CHAPITRE PREMIER
Séjour à Boiny-Saint* Léger.
MoD père est entré en poussant la porte avec violence, la fureur se peint sur son visage; cependant, en n'apercevant qu'Adèle dans la chambre, il s'arrête et semble surpris. Mais ses regards se promènent avec défiance par tout l'appartement.
€ Mon Dieu! qu'est-ce donc, monsieur? i dit Adèle en tâchant de paraître calme; c que < signifient ce bruit, ces menaces que j'ai « entendus... à qui en avez-vous?... et ne c puis-je venir voir ma sœur sans que cela c exciie ainsi votre courroux?
« — Votre sœur !... votre sœur!... » mur-
PAUL DE KOCK. — T. IV. i
mure le baron d'une voix altérée, c Oui... je
< sais bien que vous êtes ici chez votre soeur... « mais ce soir, quand je tous ai proposé de « sortir avec moi , de m'accompagner au spec-
< tacle ou en société , vous m*avez refusé; vous c étiez fort indisposée à ce que vous m*avez c dit; vous ne pouviez quitter votre chambre.... « et après mon départ, vous êtes sortie ce- * pendant!
i — Eh bien! monsieur, qu*y a-l-il là d'extraordinaire? est-ce qu'une femme ne peut pas changer d'avis... avoir des fantaisies, des caprices? moi j'en ai beaucoup, monsieur, et je n'ai point cherché à vous le cacher lorsque vous m'avez demandé ma main. Je vous ai dit aussi que je haïssais la jalousie, que je ne voulais pas être espionnée... suivie... Vous en souvenez*vous , monsieur?
c -^ Oui , madame, mais moi je ne veux pas être trompé !... Depuis quelque temps votre conduite me parait singulière.... Il est plus d'une circonstance qui m'a frappé... et, quoique je ne vous en aie rien dit, j'ai tout
observé... enfio , madame, si vous êtes venue ici pour voir votre sœur, où donc estr«Lle?... si elle est absente , que faites-vous seule chez elle?
c — Je Taltends monsieur; on m*a dit qu'elle rentrerait... rien ne me pressait! c — £t pourquoi ètes-vous sortie seule, le soir, sans votre femme de chambre... sans aucun de vos gens?... pourquoi, lorsque je veux pénétrer ici, merefuse-t-onlaporte, me dit-on qu*ou ne vous a point vue?... Celle domestique avait le mot sans doute!... oh! tout cela n'est pas naturel... vous aviez un rendez- vous en ces lieux... votre sœur vous prête son logemenl!...c'estunepersounecomplaisante!... Mais, morbleu ! je saurai s'il y avait un homme ici!... et qu'il tremble! sa vie me fera raison de son offense!
< — Ah! c'en est trop, monsieur, je ne puis supporter de pareils outrages... votre conduite est indigne... Après si peu de temps de mariage, me soupçonner... me tyranniser! suis^je assez àplaindre!... quel avenir me préparez- vous!... Mais je ne supporterai
pas plus longtemps vos fureurs, voire jalousie... Je vous quitterai, monsieur, oui, dès demain je me retirerai au fond d^une retraite, où je serai peut-être maîtresse d'agir, de penser, de marcher quand cela me conviendra; mais je ne resterai pas avec un homme qui fait mon malheur, qui se crée sans cesse des chimères, et qui paye Tamour que j'avais pour lui par la plus affreuse méfiance. > En achevant ces paroles , Adèle a porté son mouchoir sur ses yeux. Je crois même entendre ses sanglots; le baron est troublé, ému, comme tout homme qui voit pleurer une femme qu'il aime. Il ne sait plus que penser ; il se rapproche de sa femme en balbutiant quelques mots que Ton entend à peine. Adèle se lève en disant :
c Parlons, monsieur, il est inutile que nous < attendions ma sœur plus longtemps; je ne «< veux pas d'ailleurs qu'elle voie les pleurs « que vous me faites verser. »
M. de Harleville présente la main à Adèle, et va sortir avec elle, lorsque ses yeux se por-
lent sur un gant qui est au pied d'une chaise : ee gant m'appartient ; mais, en me cachant, je n'ai pas eu le temps de le chercher.
< IL y a un homme ici ! > s'écrie le baron avec l'accent de la fureur , et en ramassant le gant qu'il présente à sa femme.
c Ce gant n'est pas le vôlre, madame!... Ah f
< vous ne savez plus que dire!... vous êtes « confondue !... Mais où est-il donc celui pour c qui vous venez mystérieusement chez votre c sœur!...iLabeausecacher...jele trouverai.»
Et le baron parcourait la chambre, lapant avec sa canne dessous et sur les meubles, contre les boiseries , arrachant avec violence les rideaux de la croisée. 11 s'approchait du Lit; je ne juge pas convenable d'attendre qu'il m'y trouve blotti comme un coupable; j'écarte moi-même les draperies qui me dérobaient à ses yeux, et je m'avance vers lui en disant d'un ton calme :
c Ne cherchez pas davantage, monsieur le
< baron; si madame ne m'en avait pas prié, je
< n'aurais pas évité vos regards, car je n ai i rien fait pour les craindre. »
6 NI lAMiUS,
En me voyant, mon père est demeuré comme frappé de la foudre ; mais au bout d*uQ moment il s'écrie avec plus d'emportement encore : c Mes soupçons étaient fondés !... * c'est lui c qu'elle aime!... lui... qu'elle cherchait en c tous lieux!... qu'elle voit en secret !... Miséc rable! et tu oses soutenir mes regards !...
Le baron a levé sa canne sur moi; je reste immobile , ne faisant aucun mouvement ni pour fuir, ni pour me défendre. Adèle se précipite entre son époux et moi en poussant un grand cri.
c Fuyez... fuyez de ma présence!... > reprend le baron d'une voix entrecoupée, c Mais que ce soit la dernière fois que vous i VOUS présentiez devant moi !... Rappelez- « vous cet ordre ; n'affrontez plus mon courc roux... car je sens que je ne pourrais plus f en être le maître. >
Mon père me montrait du doigt la porte; Adèle me poussait pour me faire sortir ; je sens qu'il est inutile de résister... que pourrais~je dire d'ailleurs ?... les apparences sont contre moi , et le baron est trop irrité pour
Ml TOUJOURS. 7
voaloir m^entendre. Je m'éloigne, mais le désespoir dans Fàme , car cette scène terrible va me faire passer aux yeux de mon père pour le plus vil des hommes : et n'était-ce donc pas assez d'être privé de son amitié sans être encore pour lui un objet de mépris et d'aversion !
Je me retrouve chez moi ; je ne sais comment j'y suis revenu, ni quel chemin j'ai pris, ma tête est bouleversée par ce qui vient de m'arriver. Je n'ai plus qu'une pensée, qu'une idée qui se représente sans cesse à mon imaginalion : si celle femme trouvait encore moyen de me voir... de me parler en secret !... et elle est capable de le vouloir ; les obstacles ne sont rien pour une femme de ce caractère. Elle ignore toujours les liens qui m'unissent à soq époux; et, malgré tout ce qui vient de se passa*, je gagerais que le baron ne lui aara point appris ce mystère ; il faut donc la fuir... il faut m'éloigner pendant quelque temps. Lorsque son caprice sera passé, lorsqu'elle m'aura oublié , je reviendrai à Paris ; mais en ce moment je crois que j'irais au bout du
monde pour éviter la rencontre de la baronne de Harleville.
Dès le lendemain je fais à la hâte mes préparatifs de départ ; je ne sais pas encore où j'irai, mais n*importe , le principal esl que je quitte Paris.
Âh 1 je me rappelle maintenant que Darbois a une lanle qui habite Boissy-Saint^Léger; c'est bien près de Paris , mais je puis y vivre tout aussi solitaire que si j'étais à deux cents lieuesde la capitale. J'ai déjà été une fois avec Darbois passer deux journées chez sa tante. C'est une très-bonne dame qui m'a parfaitement reçu, et beaucoup engagé à venir, dans la belle saison, passer quelque temps chez elle. La saison est un peu avancée, n'importe, je travaillerai ; c'est bien décidé , je vais me cacher à Boissy-Saint- Léger.
Je fais descendre une malle contenant des effets, et je la fais porter chez Darbois; mon portier me demande où je vais.
< A la campagne. — Je comprends , mais « à quelle campagne? — Je ne me soucie pas c qu'on vienne m'y déranger , ainsi , dans le
NI TODJODRS.
cas où Ton vous demanderait où je suis , vous répondriez que vous ne le savez pas. — Je le répondrai d*autant mieux que monsieur ne me le dit pas. — Cela vous épargnera la peine de garder un secret. — Pourtant, s'il vient des lettres pour monsieur... — Darbois passera quelquefois par ici, et je vous autorise à lui remettre tout ce qu'on apportera pour moi. — Ah ! c'est à M. Darbois que. . . > Je n'en écoute pas plus ; je pars , laissant mon portier et sa femme très-mécontents de ma discrétion
Je cours chez Darbois, et je me hâte de lui demander s'il pense que je puis, sans indiscrétion, aller passer un, deux, et peut-être trois mois chez sa tante.
Darbois me regarde d'un air surpris,ef s'écrie : 1 Trois mois chez ma tante!... chez la res- « pectable madame Dubinet !... est-ce que tu « as envie de devenir mon oncle ?
c — Non... j'ai tout bonnement envie d'aller < travailler et passer quelque temps à la c campagne!...
10 NI JAH4IS,
f — Tu t'y prends un peu tard ! — Enfin , mon cher ami , j'ai des raisons pour quitter Paris... pour me tenir quelques mois dans la retraite... — Est-«e que tu es proscrit?... est-ce que tu conspires?... nous ferons un drame-vaudeville sur la position... trois actes... avec deux couplets dans chaque acte; c*est assez maintenant pour un vaudeville. — Non, je ne suis pas poursuivi, mais j'ai cependant des raisons pour me cacher. — Alors ce sera plus gai , nous ferons une comédie-vaudeville sur toi, avec trois couplets à chaque acte. — ^ Darbois , tu es bien terrible avec les plans !... — Je ne connais que mon théâtre... mon bon petit théâtre ! je vois des sujets de pièces dans la moindre chose. Un homme qu'on pousse dans la rue et auquel on fait tomber son chapeau, sujet de pièce ; une jeune fille qu'on suit parce qu'elle est jolie, qu'elle a les yeux gros, le nez rouge , ce qui fait penser qu'elle éprouve un grand chagrin, tandis qu'elle est tout simplement enrhumée du cerveau , sujet de pièce ; une
dame qui, en se retroussant, laisse voir ses nvoilets et quelquefois la couleur de sa jarretière, sujet de pièce; un jobard qui ramasse avec joie un papier plié en quatre, qui le fourre dans sa poche, double le pas et entre furtivement dans une allée pour y développer sa trouvaille, qui se trouve n'être qu'un prospectus de vente au rabais , pour cause de cessation de commerce... toujours sujet de pièce; avec des couplets, des mots heureux et quelques détails locaux , ça fait un charmant petit tableau de mœurs; il n'y a que les déûoûments que j'ai plus de peine à trouver.
€ — Darbois, as-tu fini? — Oh ! si je voulais, je te donnerais bien d'autres sujets de pièces... mais j'aimerais mieux retrouver ton jeune ami , qui va se baigner à l'île Saint- Denis , pendant que sa maîtresse y mange une friture... c'est celui-là qui est on garçon précieux !... il y a dix pièces à faire sur kii... je gage qu'il est plus amoureux que jamais de sa Juliette... est-il remis avec ellèî...
t — Darbois, tu ne veux pas m'écouter?... adieu, alors. — Mais si... si; je t'écoute... Voyons, est-ce que c'est vraiment une affaire sérieuse qui le force à quitter Paris... as-tu besoin d'argent?... je vais en emprunter pour toi... — Non, mais je le le répète , j'ai besoin de vivre pendant quelque temps éloigné du monde, à l'abri des poursuites d'une personne... que je ne veux pas revoir. —Je comprends... une femme qui t'aime trop... qui croit qu'une liaison galante doit durer toute la vie... qui te ferait un procès au criminel pour t'obliger à l'adorer... — Chez ta tante, madame Dubioet, je pense qu'on ne voit pas grand monde? — Un chat, deux chiens, une servante, des lapins, un voisin et des poules : voilà la société habituelle]de ma tante. — C'est tout ce que je désire, le monde m'ennuie... me déplaît... — Tu feras un petit misanthrope de village fort gentil... — Les femmes ne me causent que des peines... que des tourments... — C'est dommage qu'on ait fait le vaudeville de Haine atix femmes.,.
comme tu aurais traité cela!— Enfin, il me semble que je vais être le plus heureux des hommes , en me promenant seul dans les bois... — Tu auras justement ceux de Gros-Bois, et les Camaldules tout près de toi. — Tu auras la complaisance de passer quelquefois chez moi, demander à mon portier s'il y a des lettres. — C'est convenu, et je le les porterai, car j'irai te voir... travailler avec loi... ça te fera-t-il plaisir? — Assurément ! mais je gage d'avance que tu ne viendras pas. — Si fait!... Je ne veux pas aller me cacher dans un village , mais j'irai volontiers pas^ ser un jour chez ma tante. La domestique fait très-bien les gâteaux aux riz... et je les aime passionnément. — Â propos... pensestu que cela ne déplaira pas à ta tante , de me voir arriver inopinément pour m'instal«- 1er chez elle... — Bien au contraire , tu ne saurais lui faire un plus grand plaisir. Madame Dubinet est folle des auteurs, des poëles«.. elle se persuade qu'ils ne sont pas faits comme les autres hommes... Pauvre