occupe ni le coeur ni Tesprit ; mais le désir de revoir Adèle me donne le courage de le continuer. Adèle!..* quelle femme êtesvous donc ?... Mélange de sentiment et de coquetterie, de moquerie et de sensibilité!... D'où vient que vous exercez sur moi un empire si grand ?... que je brûle du désir de vous revoir, que je suis amoureux de vous... plus, je crois, que je ne lai jamais été d'aucune femme?... Est-ce parce que je ne sais pas qui vous êtes ?... est-ce parce que vous vous environnez de mystères , et qu'après avoir voulu vous faire adorer , vous m'abandonnez sans pitié!... Oui, c'est peut-être là ce qui augmente mon désir de vous posséder encore !... Les hommes sont si peu raisonnables! ce n'est jamais dans ce qu'ils ont , c'est toujours dans ce qu'ils désirent qu'ils placent le bonheur.
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Six seiDaines 8*écoulent, et elles m'ont paru bien longues. Quoique j*aie toujours été dans ce qu'on appelle les plaisirs, je n*aî pas encore aperçu celle que je cherche... je commence à perdre Tespérance. Ce Paris est si grand!... j'aurai beau faire, je ne pourrai pas aller dans toutes les réunions qui se donnent. Quand je cherche mon Inconnue dans un salon du faubourg Saint-Germain, elle brille peut-être dans quelque réunion du Marais ou de la Chanssée^*Antin. Je ne puis pas entrer chaque soir dans tous les théâtres de Paris ; j*en serai donc pour mes frais de toilette , de voiture , mes fatigues et mes ennuis.
Un soir, je vais rentrer chez moi plus tôt que de coutume et presque décidé à renoncer à mes recherches, lorsque je me rappelle M. de Reveillère. Gomment se fait-il que, lancé dans les soirées, je n*aie pas encore songé aux siennes?... c^est aujourd'hui sa réunion, allons-y.
Je monte en cabriolet, je me fais conduire. Chemin faisant, mille souvenirs me viennent à la pensée. La dernière fois que je suis allé chez M. de Reveillère, c'était aussi dans Tes-
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pérance d*y rencontrer une femme que f aimais... que je pensais aimer toujours... Pauvre Clémence ! mon Dieu ! comment se fait-il que je Taie oubliée si longtemps... je ne Tai pas revue depuis celte soirée où elle m*a quitté si tristement... et il y avait un peu de ma faute... Il y a près de quatre mois de cela , et j*ai pu ne point penser à elle!... Oh! c'est bien mal; cependant j*aime encore Clémence... mais c'est cette inconnue... cette Adèle qui m'a troublé Fesprit... Oh! je voudrais haïr cette femme-là !...
Si j'allais trouver, chez M. de Reveillère, Clémence et son mari... et puis Adèle... et puis mon père... N'importe! allons toujours; je ne cherche point le baron de Harleville , mais je n'ai aucune raison *pour fuir sa présence. J'aurais bien du malheur si on le choisissait encore pour servir de témoin contre moi. Quant à M. Moucarville, j'ai dans l'idée qu'il ne conduit plus sa femme chez M. de Reveillère depuis qu'il m'y a rencontré. Reste donc Adèle... mais celle-là elle est introuvable.
En entrant chez M. de Reveillère, je sens
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mon cœur se serrer... il me semble que dans cette maison il doit toujours m*arriver quelque chose. Je suis superstitieux... c*est une faiblesse, une folie , dit-on ; mais que Ton ait celle-là ou une autre , je n'y vois pas grand mal ! et je me méfie beaucoup des gens qui n'en ont aucune.
Toujours beaucoup de monde et une foule de nouveaux visages. Cette maison est vraiment amusante : c'est une lanterne magique vivante. Presque toutes les célébrités y sont venues depuis le consulat jusqu'à nos jours ; on aurait pu y voir, en petit, une histoire de nos dernières révolutions; mais on n'apprendrait pas à y estimer les hommes!...
Quand on retrouve une figure de connaissance, on se sourit, on se rapproche, on éprouve un sentiment de plaisir, comme des voyageurs qui, sur une terre étrangère, retrouvent un compatriote.
Parmi les dames je cherche toujours... et lorsque de loin la taille, la tournure ont quelque analogie avec celle de mon inconnue, je m'approche bien vite de la personne... et mon^
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cœur reste froid devant de fort jolis visages, parce que c'est d'un autre qu'il est occupé.
J'ai parcouru les salons , elle n'est pas ici : je vais m'asseoir contre - l'embrasure d'une fenêtre; mes yeux se promènent avec humeur autour de moi. Dans la pièce voisine un amateur vient de se mettre au piano, et on a formé un quadrille.
f Vous ne dansez pas? » me dit le jeune compositeur que j'ai déjà rencontré chez M. de Reveillère, dont il est un des fidèles habitués.
c — Non, je n'ai aucune envie de danser, c — Mon cher Arthur, toutes les fois que « vous venez ici, vous avez quelque chose d'extraordinaire dans la physionomie. Si vous étiez un écrivain romantique, je croirais que vous y avez rencontré un cœur de femme qui déchire y oire poitrine d'homme!,.. mais vous, qui êtes si naturel et qui n'outrez jamais le sentiment, d'où vient que vous faites la moue à tous les ridicules qui vous environnent?... Il n'en manque pas ici ; il y a de quoi moissonner ! — J'ai quelque chose
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c qui iii*occupe en effet... — Vous ne ferez
< pas de conquêtes avec ce quelque chose-là!...
< Je ne suis pas venu ici dans cette intention. € — Moi, je n*y viens que pour cela. Au € revoir. Je vais danser, t
Je prends un album que je feuillette pour avoir Fair de faire quelque chose. Il y a un quart dlieure que je r^arde la même litho* graphie, lorsque deux jeunes gens viennent se jeter sur un sofa près de moi. L*un d*eux est le marquis de Follard.
Ses yeux se sont portés de mon côté comme je le regardais. 11 me fait un salut très-aimable, comme si nous avions été les meilleurs amis du monde. Je lui rends son salut , et je continue de feuilleter mon album.
Un nouvel individu s'approche bientôt de M. de Follard en lui disant :
c Bonsoir, cher ami. Tu viens bien tard
< ici?... — Mais, non... Il n*est que dix heu-
< res. — As-tu amené ta charmante cousine , f madame d*Asveda? — Oui... elle est là-
< dedans. Je crois qu'elle danse déjà. . . — Elle c e3t charmante ta cousine!... Ah! je gage
c que tu lui fais la cour?... — Ma foi! non... c je n'y ai jamais pensé ! c*est une idée qui < me viendra peuC-étre plus tard... — Quand I madame d'Asveda sera mariée, n'est-ce t pas?... — C'est bien possible... ce sera plus c piquant ! — Ah ! le mauvais sujet !
Follard. se lève et s'éloigne en continuant de ciauseravec ses amis. Quelle est donc cette cousine si séduisante dont on vient de lui parler ? Je ne sais pourquoi je suis curieux de voir cette madame d'Asveda ; je me lève aussi, et je me dirige vers le salon où l'on danse.
A peine ai-jejeté les yeux sur les danseuses que je reste saisi, troublé. Je viens de la retrouver enfin!... Adèle est là!... C'est sa vue qui m'a causé un frémissement que je ne puis rendre, une émotion que j'ai peine à cacher.
Elle est éblouissante de toilette et de charmes : c'est une des femmes les plus élégantes de la réunion; elle danse avec une grâce parfaite. Tous les regards sont attachés sur elle ; mais elle semble accoutumée à ce triomphe , et nullement embarrassée deshommagesqu'elle
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reçoit. Je voudrais m'approcher... mais il faut traverser la danse... ou déranger du monde... attendons. Âhj que je voudrais être aperçu par elle.. . mais je suis caché derrière du monde. Mon cœur bat d*uue force !... Savoir que j'ai possédé cette femme, que mes bras ont enlacé son corps, que ma bouche s*est. reposée sur la sienne ; ah ! c*est là du bonheur, de Tivresse!... mais ne pouvoir maintenant obtenir un de ses regards... être obligé d^attendre que celte danse finisse!... c*est un supplice... mon sang bouillonne d'impatience et d*amour.
Voulant au moins profiter de ma rencontre pour apprendre quelque chose, je questionne un de mes voisins.
c Connaissez- vous cette jolie dame qui < danse en face de nous? — Celle qui a des c fleurs ponceau sur la tête? — Oui, juste- I ment. — C'est madame d'Asveda... — Ah ! t la cousine de M. de Follard. — Oui, la couc sine , à ce qu'il dit ! car dans le monde on se c fait très-facilement des cousins et des cou- « sines... — Vous penseriez?... Moi, je ne c pense rien !... — Cette dame est veuve? —
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I Oui, veuve d*un Espagnol soi-disant. — c Gomment! soi-disant? — Écoutez donc, je c ne Fai pas connu cet Espagnol!... du reste c cette dame est très-jolie, très-élégante et < très-coquette, à ce que je crois... mais je c suis facile qu'elle soit présentée ici par c Follardqui, suivant moi, est un triste sujet c et une bien mauvaise recommandation. »
Je ne réponds plus à mon voisin, mais intérieurement je pense comme lui, et je suis fâché qu* Adèle soit la cousine de Follard. Enfin la danse a cessé, les dames sont reconduites à leurs places. J*attends qu'Adèle soit assise. Ah, mon Dieu! sa sœur est là! Cette affreuse Clara, c'est auprès d'elle que madame d'Asveda est allée s'asseoir. N'importe, cela ne m'empêchera pas de parlera Adèle. Lui parler.*, mais ledois-je?... c'est la compromettre peut-être... Que faire?...
Je suis tellement troublé, tellement indécis sur ce que je dois faire, que je reste devant une des portes du salon, me faisant coudoyer par tous ceux qui entrent ou qui sortent et n'ayant pas l'esprit de m'ôter de là.
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Je me décide pourtant. Jé.in*avaoce da côté où les deux sœurs sont assises... Je m'arrête presque devant elles.., Clara m*a vu la première. Une vive rougeur colore son visage , elle se trouble et pousse le bras de sa sœur, à laquelle elle parle bas. Adèle lève les yeux, nos regards se rencontrent... Mais quelle exprès* sion d'indifférence... de fierté!... elle ne veut pas me reconnaître. Ah, C'en est trop ! ce coup d*œil presque insultant me rend toute mon assurance. Après avoir assez longtemps attaché mes regards sur ces daines , de manière à ce qu'elles ne pussent douter que je les recon^ nais, je saisis le moment où il y a une place vacante derrière leurs chaises et je vais m'y instaUer.
Je suis certain que mon voisinage gène, mais on n'ose pas se lever; d'ailleurs il n'y a pas d'autres sièges vacants dans ie salon. Elles, se parlent bas , quelquefois Clara tourne un peu là tète de mon côté , puis elle la retourne bien vite. Mais Adèle ne fait pas un mouve^ méiit pour me voir. Quelques jeunes gens Tiennent lui adresser la parole; elle rit, elle