TOME III
nouvelle guerre civile vienne les faire tomber ; triste privilège des révolutions qui commencent par détruire !
Il y a bien une heure que je me promène... Je commence à nie fatiguer de cet exercice... il y a un banc de pierre à quelques pas de moi... mais je n*ai pas assez de philosophie pour m*y asseoir seul; cependant je crois que c*est ce même banc où je me suis reposé une certaine nuit que je croyais être avec Adèle... Oui... c*élait bien là... quand je songe que c'est à Clara que j'adressais mes déclarations... que ce sont ses mains que je pressais tendrement dans les miennes , j'éprouve encore des mouvements de colère... éloignons-nous de ce banc... il me porterait malheur.
Il est neuf heures sonnées, je me rapproche de la place de la Bastille, j'attends... j'examine avec attention chaque personne qui passe près de moi. Je gage que je viens de faire peur à une vieille servante qui s'avançait de mon côté... En me voyant m'arréter au milieu du boulevard, elle a rebroussé chemin et s'est mise à fuir à toutes jambes. Rien neressembleplusà
NI TOOJOUKS. ISl
un voleur qu*un homme en bonnes fortunes. Une autre pei'sonne $*ayance, c*est une jeune bonne; elle passe près de moi« me regarde, s'arrête et m'aborde enfin.
€ Êtes-vous M. Arthur? — Oui , et j'attenc dais depuis longtemps. — Venez avec moi, f monsieur. »
La jeune bonne retourne vers la rue Saint- Antoine , je Tarréte au bout de quelques pas, car je vois que nous nous éloignons de la rue où demeure Clémence.
c Où me conduisez -vous, mademoiselle?
— Dans un* maison où vous verrez cette dame qui veut vous parler. — Ce n est donc pas chez elle que nous allons ? — Chez elle... non, monsieur, elle n'aurait pas pu vous recevoir chez elle... — Pourquoi cela ?... — Mon Dieu, monsieur, je ne sais pas... je ne puis* répondre à vos questions... Tout ce que je sais, c'est que je vous conduisdans une maison bien honnête... Mais si vous ne voulez pas me suivre, vous en êtes le maître. . . — ^ Je vou^ suis. . . »
Je ne comprends pas pourquoi Clémence ne .
pourrait point me recevoir chez elle, mais je veux avoir Texplication de tout ceci, et je suis la jeune fille sans rien dire déplus.
Ma conductrice est entrée dans la rue Saint- Antoine ; après y avoir fait une centaine de pas, nous nous arrêtons devant une porte d^allée; elle est ouverte. Cette entrée est bien sombre, mais la jeune bonne me prend la main en me disant : « Je vais vous guider, monsieur... »
Nous trouvons bientôt un escalier; on m*engage à prendre la rampe et on monte devant moi ; nous nous arrêtons au second. Alors ma conductrice prend une clef q«*elle portait, elle ouvre une porte et nous ne sommes plus dans l'obscurité.
Nous entrons dans unepetite salle à manger, meublée modestement, mais assez bien tenue : un flambeau brûle sur la table. La domestique prend le flambeau , et, me priant toujours de la suivre, me fait traverser une pièce, puis m'introduit dans une chambre à coucher, meublée avec un peu plus d'élégance et éclairée par la lueur douce d'une lampe sur laquelle un abat-jour est placé.
c Monsieur, celle dame va. venir, » me dit la jeune bonne en me présenlanl un siège ; c veuillez Tallendre un moment. . . — J'espère f qu'on ne me laissera pas ici aussi longtemps f que sur le boulevard... — Oh! non, mon- « sieur... Cette dame est arrivée, mais c'est c qu'elle redonne un coup d'œil à sa toilette. < Ce sera bientôt fait.
La jeune fille sourit, prend son flambeau et me laisse seul. Je regarde avec curiosité autour de moi, c'est un appartement de femme, j'en suis certain: mais chez qui suis-je?... Je ne sais plus que penser , et je commence à craindre de m'étre trompé dans mes conjectures. Je ne puis m'empécher de sourire eu regardant ce lit qui est devant moi... Un rendez-vous dans une chambre à coucher!... il serait difficile de se méprendre sur ce que l'on attend du résultat de l'entretien.
Je m'approche d'une fenêtre, les volets sont fermés, et les rideauxlirés encore par-dessus; à coup sûr de la rue on ne doit pas voir de la lumière dans cette chambre. Pourquoi tant de précautions, de mystère, si c'est Clémence qui
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veul me voir? Depuis qu elle est séparée d*avec son mari, croit-elle devoir mettre plus de circonspection dans ses démarches que lorsqu'elle était avec M. Moncarville; ou serait-ce à cause de cet homme que j'ai vu avec elle?... est-ce lui dont elle craint les regards... la jalousie ? Ah ! si j'étais certain que' ce fût là la cause de tout ce mystère , j'ouvrirais ces volets , je me mettrais à cette fenêtre... et lorsqu'elle serait avec moi > je ne la quitterais plus avant que son nouvel amant ne l'ait vue dans mes bras.
€ette idée m'a fait. mal... Je me promène avec impatience dans le petit espace où je suis; enfin on ouvre une porte que je n'avais pas aperçue vers le pied du lit. Une femme parait; mais ce n'est pas Clémence. C'est Adèle ! c'est madame de Harleviliei
La baronne referme la porte et 's'avance vers moi, cherchant dans mes yeuK quelle impression me cause sa vue. A son aspect, j'ai été tellement trompé dans mes espérances, tellement fâché de me retrouver avec elle, que sans doute tout cela se peint sur ma physiono-
NI TOUJOum!:. lits
mie» car Adèle me dit d\in ton chagrin : « Vous ne vous attendiez donc pas à me c voir ?... — Oh, non, madame, je vous le
• jure!... »
Un sentiment de dépit se montre sur son visage ; elle fait quelques pas dans la chamhre, puis va s'asseoir sur uneottomaneoù elle reste quelques moments d*un air boudeur. Moi » je suis absorbé dans mes réflexions, désolé de ne pas revoir celle avec qui je désirais si ardemment une entrevue, et désolé aussi de me retrouver avec la femme de mon père.
La voix de madame de Harleville me tire de mes réflexions.
c Gomment, monsieur, d'après la lettre que c vous avez reçue, vous n'avez pRS deviné que c c'était moi qui désirais vous voir?... — Non, « madame, j'étais bien loin de le penser! car
* si je l'avais deviné... — Vous ne seriez pas i venu à ce rendez- vous peut-être? — C'est « vrai, madame.. — Ce que vous me dites là 1 est bien peu galant ! — Je ne dois plus l'être 1 avec vous, madame. — Vousnedevez plus!... < eh, mon Dieu! parce que j'ai fait un
m JAUAIS,
mariage... de raison... II semblerait, à vous entendre , que je dois être morte pour le monde, pour ses plaisirs î que mon cœur et mes oreilles doivent être ^fermés à tout propos flatteur!... Ah! monsieur, je n*ai jamais pensé que le mariage dût être pour une jeune femme la fin de ses triomphes dans le monde?... Ce n'est pas comme cela que je Tai envisagé!. ..Mais vous restez débouta une lieue de moi... est-ce que vous ne daignerez pas vous asseoir un moment pour m*ccou ter?» Âdéle m'indiquait. une place près d'elle sur rèltomane; mais je me contente de prendre un siège , et je m'assieds en silence à quelques pas d'elle.
Nous restons ainisi pendant quelques minutes Tun devant l'autre sans parler : je tiens mes regards attachés sur le parquet ; je veux éviter de rencontrer ceux d'Adèle , non que je redoute encore leur puissance, mais pour lui prouver que je ne les cherche plus.
C'est encore madame de Harleville qui rompt le silence ; sa voix est altérée , et elle semble embarrassée pour s*expliquer.
€ M. Arthur... — Madame... — Vous m'en voulez beaucoup, n'esl-ce pas ? — Non , madame ; je vous assure que vous vous méprenez sur la cause de mon silence. — Oh ! si vous êtes toujours irrité contre moi, vous n*avez pas tort!... je sens que j*ai bien mérité votre haine... votre colère... ma conduite fut indigne... Mais si vous saviez comment toute cette intrigue fut ourdie... on ne me laissa pas le temps de la réflexion... Cette Juliette est une bien méchante femme!.. Elle vous déteste... elle prétendait que se venger de vous était une justice... que toutes les femmes devaient se liguer entre elles pour vous punir de ce que vous lui avez fait... que sais-je!... Moi, je suis folle, étourdie, coquette... mais je ne suis pas méchante... Malheureusement ma sœur, qui brûlait du désir de vous connaître, trouva délicieux le projet de Juliette... Ma sœuradeTesprit... elle écrit très-bien... ses lettres vous plurent... ensuite... en me voyant... vous m'avez aimée... vous en avez eu Tair, du moins... >
Adèle s'arrête ici comme pour voir si je ré pondrai, mais je ne dis pas un mot; elle reprend bientôt :
f Moi... je trouvais agréable de me laisser faire la cour... J^aurais dû vous détromper, vous apprendre que je n'étais pas l'auteur de ces lettres qui vous avaient charmé d'abord... je ne le fis pas... Ensuite je ne sais ce que j'éprouvais alors... celte Juliette vous avait peint à mes yeux comme un homme si dangereux pour les femmes, que je me Ggurais partager sa haine et trouver du plaisir à vous rendre mon esclave... Mon esclave!... mon Dieu, que j'étais folle!... Votre amour pour moi... ne tint pas contre la découverte de la vérité... mais 'cependant... puisque je reconnais tous mes torts... puisque aujourd'hui je sollicite de vous... un pardon généreux... l'entier oubli de cette intrigue... me garderez-vous toujours rancune?...
I — Non, madame, non, je vous le ré*pète... je vous le jure; si c'est pour entendre de moi-même cette assurance que vous
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avez désiré cet eDtrelien; recevez-la, madame > et croyez à ma sincérité. J*ai entièrement oublié Taventure dont vous venez de me parler ; je n*en conserve aucun ressentiment contre vous... vous savoir heureuse, madame , est maintenant le seul vœu que je forme. En apprenant les nouveaux nœuds qui vous engagent , mon cœur n'a éprouvé ni dépit , ni colère... et si vous pouviez lire au fond de mon âme, vous n*y verriez pour vous que le plus profond respect, le plus entier dévouement. »
Madame de Harleville ne semble pas encore
satisfaite de ma réponse; elle balbutie avec
agitation :
< Votre profond respect... votre dévoue-
c ment... je vous remercie, monsieur... je
c vous remercie beaucoup... mais, en vérité,
< il semblerait que vous parlez à votre grand*c tante... %
Je me lève en disant : c Gomme je pense, c madame, avoir détruit tous les doutes que f vous conserviez sur mon ressentiment , je
< vais prendre congé de vous... >
IGO M UHAIS,
On me retient vivement par le bras, en me disant, d'une voix plus émue : c JNon... restez, « de grâce. . . j'ai à vous parler encore. »
Je me rassieds, mais je suis mal à mon aise ; je Iremble... je crains d'écouter cette femme qui me retient, qui me supplie ; cette femme dont la voix est devenue touchante, au lieu d'allière qu'elle était autrefois. En me levant, mes yeux s'étaient involontairement portés sur elle... j'ai frémi de sa beauté,, de la séduction répandue dans toute sa toilette, dans toute sa personne. Jamais peut-être Adèle ne fut aussi ravissante , et cependant elle n*e$t point comme je l'ai vue dans le monde, couverte de bijoux, de plumes, de fleurs; elle n*a qu'une simple robe blanche attachée par une ceinture bleue ; ses cheveux noirs sont relevés sur sa tête, sans aucun ornement étranger. Mais quelle grâce dans cette coiffure!... quelle volupté dans chaque pli de cette robe ! et sll faut alors rencontrer les regards d'Adèle... ses grands yeux bruns dans lesquels se peignent les sentiments les plus vifs et les plus doux, comment rester sans trouble seul auprès
Ni TOUIOUBS. fl6«
d*elle, dans ud réduit solitaire où tout semble respirer l'amour.
Heureusement il est -un souvenir qui sou« tiendra toujours mon courage» qui me préservera du péril... j*en suis bien certain, mais je n'en suis pas moins désolé d'être là.
Je suis retombé sur ma chaise après qu'Adèle m*a empêché de m^éloigner ; j'y reste les yeux baissés, comme un criminel qui attendrait son arrêt ; nous sommes encore fort longtemps sans parler; ce n'est pas moi qui romprai le silence ; tout à coup Adèle s'écrie avec empor> tement : c Mon Dieu!... que le cœur d'une i « femme est bizarre ! . . . comment peut-il cfaan-
< ger à cepoiftt !... Arthur... vous m'avez de- « viuée... vous savez ce que j'ai à vous dire... € mais vous n'avez aucune pitié de moi... des € tourments que je souffre... vous voulez me
< forcer à un aveu... qu'une femme ne devrait 1 point avoir besoin de faire... Eh bien ! soyez « satisfait!... je vous aime, Arthur... oui , je 4 vous aimet... et comme je n'avais jamais « aimé!... moi, qui d'abord n'avais éprouvé « pour vous que de l'indifférence!... moi, qui