‹ Ni jamais ni toujoursChapitre 5 sur 78 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Adolphe.

J*élais encore dans h nie » indécis sur ce que je ferais , encore sous Finfluence de Tamour et des regrets, encore attristé de voir s'éloigner celle qtie j*aime; mais cependant ne voulant pas à cause de cela aller me coucher à neuf heures et demie, je me dirige yer^ un théâtre du boulevard.

On jouait ce même soir une pièce de moi. faime assez à me juger de la salle ; quelques auteurs n'ont pas ce courage et ne vont jamais se mêler au public, pendant qu'on représente on de leurs ouvrage^. Il est certain que Ton I s*expose à s'entendre adresser de fort mauvais compliments; mais il faut entendre tout cela, comme si cela ne nous regardait pas. Ne travaillez point pour le théâtre, ne vous faites

pas imprimer , si vous ne pouvez supporter ni les critiques, ni les sifflets, ni les articles des journaux. Mais si au contraire vous appéciez tout à sa juste valeur, si vous êtes le premier à rire d*un article méchant, mais bien fait ; si vous vous moquez des coups de pied de Fane, et des injures du renard, faites comme moi , allez votre train, rapportez- vous-en à la masse toujours juste, au temps toujours impartial , et à vos envieux eux-mêmes , qui vous servent en croyant vous nuire.

Je me place dans le fond d^une baignoire découverte ; il y a deux dames sur le devant. Je me tiens bien tranquillement au fond de la loge, et ne dis rien. Je ne porte pa$, comme Pirob, le stoïcisme jusques à cabaler et siffler mes pièces ; j*écoute : dans la salle on riait : les dames placées devant moi levaient les épaules.

c — C'est bien mauvais » dit Tune, c c'est c pitoyable ! i répond l'autre, et on se retourne un peu de mon côté, comme pour voir si j'approuve; je suis impassible; mais j'ai regardé ces dames, et je vois avec plaisir qu'elles sont

NI TOUIOURS. St

laides tontes deux. Il y a une certaine jouissance à Toir que la nature nous ven^^e des gens qui disent du mal de nous.

• — Je suis bien fâchée d'être venue ici , • reprend une de ces dames, en se penchant un peu en arrière, c Nous aurions bien mieux fait d*aller au Gymnase... ab. Dieu! â^la bonne heure ! yoilà un théâtre qui est si bon ton !... — Nous n'aurions pas eu de places, il était trop tard... — Gomment peut-on rire de toutes ces bétises-là?... — G'est ce que je me demande... Voyons de qui est cette pièce? Aht Arthur,., celui qui a fait des romans qu'on n'ose pas lire!... je le connais... — Moi aussi je le connais : je me suis trouvée avec lui en soirée. G'est un petit bossu... — Oui, un vieux maigre. > Je ne savais pas être vieux, maigre et bossu. Quant à moi, je ne reconnais aucunement ces dames qui prétendent me connaître si bien. Mais, diaprés les cris de prudes qu'elles viennent d'affecter , je gagerais que ce sont tout au plus des demi-vertus. Les femmes honnêtes n'ont pas pour habitude d'être bé-

7>^ m JAMAIS,

gueules,ellescraindraien tde sefaire remarquer.

Il ne s*est pas écoulé un quart d'heure avant que je n'aie la preuve que je ne m'étais pas trompé. On se fait ouvrir la loge où nous> sommes. C'est un grand monsieur à moustaches noires, à gros favoris, avec un collier de cheveux qui encadre son menton , et des yeux qui semblent vous demander la bourse ou la vie. Une odeur de pipe et d'eau-de-vie pénètre dans la loge avec ce monsieur, qui , sans entrer, se penche sur les bancs en criant à ces dames :

c — Gomment ! vous êtes aux baignoires, et c voilà deux heures que je vous cherche aux c premières... aux avant-scènes I... Eh bien! i c'est gentil!... En voilà de l'agrément!...

c — Mon Dieu! Théodore, ce n'est pas c la peine de se mettre en vue ici!... à un c si mauvais théâtre !... et puis Estelle n'était c pas en toilette... Venez donc près de nous.

« — Âh oui ! prenez garde de le perdre!... c je vais m'enfermer dans vos cages à pou- « lets!... c*est bien gentil!... Âh! dites donc, i joue-t-on mal ici !... c'est une horreur; c'est

se moqaer du monde !... On devrait pendre tout ça, auteur et acteurs.

« — Est-il méchant!... Venez donc là... — Bien sensible. — Et FoUard est-il avec vous? — Non 9 il est en grande soirée chez des comtes, des marquis... Oh! lancé tout à fait !... C'est fini, depuis son retour d'Angleterre, on ne peut plus l'avoir... — Mais il m'avait promis de venir dîner demain chez moi. — Oh ! alors il viendra ; c'est un garçon exact... comme moi. — Ce n'est pas trop dire. . . — Est-ce que je vous ai jamais manqué, mesdames?... Répondez, vous ai-je manqué?,.. — Venez donc près de nous... nous nous ennuyons à mourir ; vous nous égayerez... — Jamais... j'aurais des crampes dans une loge comme cela... Je vais voltiger... Bien du plaisir.

M. Théodore a refermé la porte de la loge comme s'il devait la casser ; et moi. je souris de pitié en regardant ces deux dames qui se pincent la bouche d'un air de dédain lorsqu'on dit dans la pièce un mot un peu leste, et qui ont pour cavalier un croupier de roulette; car

M NI lAHAIS,

}e viens de reconnaître dans Tbomme à moustaches un de ces messieurs qui sont assis et font tourner la boule à Tun des tapis verts du Palais^Royal. .

Vous allez donc dans des maisons de jeu? me direz-vous. Quand on écrit , et qu*on veut être vrai, il faut aller partout; il faut pouvoir non pas inventer, mais se rappeler. J*ai parfaitement reconnu M. Théodore, parce que sa figure, sa voix, ses manières sont fort reconnaissables. J*ai très-mauvaise opinion de lui, non pas parce qu'il est croupier; on peut accepter un emploi peu honorable pour soutenir sa famille, cela s'est vu; mais M. Théodore ne soutient personne, et je le crois plutôt à la charge de tous ceux qui ont le malheur de le connaître : c'est un pilier d'estaminet; c'est un tapageur, un homme que l'on rencontre partout où il doit y avoir du monde : aux fêtes, aux pièces nouvelles ; toujours mis avec recherche, avec affectation, ayant l'air de dire : c Regardez-moi, voyez comme je suis beau !... » et croyant cacher ses manières canailles sous un air impertinent.

J'ai bien assez des conaaissaoces de M. Théodore; je laisse ces danes se désoler, se lamenler d'être Tenues à un spectacle si indigne d'elles, et je sors de la loge, non sans m'étre permis de repousser un peu leurs chapeaux pour pouvoir lever la banquette, ce qui leur a fait froncer le sourcil, et me regarder d'un air qui semble dire : c Vous êtes bien hardi de toucher < à nos chapeaux!... > et j'ai envie de leur repondre : i Je ne le serai jamais assez pour c toacher à vos personnes, i

Je suis allé regarder un moment à l'entrée de l'ori^estre ; tout à coup je me sens frappé à l'épaule. C'est un monsieur que je connais fort peu, mais qui me parle toujours; il se met à crier :

c — Bonsoir, li. Arlhur. Vous venez voir

votre pièce?.. .Et moi aussi, je viens la voir...

J'arrive... un peu tard... mais c'est égal...

je comprendrai ; j'ai lu le journal... Ah ! ah !

je vais vous claquer ! On dit que ce n'est

pas mal, votre pièce. Est-ce devons seul?...

En avez-vous d'autres sur le chantier? »

Je ne connais rien de plus détestable que

S6 NI JAMAIS y

d'être ainsi nommé et donné en spectacle à toutes les personnes qui vous entourent, et qui croient que vous venez vous placer là pour tâcher d*ètre reconnu. Je tourne le dos à mon bavard, et m'éloigne en murmurant je ne sais quoi. Je vais quitter le théâtre, lorsque, dans un corridor, je m*eutendâ appeler, mais, tout bas cette fois.

II faut d'abord que je vous apprenne que j*ai un ami. C*estbien peu, medirez-vous. Moi je trouve que c'est beaucoup. Et encore lorsque je dis quej*ai un ami, j'entends par là que j'ai de Famitié pour quelqu'un ; mais je ne voudrais pas mettre la sienne à de trop rudes épreuves^ Celui dont je veux vous parler se nommeÂdolphe Designy, il est d'une ancienne famille de Bretagne, dont mon père lui-même n'aurait pas dédaigné la connaissance. Adolphe a vingt-deux ans, et il en parait à peine dixneuf; il est joli garçon; ses joues rosées ont encore la fraîcheur du premier âge ; ses grands yeux bleus ont une expression de franchise qui prévient en sa faveur ; enfin il a toute la candeur que son physique annonce; il se jette

corps et âme dans toutes les séductions qui s*offirent à lui ; il se laisse tromper de la meilleure foi du monde ; et jusqu'à présent , cela ne Fa pas rendu plus défiant. Est-ce amourpropre, est-ce bonhomie? il ne veut jamais croire qu'on ait intention de le duper.. .

11 y a deux ans qu'il est à Paris. Ses parents ont de la fortune, et ne lui font qu'une trèsmodeste pension pour Tempécher de faire des folies ; ce qui n'est pas toujours le bon moyen . Ce n'est pas en nous privant d'un plaisir qu'on nous ôte l'envie de le goûter; il serait plus rationnel de nous laisser en prendre trop.

Le jeune Désigny doit apprendre le droit , quoiqu'on D'ait pas l'intention d'en faire un avocat; mais avec une âme facile à enflammer, un caractère liant, et peu de perspicacité, il était difficile qu'à Paris il ne s'écartât pas de la route que ses parents lui avaient tracée. C*est un jeune homme qui se livre trop, et qui , s'il s'aperçoit qu'il a fait une sottise, y persévérera par amour-propre et pour ne pas convenir qu'il s'est trompé. J'ai eu occasion de faire sa connaissance peu de

pa'ul de KOCK. — T. I. A

temps après son arrivée à Paris : il y a en lui un fonds de candeur qui ra*a plu ; et j'ai répondu aux avances qu'il m'a faites, en désirant lui être utile, et lui apprendre à connaître mieux son monde , non pas que je me flatte d'être moi-même bien fin et de ne jamais me laisser tromper; mais on voit souvent mieux dans les affaires des autres que dans les siennes, par la raison que nous envisageons de sangfroid et sans passion celles qui n'intéressent que nos amis.

Adolphe a été enchanté de faire ma connaissance, parce que je suis auteur, que je vais sur les théâtres, que je suis souvent en rapport avec des acteurs et des actrices. Pour les jeunes gens qui arrivent à Paris avec une âme presque vierge de passions , le théâtre est un lieu de délices, les actrices sont des déesses, les acteurs des demi-dieux, et les auteurs des mortels favorisés du ciel. Pauvre Adolphe!... j'ai déjà cherché à lui prouver que toutes ces divinités n'avaient rien que d'humain. Je lui ai donné quelques leçons sévères peut-être, mais j'aime ce jeune homme, et c'est pour cela que

m TOUJOURS. 39

je voudrais l'éclairer. Tai six ans de plus que lui, et une grande expérience. Je me permets de faire le mentor , et si je ne prêche pas d'exemple, je prêche beaucoup eu paroles. Quelquefois mes avis , mes conseils ennuient Adolphe; je m'en aperçois parce que je suis alors plusieurs jours sans le revoir. Mais lorsque les événements lui prouvent que j'avais raison, que je lui avais prédit juste, il revient me trouver ; il n'ouvre pas la bouche sur ce qui lui est arrivé. Je ne lui fais aucune question sur le passé , et nous sommes très-bons amis, jusqu^à ce qu'il ait fait une nouvelle folie pour laquelle je le gronde et qu'il recommence à me bouder.

C'est Adolphe que je viens de rencontrer au spectacle, se promenant dans un couloir avec une femme jeune, et assez gentille, mais dont la tournure me semble un peu équivoque. Cette dame ou cette demoiselle, je crois que ces deux titres lui conviennent également, se penche après le bras de son cavalier comme si elle tenait à prouver en public la grande intimité qui les unit. Adolphe, tout fier da

iO NI JAMAIS^

laisser^aller de sa dame , a sur ses lèvres un sourire de satisfaction et dans les yeux quelque chose qui semble dire : J*espère que vous voyez que c'est ma maîtresse.

c Bonsoir, M. Arthur, » me dit Adolphe en s'arrêta nt devant moi avec sa dame.

c — Ah ! bonsoir , Adolphe !. . . »

Et nous restons quelques instants à nous regarder. 11 veut voir si j'admire sa nouvelle conquête , et il y a sans doute dans mes yeuK quelque chose de moqueur qui le contrarie» car il reprend d'un air plus sérieux : c Madame € avait envie devenir au spectacle... je l'ai « menée voir votre pièce. — C'est fort aima-

< ble à vous. Je désire que cela plaise à

< madame. — Oh! monsieur, on est toujours € sûre de s'amuser à vos ouvrages... ils sont I si gais!... «

C'est la jeune dame qui vient de me répondre elle-même , en souriant d'une façon fort agréable et qui me fait voir des dents trèsblanches et très-bien rangées. On n'est jamais insensible à un mot flatteur, surtout quand il nous vient d'une jolie bouche. La jeune dame

me parait iafioiiiient mieux !... Voyez comme sont les hommes!... Je la remercie en fixant ses yeux qui sont très-expressifs. Adolphe a Tair enchanté; il reprend :

f Madame avait hien envie de vous voir... « elle connaît tous vos ouvrages; je lui ai dit

< que j'avais le plaisir d*étre fort lié avec

< TOUS... Vous voyez, Juliette, que je ne vous « avais pas trompée.

t — Je n'ai jamais pensé que vous étiez un ( trompeur ! > répond Juliette en souriant avec malice, et en me regardant comme pour voir si je la comprends, et j'ai dans l'idée que je l'ai comprise.

t On va commencer... Venez donc avec nous • sr vous êtes seul... — Volontiers, t

Je les suis dans une loge des secondes. Je

me place derrière eux. La maîtresse d'Adolphe

a la bonté de s'occuper beaucoup plus de moi

que de lui ; elle parait être fort gaie, elle rit

facilement , elle a des mots heureux ; je ne

sais si elle a de l'esprit. Avec les femmes on

s y trompe souvent : du jargon, du babil, de

ia méchanceté ont souvent plus de brillant

que respritmême; mais c*est un feu d*artifice qui ne dure pas; et, au bout de quelque temps, on est tout étonné de ne plus rien trouver ou d*entendre constamment la même chose...

Dans un moment où cette dame est bien occupée de ce qu'on joue, Adolphe se penche vers moi et me dit à Toreille :

c Comment la trouvez-vous? — Très-bien.

— Elle m'adore. — C'est possible. — Oh ! elle me l'a prouvé... C'est une femme... très-distinguée... qui a eu des aventures...

— Pour ça , je le crois ! — Oh ! mais pas des aventures comme vous pourriez le supposer!... elle est fort honnête... Venez donc un peu ce soir au café en bas; après le spectacle j'irai la reconduire, elle demeure dans ma maison, j'irai vous retrouver, je vous conterai comment j'ai fait la connaissance de Juliette. — C'est bien... je vous attendrai au café, t

Le spectacle se termine. Adolphe emmène sa petite conquête, en me disant : c Au revoir, > et madame Juliette me fait des yeux qui semblent me dire au revoir aussi.

m TOPJOUIfS. 43

Je vais entrer au café; au moment d*y pénétrer, un confrère qui en sortait me prend le bras, en me disant : Vous allez me reconduire, nous causerons de notre affaire.

Je me laisse emmener; le temps est remis à la gelée ; mais nous nous promenons comme si nous étions en été : le génie et Tamour n'ont jamais froid, et il paraît que nous avions beaucoup de génie ce soir-là, mon collègue et moi, car nous causions depuis longtemps sur les boulevards, et nous établissions le plan d'une pièce qui devait avoir un succès foudroyant, pour me servir des termes à la mode, lorsque je me rappelle qu'Adolphe doit m'attendre au café. Je quitte vivement le confrère, et reviens au lieu de notre rendez-vous.

H est pres.de minuit; on commençait à fermer le café dans lequel il ne reste plus que quelques flâneurs , ou de ces amateurs obstinés qui nMraient point se coucher sans avoir lu le journal du soir. Je ne voi&pas Adolphe; il est peut-être au billard.

Je monte au billard. Il y a beaucoup de monde ; on joue, on boit du punch, la partie

44 NI MUAIS,

semble animée. Adolphe est un des joueurs » et^ dans son adversaire, je reconnais avec surprise M. Théodore.

Adolphe connaitrait-il ce monsieur de la roulette, ou est-ce par occasion qu'il fait une partie avec lui? je saurai cela bientôt.

Le beau monsieur à moustaches semble être de fort belle humeur; il joue avec grâce, et,, en s'étendant nonchalamment sur le billard , fait bille presque à chaque coup, tandis qu'Adolphe , dont le teint est animé et le visage légèrement contracté» joue fort mal et manque presque tous ses coups.

Il me paraît que ces messieurs jouent du punch pour une partie de la galerie, car il y a une douzaine de verres autour d'un second bol, et, tout en se dessinant, »M. Théodore € crie : Allons , verse , Salomon ; verse , c'est c M. Adolphe qui veut régaler. »

L'individu qu'on appelle Salomon, non pas» je pense, à cause de sa sagesse, est un habitué d'estaminet , de ces hommes toujours sales , boutonnés jusqu'au menton, l'air continuellement de mauvaise humeur, et les deux maina

NI TOUIOUES.

dans leurs poches. ATappel de son ami Théodore, il se dirige, en se dandinant, vers la table au punch, mais il s*arréle en chemin pour frapper du pied , en s*écriant : c II n*y

< a rien qui me mette de mauvaise humeur c comme ça !... — Qu*est-ce qu*on t*a donc fait, c Salomon ? — C*est Alexandre qui a laissé c prendre ma pipe... une pipe si bien culotc tée I j y avais mis tant de soins ! — On t*en

< donnera une autre... — C'est pas la même * chose ! je tiens à ma pipe, moi... que vou-

< lez-vous, je suis ridicule, c*est possible... i mais je suis comme ça... — Allons, verse c donc... Ah! M. Adolphe... vous n*y êtes c plus!... vous manquez les plus belles !... i

En elSet, Adolphe ne sait plus ce qu'il fait. La partie Toccupe tant qu'il ne voit pas que je suis là. Je vais à lui :

€ — Vous jouez en m*attendant?... — Ah!

< vous voilà... Oui... je fais une partie...

< Prenez donc un verre... buvez donc du c punch... — Vous connaissez ce monsieur f avec lequel vous jouez?... — Je le connais

< un peu... Il est très-aimable... il est lié

46 MI MMAIS,

< avec tout ce qu*il y a de mieux à Paris. > Je suis tenté de lui dire : c Vous êtes bien

c niais , mou cher ami ! t mais ce n*est pas le moment. Je vais prendre un verre de punch , et j*examine la scène. M. Salomon a versé, mais il ne veut pas boire ; il va s'étendre sur une banquette en répétant : c Je suis ridi- « cule... eh ben ! oui, oui, je suis ridicule... c mais enfin, je suis comme ça!... je n'aime c pas qu'on touche à ma pipe. »

M. Théodore fait des points en se donnant des grâces ; en passant près de son ami Salomon, il lui frappe sur le ventre et lui dit: c Pourquoi f ne veux-tu pas accepter un verre de ce pu nch c que monsieur perd avec tant de générosité ? c — Non... je n'aime pas qu'on touche à ma

< pipe... Je suis très-ridicule, moi !... > L'état dans lequel je vois Adolphe ne me

semble pas naturel ! de grosses gouttes de sueur coulent de son front, ses veines sont gonflées, il ne sait plus ce qu'il fait, car il manque des billes où il n'y a qu'à pousser. Je crois deviner la cause de son trouble!... il n'a pas assez d'argent sur, lui pour payer tout ce qu'il va perdre, il ne

sait pas comment il fera , et il jouerait ioate la nuit pour que ça ne finit pas.

Pauvre garçon!... Je comprends à présent pourquoi il joue si mal. Il faut que je le tire de là. Je me suis trouvé à dix-neuf ans dans une situation semblable , et je me rappelle que j*étais bien mal à mon aise.

M. Théodore , tout en retournant au punch, dit à son jeune ami :

c Je crois, M. Adolphe, que vous voulez t régaler ce soir... Vous n*étespas en train... I Vous savez que nous jouons aussi tous les c frais... Vous en avez cinq... moi dix-huit, c et c'est la belle... à vous à jouer... vous êtes f collé , jeune homme !...

« — Âh ! oui... ah !... c'est la belle... » murmure Adolphe, en s'essuyant le front , et il se dispose à jouer. Je Tarréte...

c Si vous voulez , et si monsieur y consent, < je prends votre partie, t

Adolphe me regarde , comme s'il doutait de ce qu'il vient d'entendre , il balbutie : c Ma c parlie... comment!... vous prendriez ma c partie!... mais je vais devoir tout... — Je

« VOUS dis que je prends voire partie... Vous

f n*étespas en train ce soir... t

Le grand Théodore me regarde en caressant ses moustaches , et s'écrie : i C'est une plai-

c santerie que fait monsieur!... — Non... je

c vous répèle que je me mets à la place de

f monsieur, si vous ne me craignez pas trop.

« — Vous craindre! Mais songez donc que

« mon adversaire n'en a que cinq, que j'en ai

f dix-huit , que nous jouons en vingt-quatre,

< et qu'il s'agit de deux bols de punch ornés c de macarons, et tous les frais!... — Je sais

< tout cela... et je prends toujours la partie;

< voulez-vous , Adolphe? — Oh ! de grand € cœur... et vous, lîï. Théodore?... Je vous c préviens que monsieur est plus fort que moi. c — Monsieur serait-il fort... comme quarante c mille hommes... une partie de cinq à dixc huit , il serait plaisant de me voir reculer. »

Adolphe me présente sa queue comme quelqu'un qui se voit hors d'un précipice. Je sais bien que je perdrai , mais je veux tâcher de m'nmuser pour mon argent. Tout le monde s'est approché, on est curieux de voir comment

je me tirerai de la partie dans laquelle je me suis engagé. M. Salomon, seul, estresté étendu sur son banc où il crie encore au garçon c Je <. vous avais pourtant bien défendu de laisser f jamais toucher à ma pipe!... Ça m'est égal < qu'on me trouve ridicule, je suis comme ça. I

Je joue très-hardiment , car je suis persuadé que je perdrai ; mais le hasard me sert , je fais neuf points de suite, ce qui rétablit presque réquilibre entre ma position et celle de mon adversaire. M. Théodore ne se donne plus de grâces , il ne fredonne plus, sa figure a pris de Tex^pression de celle de sou ami Salomon ! Il joue serré, il fait relever les quinquets, il ne veut pas que personne remue, parce que cela loi donne des distractions. Enfin, aprèsm*avoir vu avec effroi arriver à vingt^deux points, il parvient à gagner la partie. Il jette alors sa queue sur le billard, en s'écriant, comme un général qui viendrait de gagner une bataille :

c Monsieur est de la première force !. .. je ne « me doutais pas à qui j'avais affaire !... mais i il est de la première force!... >

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