TOME III
A neuf heures précises , notre convive se présente avec je ne sais combien de rouleaux sous ses bras.
< Je craignais de me présenter trop tôt ^ » dit M. Lubin en me saluant jusqu'à terre.
c Oh ! il y a longtemps que je suis levé el que je vous attends ; asseyez-vous, il faut d*abord déjeuner...
< — G*est juste , comme le dît... je ne sais plus quel auteur, dans... je ne sais plus quel poëme : Un déjeuner réchauffé ne valut jamais rien»
€ — Oui, c'est cela, avec un pied de trop.. .
— Un pied... comment ?
c — Laissons les citations, M. Lubin, permettez que je vous serve... — Monsieur , je suis confus... — Mais pardonnez-moi si je vous adresse tout de suite une question... Vous êtes-vous rappelé votre promesse? — Oui, monsieur, je n'avais garde de l'oublier!... — Ainsi, vous m'avez apporté...
— Mon Chaos , avec tontes les variantes, six dénoûments de plus... il m'a semblé que ce serait à la fois neuf et agréable , pour un
NI TOOJOORS.
théâtre, de poufoir, en jouant une pièce tout une semaine, par exemple, en changer chaque soir ledénoûment. Ainsi, on mettrait sur Taffiche : Hier cela finissait bien ; ce soir, cela finira mal... demain ça finira mieux... ou... — Ah ! M. Lubin, ce n'est pas de cela que je vous parlais ; votre Chaos est fort intéressant, j*en suis persuadé; mais vous ne pouvez m'en vouloir de désirer , avant tout, connaître l'adresse de madame Moncarville ! — L'adresse de madame Moncarville !... oh! j'y ai pensé aussi, monsieur; car je n'ai point oublié le vif désir que vous m'avez témoigné de la savoir... j'ai infiniment de mémoire... J'ai l'honneur déboire à votre santé... — Vous êtes un homme charmant, M. Lirfiin; eh bien, cette adresse?... — Je vous demanderai encore un peu de ces rognons , ils sont parfaits!... — Enchanté que vous les trouviez bons... Cette adresse. — Monsieur , j'ai passé toute ma soirée d'hier à la chercher. En quittant mon élève le confiseur, je suis sur-le-champ rentré chez moi, j'y ai visité tous mes meubles... ce qui
c D*a pas été long ; j'ai fouillé dans mes car-
< tons., dans mes cahiers... jusque dans les ( poches de mon carrick, qui me sert de robe c de chambre Tété et de manteau Thiver... c — Enfin, M. Lubin... — Tai Thonneur de c boire à votre santé; enfin, monsieur, je c n'ai pu parvenir à mettre la main sur cette « adresse...— Vous ne l'avez pas retrouvée !... c — Non y monsieur... mais à présent , je me c rappelle un fait important. — Qu'est-ce « donc? — C'est qu'il y a quinze jours environ, c ayant eu la fantaisie de me régaler d'une c omelette, j'ai brûlé beaucoup de papiers
< pour faire flamber mon feu , et l'adresse de c celte dame se sera trouvée dedans, i
Je frappe avec tant de colère sur la table , que les petits rognons sautent dehorsi^e l'assiette de M. Lubin , qui les repique avec sa fourchette, et continue de manger avec beaucoup de sang-froid. Je ne puis rendre ce que j'éprouve ; le chagrin de voir mon espoir déçu, le dépit que me cause la tranquillité de mon convive, vont me faire perdre patience; je suis sur le point de l'apostropher assez
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vivemeut... lorsqu'en levant les yeux sur lui, je Yois sa figure toute couverte d'éclaboussures de sauce qui s'est échappée en même temps que les rognons , et M. Lubin cherchant sous la table une partie de ce qui était dans son assiette. A cette vue, il n'y a pas moyen de conserver son sérieux ; ma colère cède au besoin de rire, et M. Lubin, après avoir repiqué avec sa fourchette tout ce qui était à terre, prend son verre en répétant : € J*ai Thonneur c de boire à votre santé.
€ — M. Lubin, je suis vraiment bien malheuc reux que vous ayez perdu cette adresse... c mais enfin, j'espère que le mal n'est point c irréparable... Vous avez été chez cette dame... c n'est-ce pas? — Oui, monsieur, j'y suis allé c en fiacre , vu qu'il y avait une malle à rec mettre !... oh ! je ne l'oublierai jamais ; c'est c la seule fois de ma vie que je sois allé en € voiture. — Eh bien ! il n'est pas possible que
< vous ayez entièrement perdu le souvenir
< du quartier , de la rue où vous avez été. —
« Certaineraent,monsieur,jenerai pas perdu.
c Le quartier, c'était le Marais... oui, c'était
ISO NI JAMAIS,
bien au Marais. — A merveille , et de quel côlé environ? — Du côlé... ce doit être aux environs de la Place Royale; car en quittant ma voiture , je traversai celte promenade. — Très-bien , nous irons après déjeuner à la Place Royale ; nous parcourrons, si cela est nécessaire, toutes les rues environnantes, et il faudra bien que vous reconnaissiez la maison oii vous avez été. — Je la reconnaîtrai d*autant mieux que je me rappelle maintenant qu*il y avait un tas de paille contre la porte. — Je ne crois pas qu'il y sera resté, mais vos yeux aideront votre mémoire.
Maintenant, M. Lubin, veuillez me dire par quel basard M. Moncarville vous avait envoyé chez sa femme ; qu'alliez-vous y faire? — Je vais vous le dire, monsieur... je vous demanderai encore un peu de bifteck... — Tout ce que vous voudrez... — Monsieur, j'étais allé donner une leçon au petit Oscar... il ne fait point encore des vers comme mon confiseur, mais je l'y pousserai... Je donnais donc ma leçon... mon élève déclinait musa sur rosa^ et moi
j*examinais une malle qui était au milieu de la chambre, et M. Moncarville, qui, après avoir plusieurs fois passé près de nous, avait regardé la susdite malle avec humeur, en murmurant : Je voudrais qu*elle fût au diable!... Ces paroles me frappèrent, et, présumant que c'était la malle qui contrariait le père de mon élève, je me hasardai à lui dire : Si ce meuble vous gène, monsieur, je remporterai volontiers chez moi... cela m'arrangera même, car je n'en ai pas... et cela me servirait de bureau. Là-dessus M. Moncarville me regarda quelque temps, puis me dit : Ce qui m'ennuie, c'est qu'il faut que j'envoie cette malle chez une dame... je ne veux pas y aller moi-même... mais il y a là dedans des effets qui lui appartiennent, et je voudrais qu'elle me signât un reçu : voulez-vous vous charger de cette commission ... je vais faire venir un fiacre, vous monterez dedans avec la malle? J'acceptai la proposition , et, pendant que M. Moncarville écrivait le reçu pour que je n'eusse plus qu'à le faire signer, le petit Os-
I3t ni JAMAIS,
car , qui est bavard comme une pie, me dit à Toreille : Je sais bien chez quelle dame vous allez... c'est la femme de papa... ce sont ses robes , ses effets qui sont dans cette malle ; mais ne dites pas que je vous ai appris ça, car on me taperait! Je me tus... et je gardai mes réflexions pour moi, mais j'observai que sur Tadrcsse qu*on me donna, il n*y avait pas le nom de madame Moncarville.
c — C'était un autre nom... ah ! je me doutais bien qu'elle n'aurait pas conservé celui de son mari... et quel nom a-t-elle pris?... — Madame... madame... diable... c'est singulier... il ne me revient pas non plus... ce qu'il y a de certain , c'est que cela commençait par madame... — Enfin vous avez trouvé Clémence... vous l'avez vue... que vous a-telle dit? Comment est-elle logée? — Je trouvai cette dame... je fis monter la malle par le portier... il y a un portier dans la maison... cette dame loge... au troisième... ou au quatrième... mais ce n'est guère plus haut... je ne vis que deux pièces de sou local...
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j*ignore si c'est tout.«. Faineubleineiit est modeste... mais je m*en arrangerais encore volontiers! Cette dame me reçut très-poliment... elle m'offrit un siège que j'acceptai ; elle signa le reçu que je lui présentai, mais elle ne me dit pas un mot de plus que : Je suis fâchée de votre peine , monsieur. J'au- . rais voulu causer un peu... Je glissai un mot sur M. Moncarville, elle ne me répondit pas. Pour que je m'obstinasse alors à resterait aurait fallu que je n'eusse aucun usage ; je saluai cette dame et repartis. J'ai Thonneur de boire à votre santé. > J'ai écouté avec intérêt ce qui a rapport à Clémence; je voudrais en entendre encore parler, mais je vois que M. Lubin m'a dit tout ce qu'il savait, et je perdrais ma peine à le questionner.
c Mais, > dis-je au bout d'un moment, c si c vous redemandiez à M. Moncarville l'adresse c de cette dame chez laquelle il vous a envoyé c sans vous dire que c'était sa femme.
c — Oh I je m'en garderais bien, monsieur ; c le père naturel du petit Oscar n'est pas du
c tout aimable. Un jour, je ne sais plus à quel c propos , j*avais ramené la conversation sur f la dame chez laquelle il m*a envoyé; M. Monc caryille m'a interrompu avec colère, en me c disant : Brisons sur ce sujet, je vous ai payé c votre commission , qu*il ne soit plus quesc tion de tout cela ! Je me tus... mais, après c tout, il ne m*a donné qu'un cachet de plus c pour ma commission... c^est trente sous... f belle poussée pour une mission délicate !
c — Je vois, M. Lubin, qu'il nous faudra « visiter les environs de la Place-Royale, c et, dès que vous aurez déjeuné...
I — Oui, monsieur... je suis en appétit ce c matin... M. Âcthur n'a pas non plus oublié c qu'il m'a promis d'entendre mon Chaos avec f les variantes? »
Je sens qu'il ne faut pas froisser encore Famour-propre de M. Lubin. J'aurai besoin de lui : ayons de la patience.
L'homme de lettres a pris un de ses rouleaux : je lui fais signe de commencer. Il lit pendant trois quarts d'heure au moins, ne s'arrétant que pour boire. Moi, je n'ai en-
tendu à mes oreilles qu'un bourdonnement
uniforme ; mais , comme je ne pensais qu*à
Clémence, il me serait bien difficile de dire
ce qu'on m'a lu.
Cependant, M. Lubin s'arrête et me regarde
fixement, en me disant : < Eh bien ! monsieur,
c que pensez-vous de cela?...
c — Ma foi , M. Lubin , je pense que c'est
c très-bien... en mêlant un peu d'amour à votre intrigue. — De l'amour! mais il n'y a que cela, monsieur! — Alors, il faudrait en ôter. — On m'avait engagé à transporter mon sujet à une autre époque ; au Ijeu de Titans, de Dieux, de Déesses, à faire de tout cela une petite révolution populaire... des ouvriers avec des nobles , par exemple? — En effet, M. Lubin , votre sujet peut être traité à la moderne : montrez les choses les plus saintes tournées en ridicule, les droits les plus légitimes usurpés, méconnus, les vieilles réputations attaquées par de jeunes ignorants, tout ce qui attirait nos respects devenu le domaine de la caricature; le dévergondage dans les arts , l'exaltation dans
IM m JAMAIS,
f les esprits , la licence au lieu de la liberté , < alors vous aurez écrit encore un véritable c chaos , et celui-là aura de Tactnalité. >
M. Lubin s'incline, mange, boit, puisse dispose à prendre un autre rouleau ; je Farréte:
c M. Lubin , notre café est chaud , il faut le t prendre et aller ensuite Place-Royale... Vous c roe lirez vos variantes un autre jour. — Cela f m'arrange , monsieur , car je m'enroue en t lisant... — Et moi je suis pressé de partir. >
Je lui verse du café , de la liqueur ; il avale coup sur coup trois petits verres; enfin il a tout pris, tout bu , je lui présente son chapeau et nous sortons.
M. Lubin a eu si souvent Vhonneur de boire d ma santé, qu'il n'est plus dans son état naturel; je m'aperçois que le cher homme n'a pas la marche bien sure ; je le fais monter en fiacre, et je dis au cocher de nous mener Place- Royale.
Malheureusement le mouvement de la voiture, auquel M. Lubin n'est point habitué, puisque c'est seulement la seconde fois qu'il
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y monte, augmente encore le vague de ses idées; mon convive ne sait plus où il en est, tantôt il se penche par la portière, de manière à me faire craindre qu*il ne passe au travers » tantôt il se laisse aller en arrière et parait disposé à s'endormir. Je suis au supplice! cet homme me fait payer bien cher un service qu'il ne me rendra peut-être pas.
Nous sommes arrivés à la Place-Royale. Le cocher s arrête, je descends et je dis à M. Lubin d'en faire autant; il reste sur la banquette du fond , en balbutiant : < Je préfère aller • encore en voilure. >
II famt que je me fâche , que je le tire par la jambe pour lui faire quitter le fiacre : enfin j^en viens à bout. Je renvoie la voiture, et me voilà au milieu delà Place-Royale avec M. Lubiu , qui regarde autour de lui d'un air hébété, en médisant : < Où somme&-nous donc, mon- « sieur?...
€ — Sur la Place-Royale, M. Lubin. — Ah ! f diable... et qu'est-ce que nous venons faire f ici?... »
Comme je battrais de bon cœur ce maudit •