TOME
homme... pour le punir de son intempérance! Mais, au lieu de cela, il me faut encore lui parler avec douceur. . . pour tâcher de m'en faire entendre. Après tout , c'est un peu ma faute s'il est dans cet état ; je l'ai peut-être fait boire et manger trop vite.
Je lui prends le bras que je passe sous le mien, en lui disant: t Appuyez-vous sur moi , M. Lubin. .. — Avec plaisir, monsieur... cela m'arrange, car je me sens tout étourdi...
— Cela va se dissiper, je l'espère... — Ce sont les petits rognons qui m'ont porté à la tête... — Je crois plutôt que ce sont les petits verres de liqueur... ou la lecture de votre pièce qui vous a échauffe. -^ Oui... c'est la lecture... j'y mets tant de feu! — Maintenant , M. Lubin , il s'agirait de retrouver la rue dans laquelle demeure cette dame chez qui vous avez reporté une malle...
— Quelle malle?... quelle dame?...
Ah , mon Dieu ! où me suis-je fourré? J'entraîne M. Lubin vers un café, et je l'y fais entrer, en lui disant : c Vous allez prendre de « l'eau sucrée, cela vous remettra... — Vo-
c iontiers... j'aimerais mieux du punch que c de Teau sucrée... — Dieu nous en garde!... t du punch !... cela achèverait de vous étour- « dir!... — Je ne suis pas étourdi, je vous c assure. — N'importe. Oh! quand nous auc rons trouvé la, demeure de cette dame, je c vous ferai prendre du punch tant que vous
< en voudrez ! >
On nous apporte de Teau sucrée ; j*en fais boire à M. Lubin. Nous restons* un quart d*heure au café; au bout de ce temps, le voyant un peu remis, je Temmène, en ayant soin pourtant de lui tenir toujours le bras.
Nous parcourons plusieurs rues. Nous nous arrêtons souvent, et je dis à mon compagnon : c Regardez bien... est-ce une de ces mai- « sons!... >
M. Lubin regarde , secoue la tète négativement, et termine toujours en disant : c D'ailc leurs, il y avait beaucoup de paille à la f porte. . . et je n'en vois pas par ici . . . — Mais, c monsieur, ne vous attachez pas à cela...
< cette paille aura été balayée, enlevée depuis c que vous êtes venu... Il y a trois mois, je
c crois, que vous avez fait cette commission ? « — Oh! oui... il y a au moins cela... — c Comment voulez-vous donc que cette paille € soit restée?... — Si (^'était de la neige, je < sais très-bien qu'elle serait fondue... mais c la paille ne fond pas... il en reste souvent f des vestiges. >
Il y a près d'une heure que nous explorons le quartier; je commence à perdre toute espérance; pourtant, M. Lubin, qui a recouvré toutes ses facultés , examine avec plus de soin les maisons devant lesquelles nous passons. Nous sommes alors dans une rue qui donne d'un côté sur le boulevard , de l'autre sur la rue Saint-Louis, lorsque M. Lubin me dit: c II me semble bien, monsieur, que c'est par c ici que je me suis trouvé , lorsque je suis 4 sorti de chez cette dame...
c Vous croyez... ah ! M. Lubin, regardez... c examinez avec attention chaque porte... il f est impossible que vous ne reconnaissiez € pas la maison... i
Pendant que mou compagnon s'arrête, examine, et probablement cherche encore
' NI TOUJOURS. Ul
quelques brins de paille , moi , je regarde aux fenêtres , si je n*y apercevrai pas Clémence; je les passe toutes en revue, et je reste quelquefois en contemplation devmit un rideau , derrière lequel j'ai cru apercevoir une tète de femme.
J'étais depuis quelques minutes arrêté de* vaut une maison de modeste apparence , et M. Lubin regardait une porte à quelques pas de moi, lorsqu'un monsieur et une dame sortent de la maison devant laquelle j'étais arrêté.
D'abord , je fais peu attention à eux; mais la dame a tourné la tête... et je reconnais Clémence.
Clémence!... qui donne le bras à un autre bomme!.... Cet bomme est jeune... il est bien... il lui parle... lui souriti.. elle le regarde... elle sourit aussi*.. Ah! je ne puis rendre tout ce que j'éprouve.*, je suis resté immobile... j'ai senti mes jambes faiblir sous moi; je m'appuie contre une borne... je les suis des yeux... ma figure me brûle... pourtant je tremble et j'étouffe tout à la fois... jamais je ne me suis trouvé si malheureux!...
m NI JAMAIS ,
ilsoDt monté du côlé du boulevard; au bout de la rue, il m'a semblé que Clémence tournait la tète et regardait de mon côté, puis ils ont disparu. •
Clémence ne m'aime plus... c'est un autre qui a son amour... je ne puis me faire à cette idée ! il me semblait que cette femme-là ne pourrait aimer que moi... qu'elle me pardonnerait toujours mes infidélités, et qu'elle ne m'en ferait jamais.
Savoir qu'elle en aime un autre m'accable, me tue... je perds tout ce qui charmait mon cœur. Dès cet instant , plus d'amante , plus d'amie , plus rien de ces illusions qui consolent , qui laissent encore du bonheur pour l'avenir.
Je suis resté à la même place ; ma tète est retombée sur ma poitrine ; je ne sais plus si je pense , lorsque M. Lubin accourt à moi , en tenant un chalumeau de paille à la main :
t Tenez, monsieur... qu'est-ce que je vous c disais que j'en trouverais encore?... c'est c en face, monsieur... c'est cette maison... < j'en suis certain à présent !...
t — Oui... je le sais, M. Lubin; c'est là « qu'elle demeure... je l'ai vue sortir... je vous c remercie... je suis satisfait, maintenant...
c — Ah ! nous avons trouvé, enfin !... mais c votre figure est altérée, monsieur... est-ce c que les rognons vous feraient mal aussi.. . c — Non... ce n'est rien... adieu, M. Lubiu... f — Monsieur me quitte!... je croyais que f nous irions prendre du punch si nous trouf vionsla demeure en question. — Je ne puis... c ayez la complaisance d'en prendre sans moi, c M. Lubin, et excusez-moi... >
En disant cela, je glisse vingt francs dans la main de M. Lubin, qui les reçoit en balbutiant que cela l'arrange, et je m'éloigne sans écouter ses remerciments.