‹ Ni jamais ni toujoursChapitre 57 sur 78 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Un rendez-TOU».

Je voudrais pouvoir oublier, perdre tous mes anciens souvenirs d'amour; je voudrais m'imaginer que le passé n'a point existé, que je n'ai pas connu ces femmes qui m'ont trompé; que je n'ai point aimé celle qui ne m'aime plus; enfin, je voudrais recommencer ma vie de jeune homme, et ne conserver aucun souvenir de mes premières intrigues amoureuses.

Mais, malgré moi, je pense sans cesse à Clémence, à celte femme que j'ai négligée, oubliée, tandis qu'elle m'aimait, et que j'adore, que j'idolâtre à présent qu'elle en aime un autre.

Je la vois sans cesse au bras de cet homme... elle s'appuyait sur lui sans doute; il y a une

manière si particulière de donner le bras à quelqu'un que Ton aime!... j*ai bien peu sorti avec elle... mais il fut un temps où j'étais si heureux de sentir son bras sous le mien!... Âh ! si j'avais encore pensé comme cela le dernier soir qu'elle vint chez moi , je ne l'aurais pas laissée partir seule... seule et les yeux pleins de larmes!... Je me suis bien mal.con* duit, je le sens, et c'est ce qui me désespère... Je suis cause de son changement... Pourtant, si elle m'avait aimé autant qu'elle le disait, en aurait-elle écouté un autre?

Cet autre, je ne l'ai vu qu'un, moment, mais je le reconnaîtrai toujours; ce doit être un homme de mon âge, à peu près; il est mieux que moi... et d'ailleurs, elle doit le trouver cent fois mieux, puisque c'est lui qu'elle aime à présent. Elle m'a bien vu en passant... elle a tourné la tète... pour que je ne puisse douter que c'était elle. Elle semblait contente de passer sous mes yeux avec un autre; et cependant, elle devait bien penser que cela me ferait mal... et moi, alors même que je lui étais infidèle , j'aurais toujours voulu le lui cacher.

146 Ni JAMâlS,

Si j'allais me placer près de la demeure de Clémence, pour guetter cet homme que j'ai va avec elle, pour lui parler, lui chercher querelle... mais tout cela me rendrait-il Tamour de Clémence? Non , je serais ridicule, et voilà tout : un amant qu'on n'aime plus est aussi ennuyeux qu'un mari jaloux, et, avec le premier, on a moins de ménagements à garder... Non , je ne m'offrirai plus aux regards de Clémence! je ne chercherai pas à troubler son bonheur ; et je la fuirai avec autant de soins que j'en mettais à la chercher.

Il est a^sez singulier que ce soit maintenant ma seule occupation avec les personnes que j'ai aimées.

C'est une triste chose que d'être désabusé sur tout, que de ne plus croire ni à l'amour, ni à l'amitié ! J'aimais tant à me faire des illusions!... et, tout en trompant les autres, il est si agréable de penser ne pas l'être!.... Il y a pourtant des gens qui prétendent qu'où est plus heureux en ne croyant à rien ; mais la gaieté de ces gens-là n*est jamais franche , leur sourire est toujours amer.

Huit jours se sont écoulés depuis ma promenade aux environs de la Place-Royale, huit jours qui m'ont paru huit siècles, et pendant lesquels je n'ai pu ni travailler, ni m'amuser un instant. J'existe, mais comme un automate, comme une machine, ne voulant plus avoir de souvenirs de la veille ni de désirs pour le lendemain.

Dans la soirée du dernier jour, ma portière me remet une lettre. Je regarde l'écriture... elle m'est inconnue; j'ouvre la lettre avec indifférence; je ne suis plus disposé à m'en flammer pour une anonyme.

Le billet dont i'écrilure est à peine lisible contient ces mqts :

. « On veut vous voir seul, on veut se réconc cilier avec vous, car ou vous aime plus que I vous ne le méritez; allez demain soir, sur les c neuf heures, tout au bout du boulevard f Saint-Antoine, près de la place de la Bas- I tille; une personne vous y attendra et vous c conduira secrètement tout près de là, dans < une maison où je serai. N'y manquez pas... ( je ne sais à quels excès me porterait mon dés-

€ espoir, si vous ne me pardonniez pas. > Pas de signature!... Qui {>eut m'écrire ce billet?... veut-on encore se jouer de moi... Ah! grand Dieu ! quelle pensée... celle qui m'écrit veut que je lui pardonne, elle veut se réconcilier avec moi... C'est donc Clémence?., oui, ce ne peut être que Clémence... elle a deviné tout le mal qu'elle m'a fait.... et elledésire me voir encore... mais que me dira-t-elle?... Ah! si elle pouvait s'excuser... si elle pouvait détruire la conviction que j'ai de son inconstance, je serais encore trop heureux.

Pourtant ce n'est pas l'écriture de Clémence... Pourquoi n'avoir pas elle-même tracé ces lignes?... peut-être un motif de prudence que je ne puis deviner, et qu'elle m'expliquera... Peut-être est-elle malade?... Mais quelle autre femme que Clémence peut vouloir quejelui pardonne. C'est elle qui m'attendra... elle veut me voir encore... Que pourra- t-elle me dire... je l'ignore; mais je voudrais déjà être près d'elle... je brûle d'impatience. .. Je ne puis rester en place... je n'espère pas retrouver le bonheur, mais du moins j'éprouve des

sensations, mon cœur est violemment agité... Je ne suis plus une machine, j'existe de non veau.

Jusqu'au moment indiqué pour le rendezvous, je n'ai pas été un quart d'heure sans relire le billet mystérieux; plus je le parcours, plus il me semble impossible qu'il ne vienne pas de Clémence; le lieu du rendez-vous me le ferait croire encore ; on me dit d'attendre au bout du boulevard Saint-Antoine, qu'une personne me conduira dans une maison tout près de là; en effet, la rue où demeure Clémence est tout près de là... c'est dans cette rue qu'on me conduira.

Une journée éternelle s'est écoulée. Je me dirige vers le boulevard que l'on m'a indiqué; mais il n'est que huit heures, et le rendez-vous est pour neuf! n'importe, je me promènerai en attendant.

Nous sommes en automne, la nuit est venue depuis longtemps. Le temps est beau, mais déjà frais, et dans ce quartier les promeneurs rentreat au déclin du jour. Rien ne me gêne pour arpenter ces boulevards que des arbres séculaires ombragent encore, jusqu'à ce qu'une

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