‹ Ni jamais ni toujoursChapitre 53 sur 78 · TOME UI · texte numérisé non relu

TOME UI

lot NI JAMAIS,

ii*a pas youlu me revoir, c'est que sans doute elle aussi in*a oublié; et lorsque je me désespère d'avoir causé ses malheurs , dans les bras d'un autre elle en a peut-être perdu le souvenir. Voilà ce que je me dis... pour me consoler; mais, tout en me disant cela, je n'ai pas envie de me croire.

J'ai cessé d'aller dans le monde, où je ne m'amusais pas; je cherche des distractions dans le travail, dans l'étude, et je me dis encore : heureux celui qui cultive les lettres ! avec le goût de la littérature il n'est point d'entière solitude, de total abandon ; les plaisirs des sens passent vite , ceux du cœur se changent souvent en peines, mais ceux de l'esprit nous restent fidèles jusqu'à la fin de notre carrière.

Un soir, cependant , je ne sais quelle fantaisie me prend d'aller chez M. de Reveillère. Dans cette maison , il m'est presque toujours arrivé quelque événement qui a influé sur ma vie, et pourtant j'éprouve le désir d'y retourner. Il y a près de trois mois que je n'y suis allé; je suis curieux de voir s'il^m'y arrivera

encore quelque chose d*extraordinaire , car je n*y cherche plus personne , et je ne vois pas quelle rencontre pourrait maintenant y troubler mon repos.

Je cède à Tidée qui m*est venue; qui sait d*ailleurssicen*est point le destin qui lèvent ainsi, et qui me pousse vers des événements que je voudrais en vain éviter? Sommes-nous bien réellement les arbitres de notre volonté, et n'y en a-t-il pas une plus forte qui nous fait agir? Je n*ose décider cette question; mais, en bien des occasions , il m*a semblé que les hommes n'étaient que des machines.

J'arrive chez M. de Reveillère , mes yeux parcourent les salons; aux tables de jeu , je cherche M. Moncarville et Follard ; au piano, à la danse , je regarde si j'apercevrai madame d'Asveda, que je verrai maintenant sans éprouver aucune émotion , car depuis ma visite chez elle, cette dame m'est devenue totalement indifféi'ente; je m'étonne même d'avoir pu éprouver une passion violente pour elle : sin* gulier sentiment que l'amour!... qui s'empare brusquement de tout notre être, qui semble

identifié avec nous , que nous croyons devoir durer éternellement, quoique Texpériencesoit là pour nous prouver le contraire, et qui sou« vent, en s'éteignant, ne laisse aucune trace de son passage.

Mais je ne vois aucun visage de connaissance, si ce n*est le jeune homme qui se plaignait d*avoir prêté de Targent à M. de Follard. Il vient à moi , il aime à causer ; ses observations , ses remarques caustiques me font rire, et il y a déjà quelque temps que je Técoute, lorsque j*entends annoncer : c Monsieur le baron et madame la baronne de Harlevîlle. >

Tavoue que cette annonce méfait tressaillir; la baronne de Harleville! Mon père se serait-il remarié?... cela serait possible; et bien certainement il né se sera pas cru obligé de me faire part de son mariage.

Je me retourne pour voir entrer les personnes que Ton vient d*annoncer. Quel est mon étonnement, lorsque, dans la dame que mon père tient par la main, je reconnais Adèle... madame d*Âsveda.

Je suis obligé de m'appuyer contre la che-

NI TOUJOURS, lOS

minée près de laquelle j'étais debout , car je ne puis dire ce qui se passe en moi ; ce n*est pas un mouvement de jalousie qui m'a fait pâlir... Oh ! non, cette femme m*e«t bien entièrement iQdifféreujte ! mais la retrouver épouse de mon père > c'est une chose qui me semble incroyable.

Adèle a une toilette d'une élégance à attirer tous les regards; des diamants étincellent à son cou, à ses oreilles; un sentiment de plaisir ou plutôt de triomphe anime ses traits ; de son côté, le baron semble rayonnant ; il a Fair fier d'être le mari d'une aussi jolie femme.

< Eh bien I » me dit mon jeune voisin en me poussant le bras pendant que je regarde la nouvelle baronne. < Que vous avais-je dit c la dernière fois que je vous ai vu , au sujet * de la belle d'Asveda ? elle tient au solide, c elle se fera épouser par quelque vieux qui c aura de l'argent... Cela n'a pas manqué ; le c baron de Harleville s'est laissé prendre dans < ses filets... pauvre cher homme ! qui a l'aie « tout émerveillé de sa femme !. .. il n'y a vrai7

iO.

ment pas de quoi !... — Ce mariage est tout nouveau sans doute ?... — Oui , malgré cela ils sont déjà venus plusieurs fois ici depuis ; oh ! la baronne aime le monde... les plaisirs, elle fera joliment courir les baU à son mari, à moins qu'il ne la laisse courir avec un autre. Mais on dit le baron très-jalout! pauvre fou... où diable s'est-il fourré alors !... ce n'est pas qu'il soit bien vieux ; mais cette femme-là ne l'aime pas, je le gagerais!... elle l'a pris pour son argent ; on dit que le baron a une quinzaine de mille francs de rente; ce n'est pas assez pour faire une si grosse folie ; sa jeune femme l'aura bientôt ruiné... est-ce que vous ne pensez pas comme moi? — Je vous avoue que je suis si surpris de ce mariage , que je ne puis encore en revenir... — Moi, il ne m'a aucunement étonné. — Cependant le baron de Harleville est un homme froid , sévère , qu'on pouvait croire moins qu^un autre capable d'une telle folie... — Fiez-vous donc aux airs froids et sévères : ceux-là sont toujours les plus chauds en dedans!... On m'a dit

que le baron avail tin fils de sa première femme, mais un fils avec lequel il est brouillé» et qu'il ne voit plus depuis longtemps. C'est peut-être aussi pour faire niche à ce fils, qu'il a eu Fidëe de se remarier. — Vous pourriez avoir raison... — Je n'en tiens pas moins le pari que je vous offrais l'autre fois... — Quel pari? — Que celui qui épouserait la belle d'Asveda serait cocu. — Ah !... quelle idée !... — Idée trèssrationnelle, surtout depuis le mariage qu'elle vient de faire. A présent qu'elle n'est plus veuve, j'ai déjà remarqué qu'elle reçoit beaucoup plus gracieusement les hommages des jeunes gens !... I^n affaire est faite, elle ne va plus songer qu'à s'amuser. Tenez, si vous voulez , nous lui ferons la cour tous les deux, et le premier heureux payera un dîner au café de Paris... ça y est-il?... — Mon! non !... je n'ai aucune envie de faire «. la cour à cette dame... — Pourtant , la dernière fois que vous l'avez aperçue ici , vou9 en paraissiez très-enlhousiasmé ; vous ne la perdiez pas de vue... j'ai même remarqué

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qae vous in*avez quitté brusquement pour la cuivre quand elle est partie... Oh ! c*est que je vois tout» moi !... — Je vous assure que vous vous êtes mépris sur mes sentiments ; je u^éprouve pour cette dame que la plus parfaite indifférence. — Diable!...

comment vous les faut-il alors?... moi, depuis qu'elle est baronne > elle me séduit beaucoup , et je suis décidé à lui faire la cour. — Prenez garde; vous savez -que te baron est fort jaloux... — Oh! la jalousie d'un mari!... est-ce qu'on fait attention à cela? >

Le jeune homme me quitte pour aller rôder près de madame de Harleville; moi , je m'éloigne au contraire de ma nouvelle belle-mère, car je m'aperçois qu'elle m'a vu. Ses yeux étaient attachés sur moi, elle cherche peut-être dans les miens du dépit, de la douleur de la voir à un autre; elle n'y trouverait pas tout cela : mais je ne veux même pas qu'elle puisse croire que je m'occupe d'elle.

Je passe dans une pièce où l'on joue, j'y rencontre mon père ; en m'apercevant, un sou-

rire ironique vient effleurer ses lèvres. Croit-il donc nà'avoîr rendu bien malheureux en se remariant? pense-t-il que je pleure la fortune qu'il pouvait me laisser? Ah ! que celle pensée est loin de mon cœur ; et combien mon père me juge mal! Qu'il soit heureux avec cette femme à laquelle il vient de donner son nom ; que sa vieillesse Irouve près d'elle les soins , les attentions qu'il n'a pas voulu recevoir de son fils : voilà le seul désir que je forme , puisqu'il ne m'est plus permis d'espérer de contri* buer moi-même à son bonheur !

Après avoir joué quelque temps, je vaia. m'asseoir près d'une dame assez jolie, qui me connaît par mes ouvrages , et semble trou* ver quelque plaisir à causer avec moi. Il y a déjà quelque temps que je suis près de cette dame, lorsque madame de Harleville vient s'asseoir en face de nous. Sa présence me contrarie, mais je ne veux point le laisser paraître, et je continue d'entretenir mon aimable voisine. Tout en ayant l'air de ne point regarder Adèle, il m'est impossible de ne pas m'apercevoir qu'elle fait tous ses efforts pour

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attirer mon attention. Elle parle haut , ou bien il lui échappe une exclamation , un éclat de rire; deux fois même je lui ai entendu prononcer mon nom assez haut, au point que la personne avec qui je cause me dit en souriant :*c Voilà une jolie femme qui parle de vous. •

Mais ce manège ne lui réussissant pas, madame la baronne change tout à coup de place et vient s^asseoir tout à côté de moi, en s'écriant : < Je ne sais ce que j'ai... mais ce c soir je ne puis rester longtemps au même c endroit. •

Que signifie cette obstination à me poursuivre; elle pense sans doute que je suis désespéré de la savoir remariée, elle veut absolument que cela me désole? sa coquetterie ne peut pas supporter que son changement de situation me soit indifférent.

Si la dame avec laquelle je causais ne me parlait encore, j'aurais cédé la place à ma nouvelle belle-mère; mais en m'éloignant en ce moment, je crains de paraître malhonnête vis-à-vis de cette dame; ensuite n'aurais-je pas

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Taîr de fuir la baronne , de ne pouvoir supporter sa vue?... elle se tromperait sur mes motifs; il vaut mieux rester.

Plusieurs jeunes gens viennent papillonner autour de la séduisante baronne; elle répond quelques mots sans suite aux galanteries qu'on lui adresse. Assis contre elle, il m'est difficile de ne pas entendre tout ce qu'elle dit; mais je n'ai nullement l'air de m'en occuper ; je continue ma conversation , et je ne tourne pas la tête de son côté.

Bientôt je vois l'essaim de jeunes gens se

disperser. C'est que le mari vient de s'appro-

cber; j'entends la voix de mon père, il s'adresse

à sa femme : c Vous amusez-vous un peu , ma

« chère Adèle?... — Mais oui, beaucoup... —

f Vous ne voulez pas jouer?... — Non, j'en

4 serais bien fâchée ! — Pourquoi restez-vous

« dans ce salon où l'on ne fait pas de mu-

« sique?... — J'y suis très-bien, la musique

c me fatigue quelquefois... — Vous seriez

€ plus gaiement là-bas... où l'on danse... —

« Non , je vous répète que je me trouve bien . . .

« vous savez que je suis rarement d'avis de

t faire les volontés des autres , il faut au con- € traire que Ton fasse les miennes. — Ce sera € toujours un plaisir, un devoir pour moi de c satisfaire à vos moindres désirs. »

En disant ces mots , le baron prend la main de sa femme , que probablement il serre dans la sienne; puis il va se placer à une table de jeu.

Il n'y a que quelques minutes que son mari s*est éloigné d'elle , lorsque madame de Harle> ville me dit à Toreille :

c Parce que je suis remariée, est^e que

< vous n'osez plus ni me regarder^ ni me

< parler?... »

Je ne réponds rien. Je ne me retourne pas non plus; mais, au bout de quelques instants, saisissant le premier prétexte pour me lever, je quitte la place et je sors du salon , toujours poursuivi par les regards de la baronne.

Après avoir fait encore quelques tours dans les autres pièces, je gagne Tan tichambre et je m'éloigne en me disant : j'avais bien raison de m'attendre à quelque événement nouveau

en venant chez M. de Reveillère! mais jamais... non , jamais je n*aurais deviné qu*Âdèle , que ma dame inconnue , deviendrait un jour ma belle^mëre!

PAUL DE KOCK. . — T. III. i\

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