CHAPITRE IV
La baronne de HarleTÎUe.
Le lendemain de cette aventare , je réflé-' chis que j*aurais dû proGter de ma rencontre avec Désîgny pour le que3tîonner au sujet de Clémence. Peut-être a-t-il entendu Juliette parler de M. Moncarville et de sa femme; peut-être pourrait-il me fournir quelques renseignements pour découvrir la demeure do cette dernière. Ceci n'est qu'une bien légère espérance, car il n*est guère probable que Juliette conte à Adolphe ses liaisons avec Moncarville; mais lorsqu'on ne sait plus comment' découvrir un mystère qui nous intéresse , on se rattache aux plus faibles lueurs qui pourraient nous mettre sur les traces de la vérité.
Hait jours ne sont pas écoulés lorsque je reçois la visite d'Adolphe; j'en éprouve un
t)6 NI JAMAIS,
senliment de plaisir , parce que je compte lui parler de Clémence. Il entre chez moi d*un air fort triste; il est pâle, sa figure est allongée, et ses yeux très-rouges semblent vouloir sortir de sa tète.
Je suis bien sûr qu*il va me parlerde Juliette ; je ne i*écouterais pas si je n*avaîs dessein de Tinterroger à mon tour; mais ce motif me décide à avoir de la patience.
En effet, aprèsquelques propos insignifiants, Adolphe se jette dans un fauteuil, tire son mouchoir, s'essuie les yeux et balbutie en sanglotant :
c Monsieur Arthur , vous voyez devant vous c un homme bien à plaindre I... un homme f réellement malheureux. ,
« — Qu'est-ce donc , Adolphe? est-ce qu'il < vous est arrivé quelque chose de nouveau c depuis notre rencontre à l'ile Saint-Denis?
c — Mon Dieu, nonl... il ne m'est rien c arrivé... je voudrais bien qu'il me fût surf venu quelque aventure... pour me distraire... c mais non. . . C'est toujours la même chose qui f me lue. .. c'est de ne pas savoir à quoi m'en
tenir relativement à Tamour de Juliette pour moi!...
c — Vous êtes difficile à persuader... à votre place, il y a des gens qui n*auraient pas le moindre doute. — Vous croyez qu*il y a des gens qui ne douteraient pas de son innocence? — Je ne vous dis pas cela... — Ah!jecroyaîs.Écoutezdonc,c*estqueplusj*y réfléchis. . . d'abord ce Théodore est un vilain garnement!... qui n'a aucun respectpourle beau sexe. . . il parlai t quelquefois des femmes d'une façon qui révoltait Juliette! il nous disait : Moi , on ne m'a jamais résisté. Quand une femme me plaît, je suis sûr de mon affaire, il faut que cela soit. Hein! dites donc?... un homme qui ose dire : Il faut que cela soit, est-ce que ça ne signifie pas : Tous les moyens me sont bons... même la violence? C'est le langage d'un satyre!
— Cela peut signifier cela si l'on veut. — Oh ! le traître I... si je Tavais bien jugé plus tôt... Depuis quelques jours , j'ai appris de lui des traits indignes !. . . Il y a une douzaine de traiteurs chez lesquels il allait diner pen-
dant un mois à crédit , et puis, bien le bonjour ! dès qu'on lui demandait de Fargent » ce monsieur faisait ce qu'on appelle un pou^; il ne revenait plus.
c — Je n*ai pas besoin que vous m'appreniez que cet homme est un escroc , il y a longtemps que j'en suis persuadé.
€ — Mais, c'est qu'à l'entendre, c'est toujours lui qui était la dupe des autres ! — Telle est la tactique» des fripons ; ils vous volent, et crient au voleur ; ils vous doivent, et vous réclament de l'aident; ils vous diffament , et vous demandent des dommages pour solde de leurs infamies; j'en sais même qui commettent les actions les plus basses, les plus dégoûtantes, dans l'espoir que les personnesqu'ils outragent porterontplainte, parce qu'alors, c'est eux qui se plaindront aussi, quiattaquerontetqui viendront sedire lésés dans leurs intérêts. Que voulez-vous? la friponnerie est devenue un commerce, et, comme les fripons connaissent leur code et toutes les ressources de la chicane^ beaucoup mieux que les honiiéles gens, vous
voyez les premiers en imposer à la justice, qui est trop souvent mal nommée, c — Oh! oui, monsieur Arthur! ce que vous dites là est bien vrai ! Juliette n*aimait pas Théodore... elle est très-fine, Juliette, et elle me disait souvent : Ne prête pas d*argent à ton ami... ne va pas si vite... attends un peu!... il faut voir ses entreprises... Le scélérat!... il paraît qu*elle les a vues, ses entreprises !...
f — Écoulez, Adolphe, vous ferez ce que vous voudrez avec votre Juliette ; je vous ai déjà dit que je ne vous donnerais plus aucun conseil; laissons donc ce sujet, et veuillez répondre à quelque chose qui m*intéresse à mon tour.
c — Volontiers, M. Arthur... tout ce que vous voudrez! hi ! hi! hi!... je ne mange plus!... je ne dors plus !... je suis malheureux comme les pierres !... Cette créature-là m*a jeté un sort... il n*est pas possible !... hi! hi! hi !...
€ — Avez-vous fini de pleurer, Adolphe ? en vérité, vous me faites pitié ! — Je crois
bien ! je me fais pitié à moi-même... je maigris... je fonda dans mes habits...
€ — Voulez-vous m'écouler? — Je vous écoute, aUez toujours... — Juliette vous a-t-elle parlé d'un M. Moncarville ? — Moncarville... ah! oui... un vieux... un original qui a absolument voulu adopter le petit Oscar, qui Ta pris chez lui, et le traite comme son fils... hi! hi! hi !... Quand je rentre chez moi et que je ne la trouve plus, ça me donne tout de suite mal au ventre I...
— Juliette vous a*t-elle aussi parlé de la femme de ce M. Moncarville... nommée Clémence, et qui vient de quitter son mari? — Non... je n*ai jamais entendu prononcer ise nom-là... Âh ! attendez !... une fois pourtant, je me rappelle que Juliette a dit , d*un air tout joyeux : M. Moncarville a expulsé sa femme de chez lui, ça va joliment faire bisquer votre ami Arthur... — Et ensuite?
— Voilà tout. — Elle n'a rien dit qui puisse indiquer la retraite de Clémence? — Rien du tout. — Plus d'espoir ! — Comme vous dites... plus d'espoir... car, s'il faut vous l'avouer...
< je lui ai écrit deux fois, moi. — AGiémence? ( — Eh ! non... est-ce que je connais celte c dai^e?... à Juliette... depuis Taventure de
< la friture... oui , j*ai écrit à Juliette pour lui c demander des éclaircissements sur sa conc duite chez le traiteur ; eh bien ! croiriezc vous qu'elle a eu la barbarie de me renvoyer « mes lettres sans les lire... en disant à mon f commissionnaire : Je ne veux plus entendre c parler de celui qui vous envoie... qu*il c me laisse tranquille... je vais me retirer à « la Trappe... Hi! hi! hil elle veut se faire c trappiste !... >
Je n'écoute plus Adolphe, je ne suis occupé que de celle dont je ne puis découvrir la demeure. Après avoir encore parlé, pleuré et gémi pendant quelque temps , Désigny se lève et me dit adieu ; je le laisse partir sans même lui répondre; la lâcheté de caractère de ce jeune homme a dissipé le reste d'amitié que je ressentais encore pour lui.
Il faut perdre l'espoir de revoir Clémence , à moins que sa volonté ne la ramène près de moi ; mais depuis qu'elle est libre , puisqu'elle