CHAPITRE V
Une adreiwc.
t Parce que je suis remariée, est-ce que c vous n*osez plus ni me regarder, ni me < parler? »Ces mots que madame de Harleville m'a dits à Toreille, dans le salon de M. de Reveillière, me reviennent souvent à l'esprit. Elle voudrait donc que je fusse encore amoureux d'elle, que je lui fisse la cour?... mais pourquoi voudrait-elle cela, puisqu'elle ne m'a jamais aimé?... pour se moquer encore de moi , c'est probable. J'en suis désolé, madame, mais il n'en sera rien. Certes, vous êtes bien séduisante ! mais alors même que votre conduite à mon égard n'eût pas déjà éteint mon amour, le titre que vous portez maintenant suffirait pour faire fuir jusqu'aux plus légers souvenirs de ce sentiment. Jesais bien qu'Adèle
NI TOUJOURS. Il»
ignore les liens qui in*attachent à son mari. Le baron lui aura sans doule dit qu*il avait un fils, mais je suis certain qu*il ne lui aura pas appris le nom sous lequel je suis connu dans le monde.
Décidément je ne veux plus retourner chez M. de Reveillère ; je crois qu'il y a des maisons qui nous portent malheur et dans lesquelles nous finirions par nous rompre le cou.
Mais il y a aussi de ces hasards qu\)n ne peut empêcher, qu*on ne saurait prévoir!... maintenant que je désire ne plus me trouver avec la charmante Adèle , et que je ne vais plus dans la réunion où je pouvais la rencontrer, je ne puis faire un pas aux promenades sans y apercevoir madame de Harleville. Au spectacle , si je me mets dans une loge vide , M. le baron et sa femme arrivent et se mettent à mon côté ; si je choisis une place près de gens étrangers, afin d'être certain qu'Adèle ne sera plus ma voisine, en levant les yeux je l'aperçois en face de moi, et ses regards, presque constamment attachés sur ma personne, me
géoent, m'embarrassent, et me font souvent quitter le spectacle.
Ce jeune homme avait raison, en disant que la nouvelle épouse du baron mènerait grand train la fortune de son mari. Il me paraît qu'elle lui fait continuellement courir les spectacles; les concerts, les bals. Eh bien ! pendant quelque temps je me priverai de tout cela, et nous verrons si le destin me rapprochera encore de madame de Harleville.
Je vais quelquefois me promener aux Tuileries, mais de grand matin, et à Theureoii la belle société repose encore. J'ai revu deux fois le petit Oscar, et toujours avec spu père. Lorsque cet enfant m'aperçoit, il me fait un aimable sourire, mais il a l'air de ne pas oser s'approcher de moi ; sans doute on le lui aura défendu : je suis fâché de ne plus pouvoir lui parler. Chez son père, il entend peut-être prononcer le nom de Clémence , et je voudrais tant avoir de ses nouvelles ! Si je l'avais pu , j'aurais questionné cet enfant.,, je rôde quelquefois autour de lui , lorsque sa balle ou son cerceau l'entraînent un peu loin; mais M. Mon-
NI TOUJOURS. ilT
carville ne le perd pas de vue , et , dès qu'il m'aperçoit, il appelle Tenfant d*une voix sévère, et ne tarde pas à s'éloigner avec lui.
Un matin , j'étais aux Tuileries et je regardais de loin le fils de Juliette, que son père tenait par la main, lorsqu'un homme passe près de M. Moncarville, le salue trè»-humblement , et, après lui avoir dit quelques mots, continue son chemin de mon côté.
J'ai suivi cet homme demes regards... il ne m'est pas inconnu... singulier hasard ! c'est M. Lubin, Thomme de lettres ; son costume, toujours aussi râpé, n'annonce point de changement heureux dans sa fortune; cependant il y a dans sa tournure une gravité prétentieuse. Je cours à lui , je l'arrête par le bras.
c Bonjour, M. Lubin... vous venez comme ff moi jouir de bonne heure de cette promec nade... >
M. Lubin me regarde, semble tout surpris de me voir l'aborder, et me répond d'un air assez peu aimable :
c En effet , monsieur, il fallait que je pasc sasse dans ce jardin , et que je le traver-
lis NI JAMAIS,
« sasse... mais non pas pour que je m*y ppo- € menasse... >
Je me rappelle alors que j*ai assez mal reçu ce pauvre homme la dernière fois que je Fai trouvé chez ma portière, et je m*écrîe :
c Tenez , M. Lubin , je vois que vous m*en c voulez un peu , parce que la dernière fois c que je yous vis, je n'eus pas le temps de vous € écouler... j'ai eu tort, j'en conviens , car je c vous avais donné rendez-vous ; mais que c voulez-vous? ce soir-là, il était tard... j'étais c fatigué... je ne sais trop ce que je vous ai c dit !... >
La figure de M. Lubin se déride , et il sourit presque en me répondant :
I Monsieur, du moment que vous aviez enc vie de dormir, tout est oublié ; certainec ment, je me disais bien qu'il fallait que vous ( tombassiez de sommeil pour m'être incivil... f Entre confrères, on n*a pas l'habitude de se c mal recevoir!..»
i — Vous avez parfaitement raison, M. Lubin; f mais nous autres hommes de lettres nous « avons souvent des maux de nerfs , des va-
Nt TOUJOURS. ay
pears comme les jolies femmes.. . Ces jourslà un rien nous donne de Thunnieur, nous contrarie^., nous ne sommes ni en état de travailler, ni de causer^..
€ — Je sais cela, monsieur, je l'ai éprouvé très-souvent sur moi-même : il y a des jours où je suis stupide!... nul!... quelquefois cela dure des semaines entières !... alors il me serait impossible décomposer... de versifier; je ne trouverais pas une rime à : communément ! mais cela se dissipe , et ensuite on reprend tous ses avantages...
€ — M. Lubin, je viens de vous voir saluer un monsieur qui s'éloigne là-bas... avec un petit garçon. . . c'est, je crois, M. Moncarville. c — Vous ne vous abusâtes point. C'est M. Moncarville, et son fils le jeune Oscar... je dis fils , quoique l'enfant ne soit que naturel, et que la loi dise : Pater est quem nuptiœ demonstrant.
c — Oui, oui, je sais... Vous connaissez M. Moncarville?...
c — Je le connais, si vous voulez... c'est plutôt à son petit bâtard que je suis attaché.
Je lui montre les languea mortes et autres, récriture et les quatre règles...
€ — Ah! vous êtes précepteur du petit Oscar? — Précepteur... si vous voulez!... Vous sentez bien que ma vocation m'appelle à autre chose ; et lorsque par mes ouvrages je devrais espérer une place à TAcadémie , il m*esl bien pénible d*étre forcé de faire conjuguer un petit garçon... de perdre mon temps à lui apprendre alpha, béta, gamma, delta, et cœteraL.. mais enfin... puisque les hommes ne veulent pas m*en tendre, je me suis dit : Parlons aux enfants...
€ — Cela fait votre éloge, M. Lubin; estce que vous logez chez M. Moncarville?
« — Non, je n'y loge pas... j*en suis fâché... cela m'arrangerait d'avoir la table comprise dans mes honoraires... mais M. Moncarville ne l'a point voulu. Je ne vais que donner des leçons tous les jours, excepté le dimanche et le jeudi... Je ne suis point mécontent de mon élève; il mord au grec... dès qu'il me voit il s*écrie : Alpha l hétal hélaï béta!.., et je ne peux plus Farréter.
NI TOUJOURS. Itl
c — Mais il faut pourtaDt que vous soyez
< assez intime avec M. Moncarville, pour qu'il « vous ait appris que son fils n'était pas ..
f — Oh ! j'ai deviné cela par un mot d'un c côté... un mot d'un autre... Le petit garçon
< est très-bavard... et puis je sais très-bien
< que M. Moncarville est marié , qu'il vient de c se séparer d'avec sa femme, qui n'est point c la mère du jeune Oscar.
€ — Ah ! vous savez tout cela... Je croyais c que M. Moncarville n'aimait pas à parler de
< toutes ces affaires... — 11 n'en parle point c non plus... mais un jour , je fus à même de c lui rendre un léger service; il me requit c pour me rendre chez son épouse légitime ; c je dis légitime, quoique sa conduite...
« — 11 serait possible, M.^Lubin! vous
< auriez été chez Clémence, vous savez où c elle demeure?...
t — Clémence... qu'est-ce que c'est que c Clémence? — La femme de M. Moncarville. f — J'ignorais qu'elle se nommât ainsi... mais t pardon , une autre leçon m'appelle... c'est t la versification que je vais enseigner à un
m NI JAUAIS,
jeune garçon confiseur qui se destine aux devises. — M. Lubin, encore un mot, de grâce!... Tadressede madame Moncarville.
— L*adresse de madame Moncarville!...
attendez donc... c^est dans une rue... que je ne connaissais pas... dans un quartier qui m'était étranger... Pour que je me le rappelasse. . . il faudrait que je le revisse. . . — Âh f cherchez... je vous en supplie... cherchez...
— Je chercherai chezmpi, je dois avoir l'adresse écrite sur une carte. M. Moncarville me l'avait donnée... — Chez vous?
eh bien ! courons-y.. . prenons un cabriolet...
— Je ne puis, mon élève m'attend. Ce malheureux jeune homme n'avait aucune idée de la poésie ; il ferait rimer amour avec charbon. Il avait voulu faire une chanson pour la fête de son confiseur, et tous les vers finissaient par le même mot... Je puis vous en citer un couplet :
Vous qui faites bien les dragées , Vous dont on aime les dragées , Si je vous donnai9.de8 dragées, Vous diriez : Ce sont mes dragées , Hais je Teuz...
liS
f — Ah ! M. Lubin ! si vous saviez quel prix j'attache à connaître l'adresse de celte dame... quel service vous me rendriez !.». < — Monsieur, je suis tout disposé à vous être agréable... quoique vous n*ayez point voulu m'aidcr à faire jouer mon Chaos!... ouvrage qui aurait eu un succès fou! surtout dans ce moment où Ton veut trouver de Tactualilé dans les pièces de théâtre... c — J'ai eu tort, sans doute, M. Lubin; mais vous me relirez votre Chaos.,, votre Déluge, tout ce que vous voudrez... après que vous m'aurez dit l'adresse de cette dame...
c — Monsieur, demain matin, si vous vouliez que je passasse chez vous?... d'ici là, j'aurai recherché cette adresse , et je l'aurai infailliblement retrouvée!...
i — £h bien! soit... demain matin... puisque vous ne pouvez me la dire tout de suite... — Comme j'ai eu l'honneur de vous le mentionner, il faut que j'aille trouver mon élève auquel j'apprends la versification. Je lui ai déjà dit qu'il mettait beaucoup trop de dou-
IM NI UMAIS,
• ceur dans ses quatrains; mais avec mes c leçons et mes exemples... — A demain ma- ( tin, M. Lubin, je compte sur vous, ne c Toubliez pas !... — Oh I j*ai la mémoire de c Jlfnemo^i/n^/... j*apporterai mon manuscrit c du Chaos , avec les additions que j*y ai faites. < •— Tout ce que vous voudrez , M. Lubin. — c Ah !... pardon, M. Arthur, encore un mot, c s*il vous plaît. . . dois-je me rendre chez vous c avant ou après le déjeuner?
c — Avant, M. Lubin, avant, cela va sans c dire !. .. nous déjeunerons ensemble. — Cela c m*arrange, vu que je préfère sortir à jeun. . . c A demain donc... — Avec Tadresse que je c vous demande... — Oui, monsieur... et le c ' manuscrit du Chaos... J'ai bien Thonnear de c vous saluer, i
M. Lubin s'éloigne, et moi je quitte les Tuileries, tout joyeux de ma rencontre, le cœur plein de Fespoir qui vient de m*étre rendu, me flattant de revoir bientôt cette femme que j'aime tant, que j'adore... surtout depuis que j*ai causé ses malheurs et qu'elle ne m'a plus donné de ses nouvelles ; mais il faut
NI TOOiOORS. ItS
presque toujours être privé d*un bien pour en apprécier toute la valeur.
On doit penser avec quelle impatience j'attends le lendemain , moi , qui ne sais point sentir froidement, ni être heureux ou malheureux à demi ; moi , dont rimagination va toujours au delà du probable, qu*un rien abat, qu*un rien enchante, et dont le cœur n*a jamais su raisonner ! On prétend qn*il est fort malheureux d^ètre ainsi fait ; que les caractères froids, réfléchis , supportent beaucoup mieux les peines, y sont moins sensibles ; oui , c*est présumable ; mais , comme tout doit être compensé , je crois que ceux-là ne sentent pas si vivement les plaisirs.
J'ai fait apporter un copieux déjeuner ; c'est le moins que je tâche de bien traiter ce pauvre homme que je suis si heureux de retrouver aujourd'hui ; il est terriblement ennuyeux avec ses ouvrages!... mais il va m*aider à revoir Clémence! je supporterai, s'il le faut, la lecture entière de son Chao$. Dans le monde il y a bien des gens qui nous ennuient sans qu'il y ait de compensation.